Islam et laïcité : entretien avec la sociologue Nilüfer Göle

Nilüfer Göle, d'origine turque, travaille depuis de nombreuses années sur des sujets ayant trait à l'islam public européen, l’émergence de nouvelles pratiques, figures, symboles et signes de la religiosité islamique dans l’espace public ainsi que sur les controverses européennes avec l'islam.

Son analyse sur le débat autour de l'islam et la laïcité, au-delà de la France, dans les sociétés européennes et en Turquie.

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« La laïcité c'est l'indifférence aux différences »

La pratique de l'islam questionne la société européenne...

C'est ce qu'on appelle la « visibilisation » de l'islam dans l'espace public. Prenons les mosquées par exemple, il y a beaucoup de salles de prières dans l'espace européen. Ce sont les Etats qui l'ont voulu, pour éviter les prières dans les caves, entre autres. Mais cela pose plusieurs problèmes au niveau de l'espace public puisqu'on rend visible un lieu de culte. Quelle forme architecturale lui donner ? Est-ce qu'on peut faire une mosquée européenne, qui engage les architectes, qui ne soit pas la réplique d'une mosquée saoudienne ?

Sur le territoire français ou allemand il y a parfois une mosquée à côté d'une cathédrale, comme à Cologne, ce qui peut poser problème d'un point de vue esthétique. Est-ce que ce sera la mosquée de tous les musulmans d'ethnies différentes ? Quelle langue pour le sermon ? En Turc, en arabe, en allemand ?

Ce sont des questions complètement inédites pour les démocraties européennes et pour les musulmans. Pour moi, la création d'une mosquée, ce peut-être une interface de rencontre entre les musulmans et la société qui les accueille, si il y a discussion.

Vous êtes plutôt pour le débat que lance le gouvernement français (voir encadré) ?

Non, je ne suis pas pour, parce que le débat est initié par l'Etat. Et puis on cible la laïcité et l'islam et je crains alors qu'on soit dans une instrumentalisation de la laïcité, dans une phase de glissement, qu'on perde le vrai sens de la laïcité qui n'est pas le multi-culturalisme anglo-saxon ou hollandais.

La laïcité est une réponse au vivre ensemble avec l'idée de la neutralité, c'est à dire un principe d'indifférence aux différences. Je dirais que c'est la base de la civilité de l'espace public français : détourner le regard à la différence de l'autre.

Ce modèle de laïcité est en train de changer : on fixe le regard sur l'autre, on met ses différences sous les projecteurs, on les juge même. Nous sommes en train de vivre un renversement de la tradition laïque en France.

Et du côté turc, comment la laïcité se comporte-t-elle actuellement ?

En Turquie, les débats sur la laïcité et la place de l'islam sont très proches de ceux qui agitent la France ou d'autres pays européens. Il y a beaucoup de critiques parce que l'Etat n'est pas considéré comme assez neutre avec l'islam vis à vis d'autres religions.

La question du hidjab (voile intégral, NDLR) est nouvelle, elle aussi en Turquie. Ce qui est un paradoxe puisque le hidjab est censé rendre la femme invisible et qu'il a exactement l'effet inverse : les femmes qui le portent sont au contraire devenues de plus en plus visibles publiquement. Ces questions de visibilité, invisibilité, espace privé et public sont des questions à double tranchant pour les acteurs musulmans. Mais ce sont des questionnements culturels, pas seulement religieux.

Mais pour autant, selon vous, il y a une nécessité de débat ?

Oui, mais il ne faut pas clore le débat comme on le fait actuellement, il faut l'ouvrir. Aujourd'hui ces questions sur la place de l'islam et de la laïcité sont utilisées pour clore le débat : ils ou elles ne sont pas comme nous, elles ne sont pas féministes, ne suivent pas nos valeurs, alors mettons leur des règles ou des lois qui les empêchent.

Il faut peut-être commencer à réfléchir aux limites de notre modernité, à l'hégémonie européenne sur la définition de l'individu, de l'espace public. L'équation entre modernité et Europe devrait pouvoir être discutée, critiquée. Cela ne veut pas dire que j'adhère, mais débattre de ce qui doit être protégé dans l'espace privé, ce qui doit être de l'intime, dans une société qui cherche de plus en plus la transparence est devenu nécessaire.

Ce mouvement de visibilité culturelle musulmane et les débats qui s'ensuivent existent-ils à l'échelle européenne ?

C'est l'islam qui change l'espace public européen aujourd'hui. On voit les clivages dans les partis politiques. Doit-on être indifférent ? Doit-on légiférer ? La question féministe doit-elle être abordée ? L'islam est dans l'agenda public et politique de la France, ainsi qu'à l'échelle européenne. Mais il faut ouvrir le débat aux musulmans. Le mariage civil par exemple est défendu par les femmes turques contre le mariage religieux. Il faut pouvoir aborder la question des athées, la conversion à une autre religion, la langue du prêche...

L'islam en Europe est avant tout un mouvement culturel pour moi, pas au sens de la culture de leur pays, mais d'une culture de l'islam. S'il y a débat il faut qu'il soit organisé par les associations, les médias, la société civile dans son ensemble. Il y a peut-être une brèche ouverte en France, on voit une autre configuration, des gens différents se rejoindre.

Il faut sortir des stéréotypes et voir les vrais défis. Ce dont nous parlons c'est un processus d'emprunt aux uns et aux autres au lieu d'une simple confrontation. Le débat doit avoir lieu, mais il doit être avant tout un lieu de rencontre et d'invention de nouvelles formes. Comme pour la forme esthétique et architecturale des mosquées.

Laïcité et islam en France : état des lieux sur le débat de l'UMP du 5 avril

Par P. H.
Le débat sur la laïcité et l’islam initié par le président de la république en février dernier fait suite à l’échec, en 2009, de celui sur l’identité nationale. Le secrétaire général de l’UMP, Jean-François Copé, organisera donc le 5 avril une « convention » sur la laïcité et la place de l’Islam en France.

Le site internet de l’UMP justifiait le 4 mars la nécessité d'un débat dans un éditorial du secrétaire général de l'UMP de la façon suivante : « avec le débat sur l’identité nationale, nous avions collectivement fait le constat que notre Nation se fissurait en silence et notamment que la laïcité était mise à mal par les pratiques cultuelles de certains intégristes qui testent la République …un débat sur la laïcité en 2011 ne peut pas faire l’impasse d’une réflexion sur la pratique du culte musulman et sa compatibilité avec les principes de la République ».

Il y aura donc, le 5 avril, un avatar du débat sur l'Islam et la laïcité, devenu « convention sur la laïcité », pour discuter de « la construction et le financement des lieux de culte, les prières de rue, la formation des imams, les patients qui refusent d’être examinés ou soignés par des médecins de l’autre sexe, l’incompatibilité des prescriptions alimentaires - casher ou halal - avec les menus des cantines scolaires, la mixité des cours de sport, la langue utilisée pour les prêches etc. ».