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Iran - 11 février 2010, 31ème anniversaire de la Révolution

K. vit à Téhéran. Il nous a raconté par écrit sa journée du 11 février 2010, jour de célébration sous haute tension de l'anniversaire de la Révolution iranienne. Il a souhaité rester anonyme. Nous publions ici des extraits de son texte.

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Révolution iranienne - 1979
Révolution iranienne - 1979
J’ai commencé ma journée de 22 Bahman (11 Février, NDLR) vers 10 heures du matin. Comme d’habitude je quitte ma maison confus : vers où aller ? Quelles seront les rues barrées ? …Mais la journée est agréable. (…) C’est un jour de congé, les rues sont vides et la ville semble paisible.

Je décide de m’approcher de la place de 7 Tir, un des endroits “chauds”. Quelques rues avant, on retrouve les embouteillages habituels. (…) Les gens ont l’air grave et se regardent mutuellement pour trouver une tête connue. Ceux qui sont pro-gouvernement sont souvent barbus avec des femmes bien “couvertes” et on reconnait facilement les "Verts" (c'est ainsi que l'on surnomme les partisans de l'opposition car c'est leur couleur de ralliement, NDLR) : leurs visages sont plus plus dégagés, ils sont habillés plus proprement et se font le signe “V” pour se donner du courage.

Sur la place on tombe nez-à-nez avec une vraie armée (…) composée entre autres des “chemises blanches” que tout le monde reconnait grâce à leurs têtes et à leurs bâtons.

(…)Je continue vers la place Vali-e-Asr et ensuite direction l’université de Téhéran. Toujours les mêmes rangs : policiers, miliciens, des motos et des minibus dans chaque coin et recoin. J’ai envie de savoir ce qui se passe dans leurs têtes et j’ose regarder dans les yeux de quelques-uns mais ils m’évitent. (…)

Mais toujours aucun manifestant dans la rue. Mais il y a beaucoup de gens sur les trottoirs et vu leur nombre en ce jour de congé on comprend que ce sont des "Verts" qui cherchent une occasion pour se regrouper. Mais c’est impossible car tout les trois mètres il y a un policier anti-émeute.


Une manifestation place de la Liberté à Téhéran pendant la Révolution iranienne en 1979.
Une manifestation place de la Liberté à Téhéran pendant la Révolution iranienne en 1979.
Je gare ma voiture près de l’université de Téhéran et je me dirige vers le défilé officiel qui se déroule sur l’avenue de la révolution. Des groupes des gens pro-gouvernementaux, souvent en famille, font le va et viens et parmi eux je reconnais une tête “verte” qui me croise. Sans me gêner je lui demande ce qui se passe en bas. Il a à peu près mon âge. Il préfère marcher avec moi car il est conseillé de ne pas parler tout en restant immobile. On risque de se faire arrêter simplement pour ça. La peur est là.

Nous trouvons un coin pour nous assoir. La foule qui soutient le gouvernement est importante. Certes une partie de la population a toujours cru à ce régime mais récemment celui-ci a réussi à les attirer par la peur des « ennemis » invisibles. (…)

A ce même moment la voix du president Ahmadinejad commence à sortir des hauts-parleurs installés partout. Mon voisin me fait remarquer que pendant tout son discours il ne prononce pas le nom du Guide (Suprême, NDLR), la preuve que le régime va à long terme éliminer aussi les religieux pour se baser uniquement sur la force des Gardiens de la révolution. (…)



L'Ayatollah Khomeiny de retour en Iran le 1er février 1979.
L'Ayatollah Khomeiny de retour en Iran le 1er février 1979.
Fatigué je remonte la même rue pour aller trouver autre chose. Plusieurs voitures et minibus de miliciens sont stationnés. Dans l’un d’entre eux je vois deux filles et un garçon, surveillés par un petit soldat. Je fais signe au garçon pour savoir ce qui se passe. Il m’ignore, sûrement de peur de compliquer davantage son cas. Je pourrais être de la police secrète.

Un peu plus loin je vois deux autres beaux jeunes gens assis sur un escalier. Le garçon porte un large drapeau iranien avec l’emblème de la république islamique que les Verts évitent. Et sa copine serre dans ses deux mains deux ou trous petits drapeaux en papier que les organisateurs de la manifestation distribuent. (…)
La fille me dit que sa sœur est arrêtée et ils portent ces drapeaux pour se protéger !

-Cette fille qui était dans ce minibus ?
-Oui, elle est avec sa copine.
-Qu’est-ce qu’elles ont fait ?
-Rien ! Je crois que sa copine portait de grosses lunettes et c’est pour ça !
-Essayons de voir si on peut les sauver.
-Oui, vous pouvez dire que vous êtes mon oncle.
-Non c’est dangereux car ils peuvent nous poser des questions individuellement. On va leur dire qu’on est du même quartier et qu’on s’est rencontré ici.
-Non ! il veut mieux dire qu’on est venu ensemble. Quel est votre nom ?
-Il ne faut pas poser ce genre de question !
-Mais s’ils me demandent ?
-Je m’appelle K. et toi ?
-A .
-A quoi ?
-A. R.
-Et ta sœur ?
-P.
-Parle doucement !

Nous rejoignons le minibus. (…)

“Hadji (un pèlerin, c'est ainsi que l'on nomme un musulman qui a été à la Mecque, NDLR), cette fille était avec moi.” A . ne me laisse pas finir, elle est nerveuse et dit quelques mots rapidement …En même temps elle glisse un des petits drapeaux à sa sœur. On est dans une confusion et une peur horrible, notre chance est faible. Autour de nous, beaucoup interviennent, me demandant violemment de ne pas me mêler de ça. (...)

Celui que j’appelle “Hadji” est assez jeune et symbole des « chemises blanches » avec une tête extrêmement violente, une attitude sans pitié et il n’est certainement pas allé à la Mecque ! Tout le monde en Iran s’appelle “Hadji” ! Une autre preuve des mensonges diffusées et répandus dans le pays.

(…)
A . est désespérée et poussée dans le minibus, elle dit : "J’étais avec K. Dites lui qu’on était ensemble !". J’ai à peine le temps de répondre tout se passe très vite, sans pitié, sans écoute car tout est déjà décidé. “Hadji” me menace : “une phrase de plus et on vous emmène aussi” Quelqu’un me tire vers le trottoir et “Hadji’ m’ordonne de circuler..

Je suis effondré, mes jambes tremblent. Non seulement je n’ai pas réussi à sauver sa sœur mais j’ai laissé partir A. aussi. (…) Trois soldats sont en train de pousser un jeune homme costaud dans un autre véhicule. Il a la tête plein de sang et est maintenu comme s’il s’agissait d’un dangereux citoyen. Pourtant, qu’est qu’il aurait pu faire dans cette foule acquise au gouvernement ? Je me suis posé, ensuite, la même question au sujet des deux sœurs. Elles avaient dix-huit et vingt ans environ.


Révolution iranienne - 1979
Révolution iranienne - 1979
(…)

Dans un coin trois hommes âgés en civil font bouger un groupe de gens. De loin je vois qu’ils poussent un jeune homme. Comme si ce n’était pas suffisant, ils commencent à lui donner des coups de pieds puis des gifles dans tous les sens et sans cesse tout en le poussant vers le trottoir. Je les poursuis pour essayer de le sauver. (…)
Un policier l’arrête, je suis tout près mais le policier le fait entrer dans une sorte de cabine de trois mètres par un mètre et demi – des cabines identiques sont installées dans chaque carrefour important. La porte est entrouverte, j’en profite pour attraper le jeune homme par la manche tout en le grondant comme si je le connaissais. Je lui fais un clin d’œil pour le rassurer sur mes intentions. Mais le policier réussit à fermer la porte, me laissant à l’extérieur. Il me fait signe de partir mais je reste. La conversation à l’intérieur semble sérieuse. Je vois une petite étiquette sur le bras du policer sur laquelle on peut à peine lire « Policé Dastghiri » (Police d’arrestation).
Tout d’un coup le policier ouvre la porte et me tire dans la cabine comme s’il voulait m’arrêter aussi. (…)

-Pourquoi tu interviens ?
-J’ai vu qu’il n’a rien fait.
-Tu es pire que lui. Tu crois que tu comprends mais tu es la même chose, pire que lui. C’est à cause des gens comme toi que nous en sommes là. Vous voulez que les Américains reviennent dans ce pays. Mon délit est donc d’être intervenu sans savoir ce qui se passe dans ce pays.
Le chef s’adresse ensuite au jeune. Il répond qu’il avait accepté de quitter le parc sur l’ordre d’un des officiers mais qu’il avait répondu aux « chemises blanches ».
Le plus jeune policier : “ça fait sept mois que nous n’avons pas eu de repos à cause de vous. Regarde ! Aujourd’hui c’est un jour de congé et nous sommes en poste. On aurait pu être invité quelque part !”
Le chef : “C’est un voyou, il faut finir avec ces voyous. Je peux lui donner une telle gifle qu’il tombera ici-même. Nous avons le droit de monter un dossier contre toi et de t’envoyer tribunal.”

(…) L’ambiance s’apaise petit à petit. La leçon de morale est terminée. Le chef s’excuse, il est fatigué car il s’est levé à 4 heures du matin. De mon côté je m’excuse mille fois d’être intervenu.
À l’extérieur je dis au revoir au jeune homme et la tristesse m’envahit en pensant à A.R.


Dédié à A.R. que j’espère libre alors que j’écris ces mots.

31ème anniversaire de la Révolution islamique, des commémorations sous haute surveillance

À l'occasion du 31ème anniversaire de l'arrivée des islamistes au pouvoir, les forces de l'ordre ont été mobilisées pour empêcher toute manifestation de l'opposition.

Le commentaire d'Erwan Braem - JT-TV5Monde
11 février 2009 - 1'41
31ème anniversaire de la Révolution islamique, des commémorations sous haute surveillance