Irak : entretien avec Myriam Benraad

Avec le départ des troupes américaines, les autorités irakiennes vont être directement confrontées à la question de la sécurité intérieure. En parallèle, les leaders politiques vont devoir relever un nouveau défi, celui de la démocratie.

Analyse des enjeux de ce nouvel Irak avec Myriam Benraad. Cette chercheuse à Sciences Po Paris associée au CERI travaille sur les recompositions politiques et sociales en Irak.

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« Les Irakiens sauront-ils nourrir cette greffe démocratique ? »


Quel bilan peut-on faire de l'intervention de la coalition en Irak?

Irak : entretien avec Myriam Benraad

Comment s'explique la reprise des violences à laquelle on assiste actuellement (voir encadré ci-contre) ?

C'est un phénomène qui remonte à l'été 2009. Il y avait certes eu des améliorations sécuritaires après le lancement du « surge » de 2007, mais celles-ci ont été complètement remises en cause par le retrait américain des grands centres urbains en juin 2009. À partir de cette date, on a assisté à un retour du soulèvement armé en Irak, et notamment de la frange radicale d'Al Quaida.

Même si l'organisation jihadiste avait subi des revers, elle n'avait jamais véritablement disparu du paysage irakien. Sa stratégie s'est même renforcée ses dernières années. Les tribus sunnites, quant à elles, qui s'étaient, de façon opportuniste, alliées aux États-Unis en 2007 contre Al Quaida, ont vu leurs aspirations négligées par le gouvernement, comme leur demande d'intégration aux forces de sécurité. Aujourd'hui, certains membres de ces tribus ont réintégré les rangs d'Al Quaida, pour des raisons financières essentiellement.

La question des prisons mérite aussi d'être soulignée. Depuis la fin 2008, les États-Unis ont progressivement transféré le contrôle des prisons aux autorités irakiennes, qui n'ont pas su prendre le relai comme il le fallait, et on assiste à un phénomène de radicalisation au sein des prisons irakiennes. Des membres d'Al-Qaida ont en outre pu s'échapper en bénéficiant de la complicité de leurs gardes, voire même de certains magistrats.

Depuis août 2009, on assiste ainsi à un retour du soulèvement, qui ne risque pas de se tarir avec le retrait américain. Cette question est d'autant plus clé qu'avec les difficultés économiques actuelles que connaît le gouvernement, le budget affecté à l’entraînement et à l’équipement des forces armées a été réduit en février dernier.

Le retrait américain peut-il influencer la vie politique irakienne ?

Jusqu'à présent, le respect du calendrier électoral a surtout dépendu de la volonté et des pressions américaines. Les dernières élections se sont tenues in extremis. Une question que l’on peut donc se poser : est-ce que la classe politique irakienne va être capable de maintenir la greffe démocratique voulue par les États-Unis ?

Une culture politique autoritaire continue de peser sur le pays. En guise d’exemple, à l'annonce des résultats des dernières élections donnant victorieux Iyad Allaoui et sa coalition, Nouri al Maliki, refusant sa défaite, a menacé de recourir à la force armée pour se maintenir au pouvoir. Dans la psyché collective, on a cru à un coup d'État, dans la lignée des prises de pouvoir violentes qui ont marqué la vie politique irakienne pendant tout le XXème siècle.


Barack Obama et Nouri al Maliki- avril 2009
Barack Obama et Nouri al Maliki- avril 2009
Quelles ont été les grandes évolutions de la scène politique irakienne ?

Depuis 2003, on a assisté en Irak à une confessionnalisation de la vie politique. D'une part, une nouvelle classe politique a été mise en place par les Américains avec l'espoir, pour ces derniers, qu'elle incarnerait un renouveau démocratique. Il s'agissait d'anciens opposants, majoritairement chiites et kurdes, autrefois en exil. Certaines de ces forces, et notamment les partis chiites entretenant des liens très forts avec l'Iran, ont adopté une posture confessionnelle pour servir leurs ambitions.

De plus, les États-Unis sont arrivés dans le pays avec une approche de la société qui la divisait de manière schématique et simpliste entre « chiites », « sunnites » et « kurdes ». Cette tripartition a ensuite été reprise par les médias en devenant la principale grille de lecture de l'Irak, alors qu'elle reste largement biaisée. Certains acteurs politiques ont fait le jeu de cette confessionnalisation, puisqu'ils en tiraient profit pour s'imposer.

L'histoire irakienne justifie-t-elle cette division du peuple irakien, soit chiite, soit sunnite, soit kurde ?

Non, pendant tout le XXème siècle, il y a eu une dynamique de construction nationale en Irak. Dès 1920, après la création de l'État irakien par les Britanniques, l'Irak a connu son premier grand mouvement populaire. Élites urbaines, tribus, l'ensemble de la société se sont soulevées contre la présence coloniale étrangère. Les Irakiens considèrent encore à ce jour cette grande révolution comme l’un des moments fondateurs d’une conscience nationale, qui a commencé à prendre corps. Cette identité nationale l’a toujours emporté sur les réflexes confessionnels.

Mais, pour les raisons que je viens d'évoquer, on a assisté à un déni national après 2003. L'Irak a ainsi été présenté par la coalition américaine comme un État artificiel créé de toutes pièces, autour d’un agrégat de populations qui ne partageaient rien. Toutes les étapes de la transition politique irakienne ont été articulées autour de cette approche ethnique et confessionnelle réductrice.

Les leaders politiques actuels sont-ils représentatifs de la nation ?

À partir de 2006, la classe politique irakienne a senti qu'il était temps de renouer avec une approche nationale. D'où le fait que Nouri al-Maliki, après son investiture en 2006, a lancé la fameuse campagne de réconciliation nationale, qui s’est toutefois traduite par un échec, ce qui explique aussi dans une ample mesure la victoire du chiite laïc Iyad Allaoui aux dernières élections de mars 2010. Allaoui s'est présenté comme l'homme politique de la situation, le seul à pouvoir rassembler les Irakiens après tant d'années de violence et de déliquescence sociale.

Jusqu'où les acteurs politiques sont-ils sincères? Les logiques particularistes perdurent. On sait qu'Iyad Allaoui est proche des sunnites et que l'électorat d'Al-Maliki est pour sa part essentiellement chiite. La persistance de réflexes identitaires empêche toute véritable refondation nationale. Par ailleurs, la violence alimente ces divisions.

Un pacte national suppose un État fonctionnel et une confiance partagée. Or, je pense qu'à l’heure actuelle, il n'y a pas de confiance du peuple irakien dans sa classe politique. Le fossé n’a ainsi cessé de se creuser entre les citoyens et les politiques, cantonnés dans la zone verte à Bagdad et déconnectés des réalités du terrain. En l’absence d'État, l'emprise qu'ont les acteurs politiques sur la situation du pays reste ainsi très limitée.

Vous évoquez le morcellement social du pays, comment se manifeste-t-il ?

Au cours de la période d'embargo, les privations massives imposées à la population et la mise en place d'un système collectif de survie a entraîné une disparition des solidarités traditionnelles. En arrière fond, le régime que l'on disait affaibli, parvenait en réalité à se maintenir malgré la défaite de la guerre du Golfe, voire à renforcer sa domination sociale et son verrouillage politique. La cellule familiale a même été touchée par la dictature. S'il y avait des contestataires ou des critiques du régime, il n'était pas rare qu'il y ait des dénonciations au sein de leur propre famille. La pénurie générale était instrumentalisée par le régime, qui distribuait de petits privilèges à la population et à ses agents pour empêcher tout soulèvement de l’intérieur.

Cette destruction des liens sociaux s'est exacerbée avec l'occupation américaine, qui en accentué les pénuries, le sentiment de privation des Irakiens, a nourri la violence. Avec les conditions de vie difficiles que connaissent les Irakiens, qui par exemple ne disposent encore ni de l'eau courante, ni de l'électricité, cette déliquescence sociale se poursuit.



Repères

18 gouvernorats et une région autonome kurde

Ethnies :
60 à 65% de chiites
32 à 35% de sunnites
3% de chrétiens

67% de la population vit dans les villes

25% de la population est sous le seuil de pauvreté

1,55 millions de déplacés internes
2,7 millions d'Irakiens sont réfugiés à l'étranger

Taux de chômage : entre 50 et 60%

Production de pétrole en 2010 : 2,3 millions de barils/jour
Elle s'élevait en 2008 à 2,58 millions de barils/jour

Sources : CIA, FMI

Été 2010 : recrudescence d'attentats meurtriers en Irak

Le 17 août 2010, alors que l'armée américaine évacuait ses dernières troupes de combat, un attentat suicide à Bagdad a fait 60 morts. Il a eu lieu dans un centre de recrutement de l'armée américaine.

Un mois auparavant, le 18 juillet, un attentat ayant également pour cible l'armée irakienne tuait 45 personnes, à 25 km au sud de Bagdad.

Le 25 août 2010, des explosions dans sept villes du pays causaient la mort de 52 personnes et faisaient 280 blessés. La voiture piégée qui a explosé à Bagdad visait un centre de police. Il semblerait que ces attaques aient été coordonnées.

Une économie d'État dépendante du pétrole

L'économie irakienne reste très dépendante des exportations de pétrole du pays. En 2010, le FMI estime que les revenus du pétrole, qui se montent à 170 milliards de dollars, représentent 75% du PIB du pays.

La production pétrolière n'a pas retrouvé les sommets d'antan. Depuis la guerre avec l'Iran, les infrastructures ont été endommagées. La première guerre d'Irak et l'embargo ont renforcé ces dégradations. Les infrastructures n'ont pas été remises en état. L'Irak peine à établir des accords d'exploitation avec les compagnies pétrolières.« Dans son appel d'offre, l'État irakien impose des conditions trop drastiques par rapport aux conditions du marché » explique la chercheuse Myriam Benraad.

La question pétrolière est d'autant plus cruciale que ce revenu représente 85% des ressources de l'État irakien. Pendant des décennies, l'économie irakienne a été étatisée et centralisée. Après 2003, les Américains avaient dissous l'administration pléthorique du pays et limogé sans solde les militaires de l'armée, espérant mettre en place une économie de marché.

Marche arrière a été faite à partir de 2007. L'administration a alors lancé une campagne de recrutement. Avec le développement des pouvoirs locaux, l'administration emploie actuellement plus de personnes que sous Saddam Hussein. De son côté, l'armée irakienne, en pleine reconstitution, réintègre dans ses rangs ses anciens soldats. Mais en février 2010, le gouvernement irakien a dû revoir à la baisse le budget consacré à l'armée.

Malgré un réinvestissement massif de l'État dans l'économie, le taux de chômage s'élève en 2010 à 50-60%. L'importance du nombre de chômeurs rend encore plus délicate la sécurité du pays. Car pour ceux qui sont sans emploi, l'enrôlement dans des forces de rébellion comme la branche armée d'Al Quaida est une source de revenus.

Mercenaires : l'armée fait de plus en plus appel aux entreprises privées

La perspective d'un retrait total des forces américains en Irak à la fin 2011 risque de renforcer le rôle des « mercenaires », ces contractuels privés qui travaillent avec l'armée américaine.

La pratique d' « externalisation de la guerre » est apparue pour la première fois en Afrique à la fin des années 80. D'anciens commandos sud-africains proposent alors aux services pour mener des actions de contre insurrection Mais le recours aux sociétés privées de sécurité a vraiment pris son essor avec les guerres menées par les alliés occidentaux en Irak et en Afghanistan.

Le terme de mercenaires, ou contractors recouvre plusieurs réalités : les employés de sociétés privées de sécurité qui assistent les forces américaines, les personnes qui assurent la sécurité des infrastructures pétrolières et les civils contractuels qui mènent des actions de formation auprès des forces de police et des magistrats irakiens. Les contractors sont de nationalité américaine, mais il il s'agit également d'Irakiens ou de personnes en provenance des pays en développement.

Ces activités variées accentuent la difficulté d'évaluer leur nombre en Irak. Les chiffres varient selon les sources et les auteurs. En aôut 2010, des membres du département d'État évaluaient leur nombre à 7000. En 2008, Georges Bricet des Vallons, dans son ouvrage Irak, terre mercenaire, évaluait ce nombre à 33 000 . La chercheuse Myriam Benraad estime qu'actuellement une fourchette moyenne de 15 000 à 20 000 contractors paraît plus appropriée. Ce qui représente, à partir d'août 2010, près de la moitié du contingent américain. Le recours aux contractors est également très important en Afghanistan : en décembre 2009, un rapport du Congrès américain évaluait leur nombre à 1000 000 civils.

Les contractors sont d'autant plus utile que leur usage permet de baisser le nombre des victimes du conflit et du budget militaire aux yeux de l'opinion publique, tout en maintenant une véritable influence. Cela peut se révéler utilise pour juguler une opinion publique lasse des interventions militaires extérieures. Revers de la médaille, les contractors sont moins contrôlables. La société Blackwater, une des plus importantes dans ce créneau, a été mise en cause pour une fusillade dans le centre-ville de Bagdad qui avait causé la mort de 17 personnes.

Quand les troupes américaines se seront totalement retirées du territoire irakien, le nombre des contractors risque d'augmenter encore. Une partie de ces mercenaires sont d'ores et déjà formés pour intégrer l'armée et la police irakienne.