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Israël : quand les Juifs seront en minorité

Un Palestinien devant la colonie israélienne de Nabi Saleh, en Cisjordanie (AFP)
Un Palestinien devant la colonie israélienne de Nabi Saleh, en Cisjordanie (AFP)

Les Palestiniennes font 4,4 enfants en moyenne ; les Israéliennes seulement 3,3. A ce rythme, la minorité arabe est en passe de rattraper la majorité juive en Israël et dans les territoires occupés. Dans ce contexte, comment Israël peut-il survivre en tant qu’Etat à la fois juif et démocratique, selon ses principes fondateurs ?

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Pour le Bureau central des Statistiques israélien, 5,9 millions des 12 millions d’habitants qui vivent en Israël et sous l’autorité palestinienne sont juifs en avril 2012. Autrement dit, 6,1 millions d’Arabes peuplent déjà le territoire qui s'étend entre la Méditerranée et le Jourdain - et les Juifs seraient déjà minoritaires dans l’Etat juif.

Selon le Bureau central des Statistiques de Palestine, l’équilibre démographique ne sera pas atteint avant 2016, avec 6,5 millions d’Arabes et le même nombre de Juifs en Israël et dans les territoires occupés. D'après cette même source, c'est en 2020 que la population arabe deviendra majoritaire, avec 7,2 millions, alors que les Juifs ne seront plus que 6,9 millions.

Un Etat juif, pour les Juifs


Or l’aspect démographique est une condition sine qua non de l'existence d'Israël, qui se veut non seulement un Etat pour les Juifs, mais un Etat juif, à majorité juive. "En Israël, la mention 'Juif' n'est pas une religion, c'est une nationalité qui apparaît avec une majuscule sur la carte d'identité," explique Slimane Zeghidour, journaliste et chercheur à l'IRIS.

En 1947, lorsque la population y était encore à 55% arabe, la première guerre israélo-arabe a poussé 700 000 Palestiniens à l'exil. N’en sont restés qu'entre 120 000 ou 150 000, dont les descendants représentent aujourd’hui 20 % de la population d’Israël. "Depuis toujours, Israël considère de manière quasi obsessionnelle qu'il est vital pour la survie du projet sioniste - un Etat juif - de maintenir une large majorité juive", insiste Slimane Zeghidour.

Dans les années 1990, c’est aussi pour cette raison que les autorités israéliennes se sont montrées particulièrement coulantes sur les critères de judaïté des nouveaux arrivants issus de l’URSS – près de la moitié des immigrants qui se sont installés en Israël à cette époque n’étaient pas juifs selon les critères du Rabbinat. Un million d’anciens Soviétiques ont ainsi, pendant un temps, fait contrepoids à la croissance démographique arabe. "Aujourd’hui encore, dans les médias et les milieux politiques, la question revient sans cesse sur le tapis : Comment faire monter la natalité des juifs ? Où en est la natalité arabe ?" témoigne Slimane Zeghidour.

Pourquoi Israël redoute-t-il le 'basculement' démographique ?

Caricature du dessinateur brésilien Carlos Latuff
Caricature du dessinateur brésilien Carlos Latuff

Par définition, Israël se veut un Etat juif et démocratique. Or si c'est encore possible avec une minorité arabe de 20 %, cela ne l'est plus avec une majorité écrasante. "Nihyeh o-lo nihyeh - Etre ou ne pas être". Telle est la question qui va se poser au gouvernement israélien. Slimane Zeghidour, lui, la formule en termes plus concrets : "Six millions d'Arabes et six millions de Juifs avec des droits égaux ou inégaux ?" Quelle que soit la réponse d'Israël au déséquilibre démographique, c'est son essence même qui est en jeu :

- Soit tous les citoyens ont les mêmes droits, et Israël réfute alors son identité juive, puisque la population arabe est majoritaire – à moins de l’expulser.

- Soit Israël renonce à son caractère démocratique et pratique une forme d’apartheid : la minorité gouverne une majorité qui n’a pas les mêmes droits.


Une seule issue : deux peuples, deux Etats


Pour qu’Israël reste à la fois juif et démocratique, une seule solution s’impose : la division de la Palestine en un Etat juif et un Etat arabe. En se partageant l’espace, Palestiniens et Israéliens auraient chacun leur espace souverain, où ils contrôleraient leur existence et leur destin. Quitte, ensuite, à s'accorder pour le partage des infrastructures (routes, aéroports, réseau électrique...) "Aujourd’hui, nous avons un conflit territorial entre deux identités nationales. Et si elles ne parviennent pas à se partager le territoire, le conflit glissera sur le terrain identitaire. En Bosnie, 120 000 personnes sont mortes en quatre ans, parce que le territoire n’était pas divisible et que le conflit était un conflit d’identité," rappelle Gershon Baskin, fondateur de l'IPCRI.

Après le virage à droite, l’impasse

Une colonie juive dans le secteur palestinien de Jérusalem<br/>
Une colonie juive dans le secteur palestinien de Jérusalem

Voici quinze ans, la division du territoire entre un Etat israélien et un Etat palestinien était encore une perspective réaliste. Car depuis les années 1980, la société israélienne connaissait une phase d’ouverture et de réflexion critique dans les médias et les milieux politiques. Mais aujourd'hui, dans le climat social et le discours politique actuel qui prévalent, il n’en est plus question. Malgré une perte de vitesse ces dernières semaines face à la nouvelle droite religieuse et nationaliste, le Likoud reste le grand favori de ces élections législatives. Et le discours de la droite sur le développement et la perénnité des colonies, ainsi que sur l’annexion de la Cisjordanie et de Jérusalem-Est, ne laissent aucun doute sur ses dispositions à accepter le partage du territoire en deux Etats souverains. "A cela viennent s'ajouter les rapports officieux qui affirment que la Cisjordanie n’est pas un région occupée, mais un territoire inaliénable qui revient aux Juifs depuis la plus haute antiquité," précise Slimane Zeghidour.

Israël, un nouveau monde ?

Dans de très longues années, peut-être, Palestiniens et Israéliens se fondront en seul Etat dont l’identité nationale se sera dissoute au fil du temps. "Nous parviendrons peut-être un jour à un Etat sans identité nationale, comme l’Australie ou les Etats-Unis, mais il faudra plusieurs générations pour cela," songe Gershon Baskin. A en croire le communautarisme ambiant, le melting-pot entre Arabes et Juifs n'est pas pour demain, et à plus forte raison l'émergence d'un Mandela israélien. 

La Cisjordanie annexée ?


Certains leaders du Likoud, comme Moshé Feiglin, ont évoqué durant la campagne électorale l’annexion de la zone C de la Cisjordanie (vallée du Jourdain). Or celle-ci représente 60% du territoire cisjordanien, où vivent 90 000 Palestiniens. En cas d’annexion, ils recevraient la citoyenneté israélienne, sans que cela compromette la démocratie israélienne, selon le discours de l’aile droite du Likoud. "Mais la partition du territoire en deux Etats deviendrait alors impossible, et cela compromettrait définitivement la survie d’Israël," souligne Gershon Baskin. Reste que la politique officielle du Likoud, par la voix du Premier ministre Benjamin Netanyahou, reste contre l’annexion de la Cisjordanie.