Iran–Israël : l’escalade verbale mènera-t-elle à la guerre ?

Depuis plusieurs jours, Israël a relancé ses attaques verbales contre la République islamique. Ainsi, "Téhéran et son programme nucléaire ne seraient pas seulement une menace pour Israël mais aussi pour le reste du monde", comme l’a affirmé le 31 octobre 2011 le Premier ministre israélien Benyamin Nétanyahou devant la Knesset, le Parlement israélien.

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Une du quotidien israélien Jerusalem Post daté du 9 novembre 2011 : « AIEA : L'Iran développe des pièces pour des armes nucléaires » (cliquez pour agrandir)
Une du quotidien israélien Jerusalem Post daté du 9 novembre 2011 : « AIEA : L'Iran développe des pièces pour des armes nucléaires » (cliquez pour agrandir)
Les rumeurs de frappes israéliennes contre l’Iran se font de plus en plus pressantes. Le ministre de la Défense israélien Ehoud Barak n’a pas exclu des frappes aériennes ciblant les installations nucléaires iraniennes. Mais depuis la révélation du programme nucléaire en 2002, l’idée d’une attaque militaire contre l’Iran revient régulièrement, sans se concrétiser. Après plusieurs de mois de calme relatif dans le dossier du nucléaire iranien, pourquoi l’affaire est-elle revenue sur le devant de la scène ?

UNE AFFAIRE DE CALENDRIER

La publication du rapport de l’Agence internationale de l’énergie atomique (AIEA), diffusé le 8 novembre, explique en grande partie l’escalade verbale de ces derniers jours. Depuis plusieurs années, chaque nouveau rapport de l’AIEA sur le nucléaire iranien donne lieu à un ballet de déclarations dans les jours qui précèdent. A chaque fois, les parties concernées cherchent à faire pencher l’opinion publique de leur côté avant même que le fond du rapport soit connu. La presse israélienne joue elle aussi depuis de nombreuses années de la « menace » iranienne, comme on peut le voir dans le Jerusalem Post qui a une rubrique permanente appelée « La menace iranienne ».

L'Iran n'est bien sûr pas en reste, puisque « l'Etat sioniste » [comme le qualifie les dirigeants iraniens] est sans cesse désigné comme l’ennemi cherchant à s’opposer à la puissance iranienne et oppressant les Palestiniens. Et avant la publication des conclusions de l’AIEA, les dirigeants iraniens multiplient les déclarations anti-américaines et anti-israéliennes, comme le faisait le 8 novembre le quotidien ultraconservateur Kayhan, mettant en doute l’impartialité de l’Agence. « Est-ce un rapport de l'Agence internationale de l'énergie atomique ou un diktat américain à Yukiya Amano [directeur de l’Agence] ? », se demandait alors le journal.

Il semblerait, comme l’écrivait le journaliste dissident Akbar Ganji sur le site de la BBC Persian que finalement les deux establishments des pays servent le jeu l’un de l’autre, car ni Nétanyahou ni Ahmadinejad ne pourraient rester au pouvoir si l’épouvantail de « l’ennemi » n’existait pas.

Une du quotidien iranien anglophone Iran Daily daté du 9 novembre 2011 : « Ahmadinejad : La bombe n'est pas nécessaire pour affaiblir les États-Unis. » (cliquez pour agrandir)
Une du quotidien iranien anglophone Iran Daily daté du 9 novembre 2011 : « Ahmadinejad : La bombe n'est pas nécessaire pour affaiblir les États-Unis. » (cliquez pour agrandir)

UNE QUESTION D'INFLUENCE

Les Israéliens espèrent qu’en agitant les rumeurs de guerre, ils réussiront à pousser les Occidentaux à prendre des mesures encore plus radicales contre l’Iran. Après la remise du rapport de l’AIEA, le Conseil des gouverneurs de cette instance doit se réunir les 18 et 19 novembre pour décider soit d’accorder un délai supplémentaire à l’Iran pour se mettre en conformité avec les exigences de l’Agence, soit de porter l’affaire devant le Conseil de sécurité des Nations Unies. L’Iran est déjà frappé depuis plusieurs années par une série de sanctions économiques et militaires [les dernières datent de juin 2010]. Celles-ci ont mis à mal l’économie iranienne, et sans doute ralenti le programme nucléaire. Mais c’est sans doute « la guerre de l’ombre » menée contre les installations iraniennes, à travers par exemple le virus Stuxnet et les assassinats ciblés de scientifiques iraniens, qui s’est révélée la plus efficace pour retarder les responsables iraniens. [En 2010, le virus informatique Stuxnet attaquait des milliers d’ordinateurs dans les installations techniques iraniennes, dont la centrale de Bouchehr. Par ailleurs, plusieurs scientifiques travaillant sur le nucléaire ont été assassinés la même année.] Les Iraniens sont aussi engagés dans cette guerre de l’ombre, comme l’a montré la tentative d’assassinat de l’ambassadeur saoudien à Washington, à la mi-octobre.

UN CONTEXTE RÉGIONAL PESANT

Le printemps arabe joue un rôle essentiel dans le retour des velléités guerrières israéliennes. Le contexte régional a énormément changé pour Israël, qui s’était ménagé une entente cordiale avec la plupart des dictateurs de la région. Plusieurs incidents, comme la mort de policiers Egyptiens à la frontière [le 18 août] ou l’attaque contre l’Ambassade d’Israël au Caire [le 9 septembre], ont marqué un changement des relations entre les deux pays, dans l’ère post-Moubarak. Par ailleurs, les relations sont également extrêmement tendues avec la Turquie depuis le raid contre la flottille de la liberté en direction de Gaza en mai 2010 [neuf Turcs ont été tués]. Israël risque à nouveau de se retrouver entouré de régimes hostiles que Téhéran serait susceptible d’aider. Il serait donc préférable pour l’Etat hébreu de lancer dès à présent un avertissement clair à ses Etats en formation, y compris par le biais de frappes contre l’Iran.

Cette escalade verbale arrive aussi au moment où les Etats-Unis ont décidé de retirer leurs 39000 soldats d’Irak. Comme le souligne le journaliste Mahmoud Kiyan-Ersi dans Mardomak, ce retrait va entrainer un regain de l’influence iranienne dans ce pays, Téhéran ayant déjà des liens privilégiés avec le Premier ministre Nouri Al-Maliki. Sans oublier que l’Iran continue à soutenir le régime syrien, dont la chute parait lointaine. Après le départ des Américains d’Irak, Israël risquerait donc de se retrouver face à un axe Iran-Irak-Syrie qui ferait tourner l’équilibre régional en faveur de Téhéran. Néanmoins, les Américains n’ont pas manqué d’ajouter qu’ils renforceraient leur présence dans le Golfe arabo-persique, montrant clairement qu’ils n’étaient pas prêts à abandonner la région aux mains de l’Iran.

LE RÔLE DE LA MÉTÉO

Il ne resterait que quelques semaines pour attaquer avant que les nuages de l’hiver n’obscurcissent le ciel iranien et compliquent les opérations. Reste que si attaque il y avait, elle ne devrait intervenir qu’au printemps prochain, les Etats-Unis et Israël laissant sans doute dans les prochaines semaines une dernière chance à la diplomatie.

Bernard Hourcade, chercheur au CNRS spécialiste de l'Iran : « Il est temps de prendre l'Iran au sérieux. »

09.11.2011JT de TV5MONDE du 9 novembre 2011 - 15H00 GMT
Bernard Hourcade, chercheur au CNRS spécialiste de l'Iran : « Il est temps de prendre l'Iran au sérieux. »

Sur l'auteure

Hamdam Mostafavi décrypte la société iranienne pour le magazine Courrier International.
Elle y est notamment responsable d'un blog sur l'actualité iranienne, ainsi que d'un site consacré au cinéma.
Elle tient également chronique au sein des radios France Culture et France Info.

L'oeil de Dilem sur le nouvel épisode du nucléaire iranien

10.11.2011
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