Accord sur le nucléaire iranien : "les intérêts des Etats-Unis et de l'Iran sont convergents"

Des Iraniens, le 2 avril 2015, fêtent à Téhéran l'accord cadre sur le nucléaire signé à Lausanne
Des Iraniens, le 2 avril 2015, fêtent à Téhéran l'accord cadre sur le nucléaire signé à Lausanne
(Photo AP / Vahid Salemi)

Si l'accord sur le nucléaire iranien du 2 avril 2015 est déclaré historique, ses effets géopolitiques concrets sont encore loin d'être connus. Analyse des bons — et moins bons — aspects de cet accord international avec le spécialiste du Moyen-Orient et du nucléaire iranien, David Rigoulet-Roze.

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L'accord sur le nucléaire iranien, axé sur la poursuite du programme nucléaire sous certaines conditions, permettra la levée des sanctions économiques à l'égard du pays. Si la majorité des diplomaties se félicitent de cette avancée significative, de nombreuses questions restent en suspens sur les points positifs et négatifs qu'il comporte, tout comme les changements qu'il pourrait induire dans la région.

Entretien avec David Rigoulet-Roze, enseignant et chercheur à l'Institut français d'Analyse stratégique. Consultant en relations internationales spécialisé sur la région du Moyen-Orient, il est en charge depuis 2006 d’une veille stratégique entre l’Iran et les pays arabes préoccupés de l’éventuelle accession de l’Iran au statut de puissance nucléaire. Il est l'auteur de L'Iran pluriel : regards géopolitiques (L'Harmattan, 2011).

Quel est le point le plus positif, selon vous dans cet accord sur le nucléaire iranien ?

David Rigoulet-Roze
David Rigoulet-Roze
David Rigoulet-Roze : C'est presque tautologique : le point positif est que l'accord ait finalement eu lieu, ce qui n'allait pas nécessairement de soi, parce qu'il y avait beaucoup de difficultés en suspens qui n'étaient pas encore résolues. La preuve de cette difficulté est que c'est un accord-cadre, pas un accord définitif dont toutes les modalités techniques ont été précisées. Au final c'est donc un accord plutôt  "gagnant-gagnant", les deux parties, américaines et iraniennes, ne voulaient pas rentrer les mains vides. Du côté iranien, il y avait la réaffirmation permanente du droit inaliénable de pouvoir enrichir l'uranium, et sur ce point, il n'était pas possible pour eux de renoncer à ce droit. C'était une question de souveraineté nationale pour l'Iran.

Justement, l'enrichissement, c'est un point plus négatif sur l'accord ? Certains parlent du fait que l'Iran continue à enrichir l'uranium, justement, pour l'arme nucléaire, et que ce n'est pas vraiment nécessaire pour le civil…

D.R-R : Il est nécessaire d'enrichir l'uranium pour le nucléaire civil, mais c'est le niveau d'enrichissement qui est important. Ce niveau est compris entre 3% et 5% pour le nucléaire civil. Il faut savoir que les Iraniens "jouent" avec ce sujet depuis toujours : quand vous êtes sur la filière plutonium, il y a moins d'ambiguité, vous savez que c'est potentiellement la filière la plus appropriée pour du nucléaire militaire. C'était le problème spécifique posé par le cas de la centrale d'Arak, où le doute était permis sur l'utilisation future du plutonium, et où il a été demandé à l'Iran de reconfigurer le cœur du réacteur et qu'une usine supplémentaire de retraitement du combustible ne soit pas construite. La Corée du Nord, qui voulait démontrer qu'elle oeuvrait pour la bombe, s'est d'emblée axée sur la filière plutonium. Officiellement, cela, n'a jamais été le cas de l'Iran en privilégiant la filière de l'enrichissement. Mais le problème réside dans le fait que, pour ce qui est de l'enrichissement d'uranium, c'est une technologie duale : à partir de 90% d'enrichissement, on accède au niveau d'enrichissement requis pour du nucléaire militaire ; en dessous de 20% du degré d'enrichissement, ce n'est pas le cas. Mais tout l'enjeu réside dans la maîtrise du cycle technologique nucléaire. Ce qui est difficile, c'est de passer de 0 à 3,5% d'enrichissement. Après, pouvoir enrichir plus, cela relève d'une décision politique, pas technologique. Laurent Fabius a annoncé que l'Iran s'était engagé à enrichir jusqu'à 3,67% mais pas plus. Cela signifie que l'on en demeurerait à  une logique strictement civile.

Mais au fait, pourquoi n'est-il pas envisageable, pour les diplomaties occidentales, que l'Iran ait la bombe nucléaire, alors que le Pakistan ou Israël l'ont ?

D.R-R : Il y a deux aspects différents dans cette question. L'un renvoie au versant juridique et l'autre est au versant géopolitique, même si les deux se croisent en l'espèce. Juridiquement parlant, la situation de l'Iran n'est pas comparable avec celle du Pakistan, de l'Inde ou d'Israël pour la bonne et simple raison que ces trois pays ne sont pas signataires du Traité de non prolifération nucléaire. Peut-être l'Iran a-t-il pu regretter rétrospectivement d'avoir signé ce traité en 1970, mais il l'a fait en connaissance de cause et il y a un certain nombre de contraintes juridiques auxquelles il ne peut surseoir. Sur l'aspect géopolitique, c'est la mise en cause du Traité de non prolifération nucléaire qui est en jeu, justement. Si l'Iran avait la bombe, on pourrait craindre une prolifération nucléaire accélérée dans une région ultra-sensible, et il est sûr que dans les 20 ans qui suivraient, plusieurs autres pays chercheraient certainement à s'en doter : peut-être l'Arabie Saoudite, l'Egypte, la Turquie etc… C'est dire l'enjeu, car même avec cet accord il n'est pas certain que cela empêche toute course "déguisée" au nucléaire.

Sur l'énergie, le pétrole plus particulièrement, les choses peuvent changer si l'Iran peut de nouveau exporter… Quelles conséquences cela peut-il avoir ?

D.R-R : Oui, mais l'Iran s'il est théoriquement un pays membre de l'OPEP gros producteur, n'est pas pour autant un très grand exportateur, non seulement du fait des sanctions encore en vigueur, mais aussi parce qu'il a des besoins énergétiques importants pour sa propre population. Avec les sanctions, l'Iran n'exporte plus, entre guillemets, qu'un peu plus d'un million de barils, alors que c'était près du double avant les sanctions. Il y aurait donc potentiellement un million de barils en plus sur le marché, cela pourrait jouer sur les cours, c'est vrai, et pourrait provoquer à la marge des changements mais s'il y avait au préalable une clarification sur les stratégies des prix de la part de l'OPEP, dont est officiellement membre l'Iran. Il est très difficile de spéculer sur ce qu'il va se présenter en termes de stratégie pétrolière.

D'un point de vue alliance stratégique, les cartes sont rebattues pour les Etats-Unis et la Russie, non ?

D.R-R : C'est quelque chose qui est latent depuis plusieurs mois déjà. C'est une situation paradoxale qui pose la question de la pérennité de l'alliance des Etats-Unis avec les Saouds (la famille royale d'Arabie saoudite, ndlr). Objectivement, les intérêts entre les Etats-Unis et l'Iran sont convergents. Je parle de l'Etat iranien, pas du régime iranien. ces intérêts sont convergents sur plusieurs théâtres géographiques : en Afghanistan contre les talibans sunnites, en Irak contre Daesh. Donc ce n'est pas surprenant qu'il y ait ce rapprochement sur le nucléaire iranien. Il faut par ailleurs avoir conscience du fait que la population iranienne est pro-américaine, même si le logiciel du régime de la République islamique ne l'est pas. Cette situation remonte au Chah d'Iran où il y avait une alliance stratégique avec les Etats-Unis. Dans la perspective d'un désengagement relatif des Etats-Unis dans le Golfe et du "pivot" vers l'Asie souhaité par le président Obama, les Américains ne seraient pas nécessairement mécontents de pouvoir s'appuyer sur un gendarme régional, et le seul qui puisse en faire office à terme est probablement l'Iran.

Quel rôle désormais pour la France ?

D.R-R : La position de la France a parfois pu paraître difficile à saisir, sur le mode d'une intransigeance revendiquée, avec l'idée que pour qu'il y ait un accord qui ne soit pas mauvais, il fallait que les principes des contrôles renforcés soient assurés. Il faut un "accord ferme et robuste" n'a eu de cesse de déclarer Laurent Fabius. Ce qui n'était, somme toute, pas forcément infondé. Si tous les points autour du niveau de l'enrichissement, la levée des sanctions unilatérales et/ou onusiennes, le mécanisme de leur réversibilité ("snap back") étaient actés, celui de la vérification et de l'accès aux scientifiques "connectés" au programme iranien étaient plus difficiles à établir. Les Français ont été très intransigeants sur ce point relevant des vérifications. Donc, la France passe un peu pour le pays qui aurait pratiqué une forme d'obstruction, même si, au final, la réalité, est quand même que les Iraniens ont un interlocuteur,  les Etats-Unis et non la France. Mais on peut se questionner sur l'intransigeance française sur la question nucléaire iranienne avec le contentieux Eurodiff, apuré sur le plan juridico-financier à la fin des années 1980, après que la France eut été confrontée à une vague d'enlèvements et d'attentats meurtriers... mais pas forcément dans les têtes des protagonistes. C'était Laurent Fabius qui était Premier ministre à l'époque, avant de transmettre le dossier en mars 1986 à son successeur, Jacques Chirac.