Israël : le sort méconnu des prisonniers palestiniens

Détenus palestiniens dans la prison d'Ayalon, à Ramla, au sud-est de Tel-Aviv
Détenus palestiniens dans la prison d'Ayalon, à Ramla, au sud-est de Tel-Aviv

Le mardi 26 février 2013, un groupe armé issu du Fatah tirait une roquette sur Ashkelon en "représailles" à la mort d'un détenu palestinien en Israël, décédé à la suite de "tortures". Cette attaque le révèle, la question des prisonniers palestiniens reste un obstacle majeur à une paix durable et peut à tout moment mettre le feu aux poudres. Détenu pendant six ans en Israël, l’étudiant franco-palestinien Salah Hamouri revient sur ses conditions de détention.

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Le 18 décembre 2011, 550 prisonniers palestiniens sont relâchés dans la foulée de la libération du soldat franco-israélien Gilad Shalit, en vertu de l’accord d’échange conclu entre Israël et le Hamas. Parmi eux, un étudiant franco-palestinien, Salah Hamouri, condamné à sept ans de prison pour "intention de préparation d'un attentat" contre l’ancien grand rabbin Ovadia Yossef. S’il ne dissimule pas son soutien inconditionnel à la cause d’un Etat palestinien, Hamouri clame son innocence depuis son arrestation, en 2005 - il avait 20 ans. "Oublié" par les autorités françaises pendant des années, il sera enfin libéré sur leur intervention alors qu'il a déjà pratiquement purgé sa peine.

Plus d'un an après sa libération, il évoque des conditions de détention que connaissent, ou ont connues, des centaines de milliers de Palestiniens, ne serait-ce qu’une fois dans leur vie, et dont ils ont gardé des séquelles physiques et morales. A l'heure actuelle, quelque 4500 Palestiniens sont encore détenus dans les prisons israéliennes, dont 150 mineurs de 12 à 18 ans. L'objectif des Israëliens, affirme Salah Hamouri, est avant tout de couper les prisonniers du monde et de briser leur volonté.

Coupés du monde

Salah Hamouri le jour de sa libération<br/>(photo publiée sur le site de son comité de soutien)
Salah Hamouri le jour de sa libération
(photo publiée sur le site de son comité de soutien)

Tout détenu dans une prison israélienne a, en principe, le droit de recevoir une visite de 45 minutes tous les 15 jours. En pratique, seuls les Palestiniens de Jérusalem ou de nationalité israélienne peuvent en profiter. Ceux qui viennent de Cisjordanie ou de la bande de Gaza, peuvent passer des années sans voir un proche. "Les familles sont refoulées aux checkpoints. Elles n’arrivent pas à accéder aux prisons, au fin fond du territoire occupé," explique Salah Hamouri.

Pour enfoncer le clou de l’isolement, tout contact physique est proscrit pendant la visite. Ainsi des parents peuvent-ils passer des années sans toucher leurs enfants, mais des enfants aussi peuvent passer des années sans pouvoir toucher leurs parents. "Les mineurs sont détenus dans les mêmes conditions que les adultes, explique Salah Hamouri, et Israël refuse de les libérer ou de constituer un tribunal pour les mineurs."

Salah Hamouri, lui, n'a pas vu grandir ses jeunes frères et sœurs, ni pu dire au-revoir à ses deux grands-mères, mortes pendant sa détention. Mais il savait par sa famille en France que l'on se mobilisait pour sa libération. Il recevait des lettres, des visites… Et l'effet de ce soutien rejaillissait sur les autres prisonniers. "Et pourtant, je n’ai jamais senti que j’étais soutenu par le gouvernement français comme les autres Français, dit il. Je crois que la France ne juge pas ses dossiers par rapport à ses concitoyens, mais par rapport à ses alliances politiques. On l'a vue intervenir pour Florence Cassez ou le journaliste Nadir Dendoune en Irak, mais en Israël ou dans les pays qu'elle veut préserver, elle n’ose pas intervenir pour défendre un citoyen français."

“Les Israéliens visent l’esprit et la connaissance“


De 2007 à 2011, la loi ‘Shalit’, qui renforçait les mesures de sévérité à l’égard des prisonniers palestiniens tant que Gilad Shalit ne serait pas libéré, privait les prisonniers de livres, ne leur autorisant l’accès qu’à un seul journal en arabe. Aujourd’hui encore, aucune communication n’est possible par Internet ou par téléphone, et les détenus n’ont le droit d’envoyer que deux lettres par mois. "Nos seules fenêtres sur l’extérieur étaient la radio, ainsi que 4 chaînes de télévision en hébreu, 3 en arabe et 1 en russe," se souvient Salah Hamouri. "Mais le pire, continue-t-il, c’était l’interdiction de poursuivre des études, pour tous. Or pour un enfant, c’est désastreux ! L'objectif des Israéliens est de détruire toutes les ressources morales des prisonniers en les coupant totalement de l’extérieur."

Parmi des centaines de prisonniers malades dans les prisons israéliennes, onze souffrent d'un cancer, sans recevoir les soins adéquats. Il existe là un réel danger de mort, car Israel ne libère qu’à la dernière minute. "C’est encore arrivée il y a deux mois. Un prisonnier a été libéré, mais un mois après, il mourait à l’hôpital. Plus grave encore, nous nous sommes aperçus qu'Israel utilisait ses prisons comme laboratoire de recherche pour y tester des médicaments sur l’organisme des détenus avant de les mettre en vente."

“Pour que les Israéliens n’atteignent pas leur but“

La prison d'Ayalon, à Ramla, au sud-est de Tel-Aviv (AFP)
La prison d'Ayalon, à Ramla, au sud-est de Tel-Aviv (AFP)

A ce jour, 111 prisonniers palestiniens ont passé plus de vingt ans en prison, dont trois ont été emprisonnés voici plus de trente ans – bien avant les accords d’Oslo. Or selon les termes de l'accord, tous les prisonniers politiques devaient être libérés dans les trois mois, mais ils ont simplement été transférés au-delà de la ligne verte, et sont toujours en détention.

Pendant leur longue histoire, ces prisonniers ont développé tout un système de mobilisation et de solidarité qui leur permettent de valoriser leurs années de détention et les échanges entre des personnalités très diverses. "Nous avions nos élections, nos élus, nos dirigeants secrets, nos règles, qu’à peu près tout le monde respectait… Chacun devait lire 2 ou 3 livres par mois et faisait passer les résumés à ses camarades. Il y avait une grande diversité parmi nous : des professeurs d’université, des intellectuels… Alors nous nous donnions mutuellement 4 ou 5 cours par semaine en histoire, politique… Pour garder le moral, et pour que les Israéliens n’atteignent pas leur but."

Salah Hamouri a passé une grande partie de sa jeunesse en prison, de 20 ans à 26 ans, mais, il en est sorti plus fort, dit-il : "J’ai lu, j’ai appris, j’ai croisé des esprits magnifiques. Ils avaient du courage, de l’expérience, ils nous aidaient à comprendre la vie de la prison." Il a puisé ses ressources en regardant vivre, agir et réagir ces hommes, qu’ils considèrent comme des pères. "Aucune occupation ne tient à l’infini, nous disaient-ils. La libération est toujours au bout du chemin." Aujourd’hui, Salah Hamouri a repris des études, mais il a abandonné la sociologie au profit du droit.

Un point hypersensible pour la société palestinienne

Manifestation de soutien aux prisonniers palestiniens (AFP)
Manifestation de soutien aux prisonniers palestiniens (AFP)

Bouleversée par le sort d’un seul de ses ressortissants, le soldat otage Gilad Shalit, la société israélienne semble ignorer le desarroi des Palestiniens qui, eux, déplorent des milliers de prisonniers. Tous ont dans leur famille un prisonnier, un ancien prisonnier. On l’a vu ces derniers jours, cet enjeu hypersensible au sein de la société palestinienne bloque toute avancée dans les négociations israélo-palestiniennes. Pour Salah Hamouri, la négociation n'est plus d'actualité : "aucun accord de paix ne pourra être signé sans la libération de tous les prisonniers. Depuis les accords d’Oslo, les Palestiniens n'ont rien obtenu, ou presque, et les rapports de force se sont dégradés en leur défaveur. La seule solution, c’est d’écouter le peuple, lui donner sa liberté, un Etat."
 

La détention administrative

La détention administrative est un reliquat du mandat britannique, introduite en 1945  pour protéger les intérêts coloniaux. Reprise à leur compte par les autorités israël, elle est encore fréquemment et abusivement appliquée aux prisonniers palestiniens pour contourner la procédure régulière. Réservée en principe aux individus qui menacent la sécurité du pays, elle est, en pratique, invoquée contre des milliers de prisonniers palestiniens, selon Amnesty International.

La détention administrative autorise une détention de six mois sans jugement, sans preuve, sans avocat… Et surtout renouvelables à l’infini. Entre 1987 et 1994 (première Intifada), 20 000 ordres de détention administrative ont été délivrés. En 2000 (deuxième Intifada), les tribunaux militaires israéliens ont enregistré plus de 19 000 détentions administratives. A l’heure actuelle, environ 300 prisonniers - plus ou moins selon différentes sources - sont encore incarcérés en Israël en vertu de la détention administrative.
Campagne d'Addameer, organisation de soutien aux prisonniers palestiniens
Campagne d'Addameer, organisation de soutien aux prisonniers palestiniens