Irak : des élections législatives à l'aune des divisions confessionnelles

Soldats irakiens devant un bureau de vote où un attentat suicide a fait 5 morts le 28 avril, 57 dans tout le pays après de multiples attaques, beaucoup plus qu'en 2010... Photo AFP
Soldats irakiens devant un bureau de vote où un attentat suicide a fait 5 morts le 28 avril, 57 dans tout le pays après de multiples attaques, beaucoup plus qu'en 2010... Photo AFP

Les premières élections législatives irakiennes  depuis le départ des troupes américaines, fin 2011, ont lieu ce 30 avril 2014. Les troisièmes depuis la chute du régime de Saddam Hussein en 2003 après la guerre d'Irak, post 11 septembre 2001, menée par les Etats-Unis. Quels sont les enjeux de telles élections dans un pays qui vit au rythme des attentats et d'une instabilité politique et économique chroniques, en témoignent les bombes mortelles qui ont émaillé le vote des forces de sécurité à l'avant veille du scrutin ?

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Nouri al-Maliki, Premier ministre irakien (AFP)
Nouri al-Maliki, Premier ministre irakien (AFP)
L'Irak est en proie à une quasi paralysie institutionnelle, au bord d'un conflit confessionnel de grande ampleur, rongé par un chômage endémique. Au moins 3000 personnes sont mortes dans des attentats depuis le seul début de cette année. Vingt sept membres des forces de sécurité ont été tués dans des attaques lors des votes anticipés du 28 avril. Des Irakiens partent combattre en Syrie, tant du côté d'Assad que de celui des factions rebelles, tandis que des Jihadistes du groupe de l'Etat islamique en Irak et au Levant (EIIL) se sont emparés de Falloujah, et de plusieurs quartiers de Ramadi, deux villes proches de Badgad. Selon l'ONU, ce serait pas moins de 400 000 Irakiens qui auraient fui ces provinces. Malgré tout, la campagne électorale des législatives a eu lieu : quel sens peut avoir une élection dans un tel contexte ?

Conflit confessionnel larvé

Combattants de l'Etat islamique en Irak et au Levant à Falloujah
Combattants de l'Etat islamique en Irak et au Levant à Falloujah
Depuis 2006, le gouvernement irakien est dirigé par un Premier ministre chiite, Nourri al-Maliki. Si les Chiites sont la confession majoritaire en Irak, les Sunnites ont longtemps dirigé le pays sous le régime de Saddam Hussein, et ce revirement politique crée de vives tensions.

Dans le même temps, la pratique autoritaire du pouvoir de Nourri al-Maliki, même s'il a offert depuis 3 ans quelques ministères et postes symboliques à des Sunnites, semble exacerber les tensions : des centaines de milliers de manifestants sont descendus dans la rue en 2012 et 2013 pour demander sa démission. L'absence d'un vrai partage politique de la part du Premier ministre a été un terreau fertile pour l'islamisme radical sunnite selon le chercheur à l'IRIS, Karim Pakzad, interrogé à ce sujet sur affaires-strategiques.info : "la politique autoritaire de Maleki et l’absence d’une véritable partage du pouvoir avec les Arabes sunnites ont fait de ce cette communauté un terrain favorable aux organisations islamistes extrémistes, notamment l’organisation liée à Al-Qaïda, l’Etat islamique en Irak et au Levant (EIIL) d’une part et de certains pays arabes, hostiles au régime chiite irakien, d’autre part. C’est la levée des camps installés par les contestataires à Ramādī qui a provoqué la violence. Très vite l’EIIL, présent dans la province d’Al-Anbar, a pris l’initiative de chasser les forces de l’ordre gouvernementales à Ramādī et surtout dans la ville, ô combien symbolique de Fallouja, théâtre des grandes batailles entre les islamistes et les troupes américaines en 2003 et 2004."

Si des milices chiites continuent de commettre des exactions à l'égard de Sunnites, le premier ministre se refuse donc à les désarmer : l'attentat de vendredi dernier qui a causé la morts de 36 personnes lors d'un meeting chiite à Bagdad a été revendiqué par l'EIIL, en représailles aux actions des milices chiites. C'est dans ce contexte explosif, sorte de cercle vicieux de haines confessionnelles baigné d'accusations de corruption à l'encontre du gouvernement, que plus de 9000 candidats vont s'affronter pour l'obtention de 328 sièges de députés.

Règles tacites et alliances régionales

Le président irakien d'origine kurde, Jalal Talabani, absent d'Irak pour cause d'hospitalisation depuis 2012
Le président irakien d'origine kurde, Jalal Talabani, absent d'Irak pour cause d'hospitalisation depuis 2012
Si le Président de la République est élu par les députés, il est établi de façon tacite que cette présidence doit être kurde, comme le premier ministre doit être nommé par les Chiites et la présidence du Parlement par les Sunnites. L'élection de ce 30 avril risque donc de causer des problèmes : le président actuel, le Kurde Jalal Talabani est soigné en Allemagne depuis 2012 pour une attaque cérébrale et ne peut de toute manière être réélu ayant atteint la limite de deux mandats successifs. Désormais, les Sunnites revendiquent donc la présidence.

Le conflit syrien n'est pas étranger aux turpitudes irakiennes et s'est invité militairement pour la première fois ce dimanche : un raid aérien a été mené par l'armée irakienne contre un convoi djihadiste en Syrie qui se dirigeait vers la frontière. "Le convoi venait délivrer en Irak du carburant à l'Etat islamique en Irak et au Levant (EIIL), un groupuscule sunnite jihadiste", a indiqué le porte-parole du ministère de l'Intérieur, Saad Maan à l'AFP.

Ce "message fort" du Premier ministre, quelques jours avant l'élection n'est peut être pas innocent : montrer aux Irakiens que son gouvernement, s'il est reconduit, est prêt à s'engager militairement pour empêcher une contamination du djhiad syrien en Irak. Un message qui fait écho au soutien très appuyé de l'Iran à Maliki, ce que souligne le chercheur spécialiste de l'Iran à l'IRIS, Thierry Coville : "depuis la chute de Saddam Hussein, l'objectif stratégique principal de l'Iran c'est d'avoir un gouvernement chiite en Irak. Il faut bien comprendre que la principale menace pour l'Iran, auparavant, c'était le régime irakien de Saddam Hussein, bien plus qu'Israël ou les Etats-Unis. L'objectif pour eux, qui est capital, c'est de ne plus être attaqués."

Des élections sans politique ?

Le dénouement des élections semble écrit d'avance : le Premier ministre, conservateur et soutenu par les chiites majoritaires, Al-Maliki, a de fortes chances de l'emporter. L'enjeu des élections est uniquement "la reconduction ou non du gouvernement chiite en place, présidé par Maliki", selon Pierre-Jean Luizar, directeur de recherche au CNRS et spécialiste de l'Irak. "Il faut savoir qu'il n'y a plus d'alternative dans le système politique irakien en vigueur depuis 2003. Il n'y a plus aucun enjeu politique, mais seulement des enjeux confessionnels, régionaux, locaux. La préoccupation essentielle des partis religieux chiites, c'est l'électorat chiite. C'est pourquoi le gouvernement a annoncé avec grand bruit l'intervention irakienne en Syrie censée protéger la population irakienne. Alors que ce gouvernement est bien incapable de protéger sa propre  population à l'intérieur même du pays, il n'y a qu'à voir ce qu'il se passe à Falloujah", explique le chercheur.

Nourri al-Maliki a démontré son incapacité à rétablir la sécurité dans le pays, ce qui fait dire à Pierre-Jean Luizar : "Maliki est impuissant, avec d'un côté, quelques partis sunnites qui le coincent en donnant l'illusion d'un système politique viable et de l'autre des partis chiites qui le poussent à une ligne dure. Il a été incapable de reprendre la ville de Falloujah, alors qu'il en avait les moyens. Personne n'est dupe en Irak, mais les gens n'ont pas le choix, puisque Maliki se présente comme l'alternative au chaos, face à un électorat désespéré qui ne voit pas d'alternative. Il n'y a personne en face de lui. Ceux qui pourraient être des rivaux à son ambition ont compris qu'il fallait qu'ils préservent leur capital politique en se retirant d'une scène politique piégée."

Les élections législatives irakiennes ne présument pas d'une évolution positive de la situation générale du pays. Les attentats à l'encontre des électeurs des forces de sécurité soulignent l'impasse politique engendrée par le Premier ministre et son gouvernement. La guerre confessionnelle larvée et le clientélisme politique risquent de perdurer après ces élections. Pour le plus grand malheur de la population irakienne.