Iran - Résistance contre oppression - Analyse

dans

“L’hypothèse révolutionnaire ne constitue pas le scénario le plus probable de sortie de crise“

Entretien avec Clément Therme, assistant de recherche pour le programme Iran à l'Institut français des relations internationales.




Mahmoud Ahmadinejad a nommé deux personnes d'ouverture au poste de premier vice-président et à la tête de l'Organisation iranienne de l'énergie atomique. Que signifient ces nominations fortement critiquées par les conservateurs?

En République islamique, la prise de décision dépend en premier lieu du Guide de la révolution. Si le changement de personnalités politiques à des postes intermédiaires n’est pas anodin, il n’en reste pas moins qu’il n’est pas décisif pour des décisions stratégiques telles que le programme nucléaire ou les relations avec les États-Unis. Avec la crise politique interne, les problèmes de fonctionnement de l’État islamique risque de s’aggraver. La mauvaise gestion (modiriat) au sein de l’administration et des entreprises publiques ne peut que s’accroître avec l’accentuation des divisions internes à l’oligarchie au pouvoir.


Quelle est la stratégie de Mahmoud Ahmadinejad ?

La stratégie du président iranien consiste à aller sur les lignes rouges de la République islamique comme l’antisionisme ou l’antiaméricanisme. En nommant Esfandiar Rahim Mashai au poste de premier vice-président, il crée une confusion à la fois face à ses opposants internes, qui lui ont reproché ses déclarations négationnistes, et face aux pays occidentaux qui condamnent systématiquement le refus du président iranien de reconnaître le droit à l’existence d’Israël. Cette stratégie présidentielle risque d’accentuer les divisions au sein de son propre camp et d’obliger son allié le Guide à trancher des questions triviales qui ne faisaient jusqu’alors pas partie de son champ de compétence.


Le président se retrouve t-il en situation de faiblesse au sein de son propre clan ?

Mahmoud Ahmadinejad n’a eu de cesse de créer des divisions au sein de son propre camp depuis son arrivée à la présidence accusant les « mafias » d’avoir infiltré tous les pores de l’État islamique. Il semble néanmoins peu probable pour l’instant qu’il soit évincé par les ultraconservateurs et cela pour deux raisons. D’abord le président iranien n’est pas le principal décisionnaire au sein de la République islamique, c’est le Guide. Cette relative faiblesse institutionnelle du président permet à ses contradicteurs de circonscrire ses pouvoirs en ayant recourt au Guide pour le faire revenir sur des décisions jugées controversées. Ensuite, Ahmadinejad est un fidèle du système théocratique fondé sur le principe du velayat-e faqih (tutelle du juriste-théologien sur les affaires terrestres) ce qui renforce sa crédibilité aux yeux des révolutionnaires les plus radicaux. Ahmadinejad ne sera sacrifié que si la survie de la République islamique oblige le Guide à prendre une telle décision.


Mercredi 5 août, le parlement iranien doit approuver le nouveau gouvernement du président. Faut-il s'attendre à d'âpres discussions vu les divisions au sein du clan conservateur ?

Effectivement, cette hypothèse est envisageable. Déjà en 2005, Ahmadinejad avait eu des difficultés pour faire approuver certains de ses ministres par le parlement, il avait par exemple fallu trois tentatives pour entériner le choix d’un nouveau ministre du pétrole. Avec les nouvelles fissures apparues au sein de l’oligarchie concurrentielle au pouvoir à Téhéran, ces nominations seront un test de la capacité du président sortant à trouver des candidats consensuels qui ne soient pas choisis en fonction de critères idéologiques, clientélistes ou familiaux.

Où en est le mouvement d'opposition ?

Le mouvement d’opposition a d’abord été l’expression d’un mouvement social de grande ampleur et spontané pour contester le résultat des élections présidentielles. Le mécontentement de la population s’explique à la fois par l’accroissement des inégalités économiques et sociales pendant la présidence d’Ahmadinejad mais aussi par une rupture de la confiance entre les autorités et la population. La glaciation politique que tente d’imposer la faction d’Ahmadinejad et du Guide ne sera possible à moyen terme que si les conditions économiques de la population s’améliorent.

A court terme, le pouvoir a réussi à empêcher que le mouvement d’opposition ne se transforme en une nouvelle révolution mais sa légitimité et sa crédibilité seront durablement écornées. L’opposition ne parviendra à ses fins que si les membres dissidents de l’oligarchie (Moussavi, Rafsandjani et Khatami) parviennent à constituer des pôles de résistance au sein du régime. Dans un même temps, il faudrait que des manifestations de masse soutiennent leur objectif d’évincer Ahmadinejad de la présidence, poste qu’il n’a pu conserver, selon eux, qu’en ayant recours à une fraude électorale massive. Si cette opposition échoue à se maintenir au sein du régime, le risque est de voir une radicalisation politique de la population. A ce stade, l’hypothèse révolutionnaire pour comprendre les événements post-électoraux n’est pas à exclure même si elle ne constitue pas le scénario le plus probable de sortie de crise.


Aujourd'hui, que peuvent espérer les partisans de Moussavi ?

Les partisans de Moussavi ont des objectifs limités : annulation du scrutin, droit d’accès à la télévision nationale, libération des prisonniers politiques. Sans mobilisation massive, à court terme, il y a un risque d’essoufflement du mouvement mais, à long terme, la République islamique a perdu une partie de sa légitimité et aura donc des difficultés à se maintenir sous sa forme institutionnelle actuelle. Quelle crédibilité accordera la population aux prochaines élections ?


Moussavi pourrait-il être contraint à l’exil ?

Le pouvoir n’a pour l’instant pas jugé opportun d’arrêter ou de contraindre Moussavi à l’exil. Ces mesures pourraient en effet avoir l’effet inverse du but recherché à savoir le renforcement du mouvement de contestation. Moussavi n’est que le vecteur d’un mécontentement profond de la société. Mais il s’est révélé comme une figure courageuse de l’opposition restée fidèle à ses partisans. Il n’a pas renié le mouvement né lors de sa campagne électorale pour préserver l’unité de la République islamique. Pour le moment son action politique est restée dans le cadre défini par la République islamique et le pouvoir n’a donc pas jugé bon de le contraindre à l’exil. Des demandes de procès et des menaces ont été proférées à son encontre notamment en raison de ses appels à manifester.


La crise iranienne pourrait-elle se solutionner ou du moins s'apaiser à travers une intervention diplomatique des États-Unis ?

Le silence est parfois préférable à une rhétorique diplomatique de solidarité excessive et le plus souvent contre-productive. Cette crise est une affaire interne iranienne et les puissances occidentales ne sont pas des acteurs pouvant véritablement influer sur la sortie de crise. L’ouverture de négociations avec les États-Unis sur le dossier nucléaire est possible mais compliquée par les luttes internes au sommet de l'État iranien. Téhéran risque de se focaliser sur la recherche de solutions à ses problèmes internes plutôt que de s’occuper de la réconciliation avec Washington. Pour reprendre l’expression de Mohsen Milani, si la « menace existentielle » des États-Unis sur la République islamique n’est pas insurmontable, celle-ci paraît plus difficile à régler en tant de crise.


Propos recueillis par Camille Sarret
3 août 2009

Clotilde Reiss, otage française

Clotilde Reiss a été arrêtée le 1er juillet à l’aéroport de Téhéran alors qu’elle s’apprêtait à regagner Paris. Cet étudiante de 23 ans avait obtenu un poste de lectrice en français à l’université d’Ispahan. Un comité de soutien s'est créé pour demander sa libération.