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Israël-Palestine : les voix de la paix inaudibles ?

Rue déserte le 18 juillet 2014 à Gaza © AFP/Thomas Coex
Rue déserte le 18 juillet 2014 à Gaza © AFP/Thomas Coex

L'armée israélienne a lancé une offensive terrestre à Gaza ce jeudi 17 juillet au soir. Tsahal serait prête à intensifier son opération alors que plus de 20 Palestiniens et un soldat israélien sont morts depuis hier soir. Dans ce nouveau conflit entre Israël et Palestine, on entend très peu les voix pacifistes des deux camps. TV5MONDE leur a donné la parole. Interview croisée avec Joseph Algazy, historien et ancien journaliste israélien, et Anwar Abu Eisheh, professeur palestinien de Droit civil à l'université Al-Qods de Jérusalem et président de l'association bibliothèque mobile pour la non-violence et la paix. Entretien.


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Pourquoi a-t-on le sentiment de peu entendre les voix pacifistes ?

Joseph Algazy:
L’extrême droite, la droite et les voix qui cherchent la guerre ont le vent en poupe. Il faut le reconnaître. Nos voix (pacifistes, ndlr) sont très très faibles, c’est vrai. Si vous prenez des cas individuels, vous allez trouver pas mal de personnes arabes ou juives qui n’ont pas perdu la boussole. Mais ce n’est pas organisé, c’est éparpillé.

Les médias en Israël, en particulier les télévisions, ne sont pas tellement favorables pour nous donner la parole. Leurs favoris, ce sont tous ces extrémistes, ceux de la droite ou de l’extrême droite.

Il faut aussi avouer que le monde arabe qui nous entoure est divisé et ultra faible. De leur côté non plus, il n’y a pas que les gens intelligents qui s’expriment. Si j’entends les militants ou les responsables du Hamas, c’est de la folie que ce soit par rapport à Israël ou à leurs problèmes internes.

Je pourrai vous donner des exemples de dirigeants palestiniens qui entretenaient de très bonnes relations avec les forces de paix en Israël qui, avant, étaient beaucoup plus fortes. Nous étions aussi beaucoup plus forts, cela donnait des résultats en face. Malheureusement, ce n’est plus comme c’était avant. Je ne parle pas avec nostalgie, mais ces dernières années, les relations entre personnes et les rapports de force ne sont pas en faveur des pacifistes.

Cette situation qui dure et perdure depuis de longues années empoisonne les esprits. Ce n’est pas facile. L’occupation, avec tous ses aspects mauvais et inhumains, contribue à créer ce climat là, qui n’est pas sain.

Un Palestinien ramasse le 18 juillet 2014 à Gaza les débris d'un missile israélien ©AFP/Thomas Coex
Un Palestinien ramasse le 18 juillet 2014 à Gaza les débris d'un missile israélien ©AFP/Thomas Coex
Anwar Abu Eisheh : C’est vrai qu’on ne nous entend pas assez. C’est parce que la rue bout contre l’occupation. Partout où vous allez, il y a un problème dû à l’occupation. Ce sont les militaires israéliens qui décident de tout pour nous. Cela va de la quantité d’eau jusqu’à la coupure d’électricité, la carte d’identité, nous empêcher de sortir ou d’entrer, la crise financière (ils ne nous payent pas le revenu de la TVA), .... Pour l’homme de la rue, Satan  c’est l’occupation israélienne. Donc, c’est très difficile de garder un langage de non-violence.

Même si je garde le même discours, honnêtement, souvent je me fais petit. Je refuse régulièrement de parler dans les médias de peur d’être critiqué par les gens, les voisins ou mes étudiants. Je défends bien sûr mon point de vue, je choisis les moments pour me prononcer, mais souvent je ne vais pas jusqu’au bout.

Ça ne passe plus. Les gens sont tellement déprimés, opprimés, pauvres financièrement avec des problèmes tous les jours, à tous les niveaux et dans tous les domaines. Ils sont aussi déçus par la communauté internationale. Il y a toujours deux poids et deux mesures. Et chacun s’en rend compte.

Moi qui suis pour le dialogue et la non-violence, dès que je parle de ces méthodes, de la résistance civile, du dialogue, on me dit « qu’est-ce que l’Europe a fait pour nous sur le terrain depuis le début du conflit ? » Voilà ce que les gens demandent : des résultats sur le terrain. C’est d’ailleurs le même problème pour Mahmoud Abbas. Il n’obtient rien.

Lancement le 18 juillet 2014 depuis Ashdod d'un missile israélien destiné à neutraliser les tirs de roquettes ©AFP/David Buimovitch
Lancement le 18 juillet 2014 depuis Ashdod d'un missile israélien destiné à neutraliser les tirs de roquettes ©AFP/David Buimovitch
Quelle est, selon vous, la solution politique ?

Joseph Algazy : Si je me permets de rêver à haute voix… Depuis longtemps, une paix imposée serait une bonne solution. Mais le problème est : qui pourrait l’imposer ? Personne ne  pourra changer la situation ici malheureusement. Je crois qu’une solution étrangère ne sera pas bonne. Si ça ne vient pas des Israéliens et des Arabes, des Israéliens et des Palestiniens, ça ne va pas aider beaucoup. Il faut que les deux côtés soient décidés à arriver à une solution juste, équitable.  Je ne dis pas « idéale » car cela me paraît impossible. On ne pourra pas résoudre tous les problèmes du passé, malheureusement.

Par contre, on peut décider de recommencer à zéro pour trouver une solution à ces camps de palestiniens qui existent depuis des années. Une génération après une autre vit dans des camps de réfugiés depuis 1948/49.

Mais la solution, il faut aussi la vouloir. Et je ne vois pas de volonté. Ça fait deux/trois semaines, qu’en particulier les trois grandes chaînes de télévision  font un lavage de cerveaux incroyable. Et quand j’écoute la radio du Hamas, c’est aussi fou. D’accord, c’est le côté faible et celui des injustices, mais eux non plus ne résolvent pas le problème. Je vois certaines voix arabes pacifistes s’exprimer mais elle sont aussi très très mineures.

Du côté israélien, il faut changer non seulement le gouvernement mais aussi notre état d’esprit. Le gouvernement ne peux changer que si l’opinion, le peuple disent « stop! » Mais je ne les vois pas dire ça ni aujourd’hui, ni demain. Je ne vois pas comment on peut sortir de cette situation. Mais je ne veux pas non plus que cela arrive après des désastres. Ce n’est pas une bonne solution.

Il y a qui ont un autre esprit mais nous sommes ultra minoritaires. Il y a une semaine, deux ou trois petites manifestations ont eu lieu. Il y avait tout au plus 400 personnes. Vous devriez voir tous ces voyous nationalistes, certains même "fachos", qui sont venus les attaquer. Et la police avait les bras croisés.

Quand vous regardez sur Facebook, les réseaux sociaux, il y a une inondation de nationalisme avec des termes dont, je vais être honnête, j’ai honte. S’imaginer avoir des compatriotes qui s’expriment comme des nazillons, ça donne envie de vomir, cela dégoûte.

Tout ceux qui condamnent la politique israélienne, on les taxe d’antisémitisme. On connaît tous ce discours là. Il y a sûrement des antisémites mais  ça ne représente pas toutes ces voix qui ne peuvent pas  accepter toutes ces injustices.

Des Palestiniennes fuient leur domicile le 18 juillet 2014 à Rafah dans le sud de la Bande de Gaza ©AFP/Said Khatib
Des Palestiniennes fuient leur domicile le 18 juillet 2014 à Rafah dans le sud de la Bande de Gaza ©AFP/Said Khatib
Anwar Abu Eisheh : Depuis de longues années, la direction politique de l’OLP réclame haut et fort l’application du droit international qui est très clair : tous les territoires occupés doivent être restitués. Les droits que demandent les Palestiniens : de retour, de retrait, un Etat palestinien, ... Les Israéliens ne veulent pas d’un État palestinien, ils n’acceptent pas  le droit de retour même symbolique des Palestiniens. Tout le monde sait que le retour de 5 millions de Palestiniens détruirait Israël. Je crois que nous avons eu un accord avec les Israéliens amis qui n’a pas été paraphé par Ehoud Barak en 2000, dans lequel on parlait  de retour symbolique de quelques dizaines de milliers de Palestiniens en Cisjordanie et pas en Israël.

Ce qu’on réclame, c’est une solution conforme avec un  maximum – car une solution appliquée à 100% en accord avec le droit international est impossible – de droit international.

Et permettre aux Palestiniens de fonder leur État indépendant, nous donner notre liberté, tout simplement. Il faut une solution politique juste. Et que l’armée israélienne se retire. Toutes les communes palestiniennes sont fermées avec quelques passages contrôlés par l’armée.

Je crois que même l‘homme de la rue est désespéré de tout. A la fois de la Communauté internationale et d’Israël. Désespéré, car il a l’impression qu’Israël ne lâche rien, surtout en matière de colonisation et de l’Autorité palestinienne qui n’obtient rien pour lui.


(Ces interviews ont été réalisées séparément.)