Iran : élection présidentielle et enjeux économiques

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Plus d'un an après l'accord sur le nucléaire et la levée de sanctions internationales, l'Iran a finalement réélu son président ce vendredi 19 mai 2017. Quel impact ces événements ont-ils sur les relations commerciales et financières, notamment avec la France ? Analyse d'un expert en financements internationaux, spécialiste de l’Iran, qui souhaite rester anonyme.

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Quinze jours après le deuxième tour de l’élection présidentielle française, l’Iran élit aussi son président ce 19 mai 2017. Sur six candidats, le président sortant Hassan Rohani apparaît favori pour briguer un deuxième mandat, selon Tehran Times​. Ce n’est pas l’avis de tous les spécialistes du pays. « Hassan Rohani a été lâché par les Gardiens de la Révolution islamique. Ce sera peut-être un troisième candidat, une sorte de clone de l’ancien président Mahmoud Ahmadinejad, qui pourrait être élu et serait donc en apparence moins favorable à une ouverture avec l’Occident », explique Thomas Flichy de la Neuville, agrégé d’histoire et docteur en droit.

C’est sous le premier mandat de Hassan Rohani, en janvier 2016, que l’accord sur le nucléaire est entré en vigueur permettant de lever la majorité des sanctions internationales des grandes puissances contre l’Iran. Cet accord devait marquer la réouverture des échanges commerciaux notamment avec la France. Qu’en est-il ?

Entretien avec un cadre expert en financements internationaux, spécialiste de l’Iran, souhaitant rester anonyme :

« Pour les entreprises françaises, le marché iranien est intéressant, d’autant plus que la France et l’Iran sont des pays avec des tailles à peu près voisines et des niveaux d’éducation compatibles. L’Iran est un pays avec de bons ingénieurs mais qui ne sont pas forcément formés aux techniques industrielles comme peuvent l’être les ingénieurs français. Il existe cependant une très bonne compréhension mutuelle. La levée des sanctions en janvier 2016 a été une opportunité pour les entreprises d’aller renouer des contacts avec des entreprises iraniennes. Mais cela n’a pas débouché sur des contrats. On en est resté au stade des déclarations d’intention. »
 

Il n’y a pas de normalisation entre les systèmes bancaires iraniens et européens, dont français. Par conséquent, les relations financières n’ont pas été restaurées

Quelles sont les raisons du blocage ?

« Il n’y a pas de normalisation entre les systèmes bancaires iraniens et européens, dont français. Par conséquent, les relations financières n’ont pas été restaurées. La première raison qui est la plus connue et facile à distinguer, c’est le problème des sanctions américaines contre des banques qui ont utilisé le dollar dans des transactions avec l’Iran, notamment les transactions pétrolières. Parmi ces banques, il y a des banques allemandes, italiennes, anglaises. Mais le plus important niveau de sanctions a été à l’encontre de la banque française BNP Paribas pour les transactions pétrolières qui touchaient non seulement à l’Iran mais aussi au Soudan et à d’autres pays. Ce dossier a été un véritable traumatisme pour la communauté bancaire française et aucune banque n’a accepté de rétablir des relations avec les banques iraniennes. Il n’y a aujourd’hui en France que deux petites banques – Delubac & Cie et Wormser Frères – qui peuvent faire des transactions avec l’Iran pour des montants limités. Elles n’ont aucun intérêt aux Etats-Unis et ne peuvent en aucun cas faire des crédits.

La deuxième raison est d’ordre technique : les banques sont aujourd’hui dans un système de normes prudentielles (adoption de réglementations bancaires internationales pour renforcer le système financier après la crise de 2007) qui n’existe pas en Iran. Coupé du reste du monde depuis 1979, le pays n’a pas suivi les évolutions des régimes des pays occidentaux.

A ces deux craintes, vient s’ajouter une troisième raison : sous l’ère Mahmoud Ahmadinejad (ancien président iranien), les banques ont largement prêté à des entreprises d’Etat et il y a une énorme dette publique. L’administration Rohani a progressivement mis en place des systèmes de paiement pour rembourser les dettes passées, portées en partie par le système bancaire. Donc il y a un système bancaire qui n’est pas aux normes et a encore en portefeuille énormément de très mauvaises dettes. Cela n’incite pas les banques occidentales à ouvrir des comptes en Iran pour permettre les flux.

Enfin, il y a aussi l’absence de respect des recommandations du Groupe d’Action Financière (GAFI), concernant les mesures d’anti-blanchiment des capitaux. Pour le moment, l’Iran est encore dans la zone totalement noire. Tant que le GAFI n’aura pas la certitude que les instruments de suivi et d’identification des flux financiers sont progressivement mis en place en Iran, le pays ne pourra sortir de la zone noire pour passer à la marge de la zone grise. »


Quelles sanctions n’ont pas encore été levées ?

« Les sanctions primaires - concernant principalement les activités d’armement et le financement du terrorisme – n’ont pas été levées. Il n’y a donc pas de certitude aujourd’hui sur l’origine des fonds qui sont payés ou pourraient être payés par l’Iran. Il existe alors un risque pour les banques de recevoir des fonds dont l’origine ne serait pas conforme aux exigences américaines, et des fonds venant d’entités qui restent sanctionnées au titre des sanctions primaires. »
 

Les années de renforcement des sanctions ont bloqué tous les systèmes financiers mais pas les transactions iraniennes

Une ouverture à d’autres pays existe-t-elle ?

« Les années de renforcement des sanctions ont bloqué tous les systèmes financiers mais pas les transactions iraniennes. Les Iraniens ont donc poursuivi leurs transactions là où ils ont pu le faire, en vendant du pétrole à l’Inde, à la Chine et à la Turquie. Les avoirs obtenus étaient destinés uniquement à payer des transactions avec les exportateurs de ces pays-là vers l’Iran. Mais un certain nombre de ces fonds ont été utilisés à d’autres fins. Des fonds payés par des pétroliers chinois en faveur des Iraniens sur les comptes de la « Bank of Kunlun » ont finalement atterri à Dubaï. Cet argent a ainsi pu être utilisé pour des transactions avec des entreprises européennes de 2012 à 2015. Elles ont pris un risque énorme. Et les banques aujourd’hui se disent qu’il y a encore de l’argent de cette nature en circulation. Car les Iraniens ont poursuivi une série d’exportations qui pourraient être considérées comme en violation avec l’embargo. Elles ont généré des avoirs qu’aucune banque occidentale ne veut voir transiter chez elle. »


La France a tout de même passé un contrat avec l’Iran dans le secteur aérien ?

« La France a effectivement reçu une grosse commande, notamment d’A380. Mais elle n’a pour l’instant vendu qu’un seul Airbus. Les A380 qui sont des avions particulièrement chers, n’ont, eux, pas été achetés. L’Iran a pourtant un réel besoin de renouvellement de sa flotte aérienne. »


Et l’américain Boeing ?

« Plus le président américain Donald Trump promet le maintien de l’emploi, plus il va être en situation difficile vis-à-vis de l’entreprise car le marché aérien s’écroule. Soit Trump décide de bloquer les exportations vers l’Iran sans exception, ou alors il fait justement des exceptions. A ma connaissance, dans d’autres secteurs industriels qui ne sont pas stratégiques comme l’aérien, l’administration américaine a délivré ce que l’on appelle des « licences H » : des dérogations au régime général qui permettent aux entreprises d’exporter vers l’Iran. Donc si la pression monte du côté de Boeing en matière d’emploi, il y aura certainement une confirmation de dérogations à l’export. Mais c’est un sujet délicat car le dollar est toujours interdit et les banques américaines ne sont pas habilitées. Le fait d’accepter la vente devra faire bouger les schémas financiers et les Etats-Unis devront mettre en place un canal permettant de financer ces avions, qui seront vendus à crédits. »
 

Si le système s’assainit, cela peut représenter 500 000 voitures pour le groupe PSA et entre 150 et 200 000 pour Renault


Qu’en est-il du secteur automobile, qui concerne particulièrement la France ?

« Si le système s’assainit, cela peut représenter 500 000 voitures pour le groupe PSA et entre 150 et 200 000 pour Renault. Ce sont des enjeux stratégiques pour la France. Le groupe PSA peut quasiment devenir le deuxième constructeur mondial, c’est excessivement stratégique. Mais les négociations sont assez difficiles. »


Y a-t-il aux yeux de la France un candidat « idéal » à l’élection iranienne pour créer une réelle relance des échanges économiques ?

« La principale vertu de l’administration Rohani, c’est qu’elle est assez prudente. Ce n’est pas une ouverture qui déstabilise totalement le système. Elle se fait de manière contrôlée avec des moyens très limités. En même temps, l’Iran s’appuie sur un secteur énergétique très riche en terme de réserves. Mais les Iraniens souhaitent préserver un certain équilibre, et faire que les entreprises qui travaillent avec eux, financent leur vente, fassent du crédit. Or aujourd’hui, il n’y a pas de système bancaire normalisé donc pas de relations crédits.
 

Ce que recherchent les entreprises, c’est une continuité dans le travail, ce que Rohani a d’ailleurs commencé à mettre en place

Les entreprises françaises sont à pied d’œuvre. Elles ont des solutions techniques compatibles avec les besoins des Iraniens. Il n’y a pas pour elles de candidat idéal à l’élection. Ce que recherchent les entreprises, c’est une continuité dans le travail, ce que Rohani a d’ailleurs commencé à mettre en place, de la stabilité et plus de la lisibilité. »

Entretien avec Amélie Chelly, sociologue et philosophe spécialiste de l'Iran, à propos de l'élection d'Hassan Rohani:

Amélie Chelly
Dossier Iran : retrouvez également ici Thierry Coville, chercheur à l'IRIS, invité du 64' de TV5MONDE sur les enjeux de l'élection présidentielle iranienne.
 
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