Jihadisme : processus de recrutement, mode d'emploi

"La rencontre physique se fait alors une fois que l’endoctrinement est bien installé, parfois au moment du départ pour la Syrie" note le rapport.
"La rencontre physique se fait alors une fois que l’endoctrinement est bien installé, parfois au moment du départ pour la Syrie" note le rapport.
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Une étude démonte clairement les mécanismes de ces "conversions au radicalisme" qui touchent les jeunes. Elle  explique et décortique le processus d’endoctrinement et d’embrigadement dans le radicalisme jihadiste. Edifiant.

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Il s'agit d'un rapport d'utilité publique, un document qu'il conviendrait de faire circuler le plus largement possible, non pour affoler mais pour mieux comprendre le phénomène, appréhender l'infernale mécanique qui aspire certains jeunes dans les groupes radicaux. Il y a urgence. Selon Europol, l'office européen de la police, entre 3000 et 5000 Européens seraient partis faire le Jihad.

L'étude, publiée il y a quelques mois, se base sur un échantillon de 160 familles qui ont un jour  contacté Le Centre de prévention contre les dérives sectaires liées à l’islam (CPDSI) parce que leur enfant avait changé, parce qu'elle ne le reconnaissait plus, parce qu'il (ou elle) était parti(e).

Au fil des entretiens avec ces parents inquiets, souvent bouleversés, les auteurs, l’anthropologue Dounia Bouzar, l'ancien négociateur en chef du RAID,  Christophe Caupenne et l’éducateur Sulaymân Valsanse, ont réussi à mettre en évidence le processus d’endoctrinement et d’embrigadement subi par ces jeunes.

Dans leur introduction, les auteurs précisent : "La subtilité et la force des groupuscules radicaux consistent à persuader musulmans et non-musulmans qu’ils ne font que revenir à la source de l’Islam. Leurs membres se présentent comme de simples « littéralistes », prônant la lecture « à la lettre » du texte. Leur autorité et leur légitimité reposent sur leur prétention à être « fidèles au vrai Islam », ce qui leur permet de revendiquer, au même titre que les autres croyants, le droit à la « liberté de conscience », garantie par les sociétés démocratiques."
 

<em> Témoignage d'un parent dans le rapport : « Il ne voulait plus aller à l’école en disant que faire un angle droit faisait partie du complot des croisés et des sionistes contre l’islam, puisque ça fait rentrer des croix dans les esprits…» </em>
 Témoignage d'un parent dans le rapport : « Il ne voulait plus aller à l’école en disant que faire un angle droit faisait partie du complot des croisés et des sionistes contre l’islam, puisque ça fait rentrer des croix dans les esprits…»

LE PROFIL DES JEUNES ET DE LEURS FAMILLES

Tordant le cou aux fantasmes du "danger" importé par les étrangers dont la venue serait facilitée par la prétendue porosité  de nos frontières, les 160 familles qui ont appelé le CPDSI sont toutes de nationalité française.

Le rapport détaille : "80% des familles sont de référence athée, 20% sont de référence bouddhiste, juive, catholique ou musulmane." Les familles n'appartiennent pas, loin s'en faut, aux classes sociales les plus modestes : "à plus de 84%, les familles appartiennent aux classes sociales moyennes ou supérieures, avec une forte représentation des milieux enseignants et éducatifs (50% de ces 84%).(...) Le reste exerce des métiers variés, qui vont de commerçants à médecins spécialisés… Les 16% de classes populaires comprennent une grande partie de parents au chômage et/ou en invalidité."

Les endoctriné(e)s sont avant tout des jeunes. Ils ont entre 15 et 21 ans  (63%) et les 37 % restant entre 21 et 28 ans. Elément important : 40% d'entre eux ont connu un épisode dépressif dans leur vie. Les proies ont un profil fragile, "hypersensible". L’aquida ou «vraie croyance» peut rentrer dans leur esprit.

"98% du discours de l’islam radical utilise Internet"
"98% du discours de l’islam radical utilise Internet"
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LES ENDOCTRINES ET INTERNET

Les jeunes endoctrinés ont un sentiment très vif d'être incompris dans la société et d'évoluer, seuls,  parmi des personnes potentiellement hostiles. Le rapport explique : "Le discours radical inverse subtilement le sentiment du jeune : il ne s’est jamais senti rattaché au monde, il n’a jamais été compris par « les autres », il s’est toujours senti « différent » justement parce que Dieu l’avait élu comme « personne pure », capable de recevoir la Vérité et de « sauver le monde » de la perversion…"

La mise en veilleuse des facultés intellectuelles individuelles facilite l’exaltation de groupe.
Capture écran rapport CPDSI)

Le discours sectaire est véhiculé à 98% par Internet :"Le jeune tombe sur des vidéos qui parlent de complots, puis s’inscrit dans un groupe « Facebook » qui « lutte contre le complot », et c’est à ce moment qu’un de ses « nouveaux amis » faisant parti de ce groupe commence à lui parler de rejet du monde, puis du besoin de confrontation totale avec ce dernier, puis de « jihad global ».

Il va peu à peu isoler la victime et promouvoir  "l’exaltation de groupe « entre pairs »." Le Web et son univers virtuel constitueraient un terreau idéal pour séduire les candidats au jihad. Le rapport constate "Nous avons mis en exergue que le discours radical fabriquait de nouvelles cloisons étanches entre « groupes élus » et la société, d’autant plus rigides qu’elles étaient dépourvues de tout territoire concret.(...) Les jeunes touchés par ce discours se vivaient comme des individus globalisés, mondialisés, mais ne se sentaient partie intégrante d’aucune culture et d’aucun espace politique national.

Les jeunes filles approchées et recrutées ont souvent un point commun, celui de vouloir aider l'autre
Les jeunes filles approchées et recrutées ont souvent un point commun, celui de vouloir aider l'autre
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LES MOTS-CLES POUR REPERER LES  FEMMES

Les jeunes femmes ne sont pas épargnées dans cet immense ratissage virtuel. L'enquête remarque qu'"elles ont comme point commun d’avoir affiché sur leur profil leur intention d’exercer un métier altruiste (« Je veux faire infirmière pour aider les autres ») ou des photos attestant de leur participation à un camp humanitaire (« Moi au Burkina-Faso l’année dernière… »). Toutes ont été abordées sur une valorisation de leur engagement pour un monde plus juste".

LEGITIMER L'INDICIBLE ET L' ABJECT

Peu à peu, un maillage se met en place. Tous les individus seraient les jouets de sociétés secrètes, un monde de mensonges où seul Abu Bakr Al-Baghdadi, "calife" du groupe Etat Islamique "chef des musulmans partout",  détiendrait la vérité.

Les vidéos d'atrocités ? Elles sont le passage obligé, nécessaire, pour obtenir "la purification du groupe qui possède la vérité, l’élimination des « faux musulmans » pervertis par l’Occident. (...) Sur la toile, chacun peut trouver une bonne raison d’apporter son concours à cette « confrontation finale, afin de régénérer ce monde en déclin (...) L’histoire qui compte désormais, est celle qu’ils écrivent dès aujourd’hui. "

LES SIGNES INQUIETANTS

Les parents sont souvent les premiers à constater les métamorphoses de leurs enfants qui peu à peu s'enferment dans un mutisme inquiétant, ne voit plus leurs amis, s'absentent des réunions familiales et sèchent les cours. Mais ces jeunes ont en commun de ne plus compter les heures passées devant un écran d'ordinateur. Le temps, désormais, est entièrement fagocité par ces "nouveaux amis".

Voici un florilège de choses entendues par les auteurs du rapport : 


- « J’ai trouvé une liste de sites Internet en favoris sur son ordinateur. C’était écrit mot pour mot les phrases qu’il me répète quand je lui pose une question. » 
- « Dans un bouquin, j’ai trouvé une feuille où était noté tout ce qu’elle avait le droit de faire et de ne pas faire. »
Un harcèlement par SMS se met aussi en place :
- « Quand j’ai reçu le relevé téléphonique de ma fille, j’ai remarqué des dizaines de textos par jour relatifs à un même numéro. » 
- « J’ai fini par confisquer le portable de ma fille, elle recevait des SMS toutes les heures pour lui rappeler ce qu’elle devait faire. "Une sœur" lui demandait si elle avait bien fait sa prière du matin à l’heure, une autre lui faisait des rappels d’invocations,  etc. »

Le rapport indique :  "Déchoir les parents de leur légitimité et donc de leur autorité constitue l’un des objectifs principaux des radicaux. Cela s’opère de la même façon dans les familles athées, juives, chrétiennes que dans les familles musulmanes."

"Tous les prétextes sont utilisés pour placer le jeune en situation d’auto-exclusion, y compris vis-à-vis de sa famille."
"Tous les prétextes sont utilisés pour placer le jeune en situation d’auto-exclusion, y compris vis-à-vis de sa famille."
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L'ENFER DU QUOTIDIEN

L'autorité parentale s'effrite. La vie en famille devient quasi impossible. Un parent témoigne de l'enfer qui se met en place au sein de la cellule familiale :  «  On ne peut plus faire de ciné car les images sont interdites, on ne peut plus aller au resto car il y a du porc caché partout, on ne peut plus faire de sport car il y a la mixité. La télé, c’est Satan. Comment refaire du lien dans ces conditions ? » Les déodorants sont jetés à la poubelle car ils contiennent de l'alcool, les bouteilles de vins d'apéritif  ou de bière prennent le même chemin, les photos de personnes ou d'animaux sont déchirées.

(capture écran du rapport CPDSI)

LES THEORIES DU COMPLOT

A force de regarder ces vidéos de propagande, le jeune se persuade bientôt qu'il existe une "vérité cachée" et que nombre d'oeuvres cinématographiques (Matrix, Le Seigneur des anneaux...) contiendraient des images subliminales.

Le jeu vidéo "Assassin’s Creed", particulièrement populaire chez les jeunes, aurait un effet nocif dans sa construction dramatique : le héros du jeu note le rapport "est le sauveur contre l’injustice engendrée par ceux qui gouvernent. Ce mécanisme peut se transposer facilement en comportement « jihadiste ». "

image extraite du rapport CPDSI

Enfin, l'examen de simples objets du quotidien recèlerait quantité d'indices le confortant  dans ses obsessions complotistes. Les symboles sataniques seraient partout : dans les dollars américains qui comprendraient  "toutes les symboliques des francs-maçons : la pyramide Illuminati en deux parties", dans les émissions de télévisions, les clips musicaux... jusque dans l'étiquette d'un soda : "En mettant l’étiquette d’une boisson au Cola devant une glace, elles (les vidéos de propagande ndlr) estiment qu’on peut y lire l’inscription « No Mecque » en arabe …" note le rapport qui précise que le jeune "se retrouve mentalement prisonnier d’une paranoïa qui peut le pousser à entrevoir les pires actes pour faire face « au pire des mondes »."

- Le Centre de prévention contre les dérives sectaires liées à l’slam (CPDSI)
- Le rapport "La métamorphose opérée chez le jeune par les nouveaux discours terroristes" de Dounia Bouzar, Christophe Caupenne, Sulayman Valsan