Iran : vivre sous les sanctions occidentales

Les Iraniens se rendent aux urnes ce vendredi pour des élections législatives. L'Iran sous le feu des critiques internationales pour cause de soupçons de programme nucléaire militaires. Des critiques mais aussi des sanctions dont l'impact pour la population est très concret. 

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Les faits

Le kilo de riz est passé de 200.000 à 400.000 rials; le kilo de viande rouge de 200.000 à 450.000 rials. Le litre de lait coûte 140.000 rials au lieu des 80.000 habituels et l’œuf à l’unité vaut 5.000 rials, alors qu'avant c'était 2.500 rials. Mais avant, c'était avant les sanctions. 
« Les prix montent de façon incroyable, ils évoluent en dents de scie mais augmentent plus ou moins chaque jour. Cela touche même des produits locaux et ce n’est pas qu’à Téhéran, c’est partout », raconte Sepideh, une expatriée iranienne basée à Paris. « On m’a dit que les prix des volailles avaient augmenté de 25% dans le nord. Pourtant c’est une production locale, mais apparemment la nourriture des bêtes vient de l’étranger… »
Une hausse vertigineuse, des prix qui passent du simple au double, parfois au triple, en l’espace de quelques semaines: c’est le cauchemar quotidien auquel sont confrontés des millions d’Iraniens depuis la mise en application d’une nouvelle batterie de sanctions économiques par les Etats-Unis et l’Union européenne. Et pour la première fois depuis le début du bras de fer nucléaire entre l'Iran et la communauté internationale, ces sanctions semblent porter leurs fruits...

Effondrement du rial

Depuis le début de l’année, le gouvernement iranien doit faire face à une nette diminution de ses rentrées d’argent en dollars et euros. En bloquant la Banque centrale et les circuits financiers iraniens, les sanctions ont provoqué l’effondrement du rial, la monnaie nationale, face au dollar et à l’euro, et une forte inflation qui frappe de plein fouet une économie iranienne basée sur les importations. En l’espace de quelques mois, le cours du dollar est passé de 11.000 à 19.000 rials, celui de l’euro de 14.000 à 26.000 rials. Les prix des biens de consommation ont suivi.  « Les premières victimes sont les couches populaires et les classes moyennes en Iran. Imaginez une mère de famille avec quatre enfants. Avant elle achetait 200 grammes de viande par jour, maintenant c’est 100 grammes à peine. C’est une catastrophe », estime Abbas, musicien à Paris. « Ma famille ne m’a jamais rien demandé, mais ma mère m’a récemment appelé pour me demander de lui envoyer de l'argent, alors qu’elle ne manquait de rien avant. » 
Nourriture, produits électroniques, voitures, médicaments : les prix flambent, et les habitudes changent. « Les gens me disent qu’ils sont sous le choc. Tout le monde se plaint du pouvoir d’achat », poursuit Abbas. « Les files d’attente des bus s’allongent  pour économiser le prix du taxi. Certains ne paient même plus leurs factures d’électricité ou de gaz… »
Si les ménages souffrent et se serrent la ceinture, les entreprises, elles, ferment carrément leurs portes. « D’après les estimations de la Chambre de commerce et d’industrie d’Iran, entre 20 et 30% des entreprises ont fermé et une grande partie fonctionnent à moins de 50% de leur capacité », souligne Fereydoun Khavand, professeur et spécialiste de l’économie iranienne à l’Université Paris V. 
Les sanctions touchent en particulier les sociétés dépendantes des produits d’importation, soit la majorité des entreprises iraniennes. Certaines n’ont plus les moyens d’acheter des produits devenus trop chers ou d'investir, tandis que d’autres n’ont pas les liquidités en devises pour régler leurs factures internationales.
Officiellement, la République islamique d’Iran a toujours démenti l’impact des sanctions sur le pays. Selon le régime, l’Occident a échoué à faire plier l’économie iranienne. « Mais de plus en plus dans les milieux d’affaires, chez les businessmen, on tient compte des effets des sanctions internationales », assure Fereydoun Khavand, citant un rapport sur le budget de l’année à venir par le Centre d’études du Parlement.

Sur un marché de Téhéran
Sur un marché de Téhéran
Une population inquiète

Inquiète de la montée des prix, la population subit aussi les effets psychologiques des sanctions. « Les Iraniens se rappellent les années 1980, les années de pénurie pendant la guerre Iran-Irak, avec les files d’attentes et les coupons, alors ils anticipent », note Sepideh. « Au début, les gens ont pris peur, ils ont paniqué », renchérit Roshanak, une étudiante iranienne de retour à Paris après un séjour d’un mois à Téhéran. « Ils se précipitaient dans les grandes surfaces pour tout vider et stocker chez eux. »
Etudiante en droit international à Paris, Roshanak a eu un mal fou à réunir l’argent nécessaire pour ses études en France. Avec la chute du Rial, la pénurie touche aussi les devises étrangères qui se font rares, très rares en Iran. « Les boutiques de change sont ouvertes, mais elles ne vendent rien. Le gouvernement leur a imposé de vendre le dollar au prix officiel (12.000 rials au lieu de 19.000) donc, au lieu de vendre à perte, ils ne font rien ou alors tout se fait au marché noir », explique-t-elle.
Au risque d’être arrêtée par les douanes iraniennes, la jeune fille a usé de mille ruses pour sortir 12.000 euros du territoire iranien pour payer ses études cette année. Une fois en France, son parcours du combattant continue. « Les douanes françaises m’ont laissée passer avec les documents adéquats mais ma banque refuse de déposer l’argent sur mon compte car il provient d’Iran », confie la jeune fille qui avoue avoir du mal à comprendre. « Mais ce n’est pas du vol, c’est l’argent de mes parents, l’argent de mes études. »
A partir du 1er juillet prochain, l’Union européenne imposera un embargo sur les importations de brut en provenance d'Iran, ce qui représente 20 % du pétrole iranien (soit environ 600.000 barils/jour), vendus essentiellement à l'Italie, à l'Espagne et à la Grèce.
Si l’impact des sanctions sur l’économie et la population iraniennes se fait d’ores et déjà sentir, il est pour autant impossible de savoir si elles feront plier  le gouvernement iranien sur le dossier nucléaire.

Pour le président iranien, le droit de son pays au nucléaire n'est pas négociable. <br/>L'Occident lui répond par des sanctions.
Pour le président iranien, le droit de son pays au nucléaire n'est pas négociable.
L'Occident lui répond par des sanctions.

“On peut s'attendre à une aggravation de la situation économique“

L'analyse de Fereydoun Khavand, journaliste, économiste et professeur à l'université Paris V

Propos recueillis par Karine G. Barzegar
Depuis les premières semonces en 2006, le système de sanctions imposées à l’Iran a semble-t-il évolué... 

C’est la première fois qu’il y a une action conjointe de la part des Européens et des Américains. Pendant longtemps les Etats-Unis appliquaient des sanctions et l’Union européenne résistait (pétrole) : le discours européen consistait à dire ‘nous ne suivons pas les sanctions et on veut le dialogue’. Cette situation a été modifiée depuis les révélations nucléaires et on peut dire qu’aujourd’hui, les dirigeants européens sont même beaucoup plus rigides que le gouvernement américain. Jusqu’à présent la France était la plus sévère et maintenant l’Allemagne est devenue extrêmement dure avec la République islamique. 
Autre évolution, par le passé, les sanctions restaient loin des domaines sensibles ou ultra-sensibles. Désormais, pour la première fois, les sanctions visent directement le talon d’Achille de la République islamique, d’une part le pétrole et de l’autre, les circuits financiers et bancaires et les deux sont liés. Les problèmes actuels de l’Iran pour encaisser ses pétro-dollars sont à l’origine de ses difficultés économiques. 

Quel est l’impact de ces nouvelles sanctions sur l’économie iranienne ? 

Au sens strictement économique, les sanctions sont très efficaces, surtout celles prises de manière unilatérale par les Etats-Unis, l’Union européenne et d’autres pays (Canada, Australie, etc.). Aujourd’hui, l’Iran parvient toujours exporter son pétrole et le prix est très élevé sur le marché international (autour de 125$ le baril). En revanche, les pays clients ne parviennent pas à payer ce pétrole à l’Iran. Pour les pays comme l’Inde ou la Chine, il est devenu très difficile de verser la contrepartie de leurs achats de pétrole en monnaie lourde (dollars ou euros). 
L’Inde par exemple a tenté de passer par une banque franco-allemande puis turque, sans succès… Donc aujourd’hui l’Inde qui importe l’équivalent d’un milliard de dollars par mois de pétrole iranien, donc de 12 milliards par an, est obligée de faire soit du troc (du pétrole contre des produits indiens), soit de payer sa facture en roupis… Et cela va empirer. A partir du 1er juillet 2012, l’Union européenne va mettre en place un embargo sur le pétrole iranien, et la Chine a déjà diminué des importations.

Le Rial, la monnaie iranienne
Le Rial, la monnaie iranienne
Quelle est la conséquence sur les réserves monétaires et la monnaie nationale ? 

Aujourd’hui les réserves monétaire iraniennes sont relativement importantes, d’un montant de 100 milliards de dollars. Cependant l’Iran est un pays de 75 millions d’habitants et ces 100 milliards représentant l’équivalent d’une année d’importation. Par conséquent, la Banque centrale iranienne est très prudente et ne veut plus injecter des dollars dans l’économie ni répondre aux demandes de ceux qui ont besoin du dollar. Parmi eux, il y a des importateurs qui ont besoin de devises fortes, des entreprises qui veulent importer de la technologie, des équipements ou des matières premières, mais aussi de simples citoyens qui veulent voyager, financer les études de leurs enfants à l’étranger ou tout simplement se protéger contre l’inflation donc achètent massivement des devises.
La Banque centrale ne parvient plus répondre à cette demande croissante d’où la chute vertigineuse de la monnaie nationale, le rial. Le rapport Dollar-Rial a été complètement perturbé. Aujourd’hui, le dollar vaut 90% plus cher qu’il y a trois ou quatre mois. En mars 2011, un dollar était l’équivalent de 11,000 rials, aujourd’hui il vaut 19,000 rials sur le marché noir. Ce qui est un prix très élevé alors que le taux officiel de la Banque centrale iranienne est resté bloqué à 12,260 rials. 

Quelles sont les répercussions de la chute du Rial dans la vie quotidienne des Iraniens ? 

L’Iran est une économie qui dépend beaucoup des échanges avec l’extérieur : c’est un pays qui importe énormément de produits, donc le dollar et les autres devises étrangères ont une importance majeure dans l’économie iranienne. Avec la chute du Rial, l’inflation grimpe puisque les biens importés (riz de l’Asie du Sud-Est, viande, produits manufacturés) coûtent désormais beaucoup plus chers.
Officiellement, le taux d’inflation tourne autour de 20%, ce qui est déjà le taux le plus élevé de la région, selon le FMI. Désormais, les économistes indépendants parlent de 30% d’inflation, mais on ne peut pas donner de chiffres avec certitude.

La Banque centrale iranienne
La Banque centrale iranienne
Face à ces sanctions, comment l’Iran peut-il envisager son avenir économique ?

Il n’y a pas une interdiction contre les exportations de pétrole, mais l’Iran n’est plus un acteur normal de la scène pétrolière mondiale. Téhéran va essayer de contourner les difficultés, de faire du troc avec certains Etats, ou de négocier son pétrole à un prix moins élevé pour avoir en contrepartie des devises… Bref, il y a toute une acrobatie extrêmement sophistiquée pour vendre le pétrole et le monde a besoin du pétrole, par conséquent l’Iran peut malgré tout se débrouiller, mais c’est beaucoup plus difficile.
D’une manière générale si les sanctions se poursuivent, on pourrait s’attendre à une aggravation de la situation économique en Iran et également il faut reconnaître qu’il aura un impact très important sur la vie quotidienne des Iraniens. 

Ces sanctions peuvent-elles faire fléchir le régime iranien ? 

Dans la logique occidentale, on prend des sanctions pour ne pas entrer en guerre car l’alternative, c’est la guerre et il faut à tout prix empêcher la course à la guerre dans cette région. Mais aujourd’hui, on ne peut pas dire si l’aggravation de la situation économique iranienne conduira le régime à être plus souple sur son dossier nucléaire.
Par le passé, les sanctions économiques n’ont pas toujours eu des effets souhaités. Il y a eu celles qui ont efficaces contre l’Apartheid en Afrique du Sud par exemple, ou encore contre le régime birman qui s’ouvre davantage aujourd’hui. En revanche, il y a eu aussi des sanctions qui n’ont eu aucun impact comme celles exercées contre le régime de Saddam Hussein en Irak ou contre Cuba…

Sanctions : la guerre économique

Voilà plusieurs années que l'Iran s'attire les foudres de la "communauté internationale" qui tente de lui faire renoncer à son programme nucléaire. Depuis 2006, le Conseil de sécurité de l'ONU a ainsi imposé à Téhéran quatre séries de sanctions, quatre résolutions lui intimant de coopérer pleinement avec l'Agence internationale de l'énergie atomique (AIEA) et de suspendre ses activités liées à l'enrichissement et au retraitement d'uranium. En vertu de ces résolutions, il est désormais interdit de fournir à l'Iran matériaux et savoir-faire  pouvant l'aider dans sa quête de nucléaire. Les avoirs de personnalités politiques sont également gelés ainsi ceux d'institutions bancaires soupçonnées d'être associées au programme nucléaire iranien. Les Etats prennent aussi des sanctions contre Téhéran. Dernier exemple en date, le 23 janvier 2012, l'Union européenne a adopté un embargo pétrolier (tout nouveau contrat est désormais interdit) et des sanctions contre la Banque centrale iranienne, dont notamment le gel de ses avoirs en Europe.

Législatives iraniennes : mode d'emploi

48 millions d'électeurs se rendent aux urnes ce vendredi. Ils élisent les 290 députés du Majlis, le parlement iranien. Ils ont le choix entre 3444 candidats (près d'un millier de candidatures a été rejeté). C'est le premier scrutin depuis la présidentielle qui a conduit à la réélection contestée de Mahmoud Ahmadinejad en 2009. L'enjeu principal du scrutin est la participation. En effet, l'opposition est exsangue, ses principales figures ont été "neutralisées" par le pouvoir et les réformateurs ont massivement décidé de bouder le scrutin. Pour tenter de convaincre les Iraniens d'aller voter, le Guide de la révolution l'ayatollah Ali Khamenei et le président Mahmoud Ahmadinejad ont, pour une fois, parlé d'une même voix. Leur message : le vote est un acte de résistance à l'ennemi. Il faut montrer au monde entier que le peuple est uni.  Un peuple qui aura donc essentiellement le choix entre les différentes mouvances conservatrices. Les deux principales sont le "Front uni des conservateurs" emmené par le président du Parlement et le maire de Téhéran, ouvertement hostiles au président Ahmadinejad. L'autre principale mouvance lui est favorable. Elle s'appelle "Front de la persistance de la révolution islamique". Elle est emmenée par l'ayatollah Mesbah Yazdi souvent considéré comme le mentor de Mahmoud Ahmadinejad.