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Israël : que cache le retour des ambassades à Jérusalem ?

© AP Images/ Oded Balilty

La reconnaissance de Jérusalem comme capitale d'Israël par Donald Trump continue de faire des vagues. Si la grande majorité des nations s'opposent à la décision américaine, certaines, comme le Honduras, déplacent ou envisagent de déplacer leurs ambassades de Tel-Aviv à Jérusalem. Notre éditorialiste, Slimane Zeghidour, décrypte cette décision.

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Pourquoi le déplacement des ambassades étrangères de Tel-Aviv à Jérusalem revêt autant d'importance ?
Slimane Zeghidour : "Pour comprendre, il faut remonter à une date, le 30 juillet 1980. Jusqu'à cette date, Jérusalem Ouest -donc extra-muros, pas la ville historique - était le siège du gouvernement d'Israël (la Knesset et les ministères, à l'exception du ministère de la Défense qui était à Tel-Aviv). C'était comme ça depuis la création de l'État israëlien. Mais le 30 juin 1980, la Knesset vote une loi disant que 'Jérusalem est une et indivisble' et 'la capitale éternelle du peuple juif'. À ce moment-là, l'ONU réagit et vote, le 20 août 1980, la résolution 478.
Cette résolution s'oppose à la loi de Jérusalem de la Knesset et la considère comme totalement illégale, nulle et non-avenue. Avec cette résolution, l'ONU déclare illégale la volonté d'Israël de faire de quelque partie de Jérusalem que ce soit sa capitale. À ce moment-là, les nations qui avaient leurs ambassades à Jérusalem Ouest sont tenues de les déplacer à Tel Aviv. Les pays concernés étaient la Bolivie, le Chili, la Colombie, le Costa Rica, la République dominicaine, l'Équateur, Salvador, le Guatemala, Haïti, les Pays-Bas, Panama, l'Uruguay et le Venezuela. En 1982, le Costa Rica et le Salvador ont réinstallé leurs ambassades à Jérusalem. Mais, au moment de la guerre entre le Hezbollah et Israël en 2006 et face à l'indignation internationale, ces deux pays ont déménagé pour la deuxième fois leurs ambassades de Jérusalem à Tel-Aviv. 
Ce qu'il faut bien voir, c'est que la grande majorité des pays qui avaient leurs ambassades à Jérusalem étaient des petits pays, sans grand poids géopolitique mais qui étaient des clients politiques des États-Unis ou qui bénéficiaient d'aides israéliennes. Par exemple, au moment des dictatures au Honduras, au Guatemala, au Salvador, l'armée israélienne avait envoyé des conseillers militaires dans ces pays. Et parmi les pays qui ont voté la résolution de Trump, il y a des pays dont l'ambassade était à Jérusalem avant 1980. Et donc pour ces pays, ce serait un retour au statut d'avant la résolution 478 où Jérusalem Ouest était la capitale d'Israël, ce qui est désormais illégal au vu du droit international."

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Le Guatemala a déplacé son ambassade de Tel-Aviv à Jérusalem. La vice-ministre israélienne des affaires étrangères, Tzipi Hotovely, a annoncé qu'elle était en discussion avec une dizaine de pays qui pourraient suivre le mouvement. Pourquoi ?
S. Z. : "La caractéristique des pays qui ont voté pour la résolution de Trump, c'est que ce sont des petits voire des micro-pays.  Ils n'ont pas vraiment d'autonomie dans cette décision, ils se contentent de suivre. Et en même temps, ça arrange ces pays parce qu'ils bénéficient d'aides américaines, et ils peuvent essayer de nouer de nouveaux liens avec Israël.
En fait, on est dans des relations de clientélisme, on n'est pas dans une sympathie idéologique. Ça aurait été un autre cas où il aurait fallu soutenir les États-Unis, ils l'auraient fait. A présent ce qui est intéressant à suivre, c'est de voir si les pays ayant un peu plus de poids comme les Pays-Bas et qui avaient leurs ambassades à Jérusalem Ouest avant 1980 vont suivre le Guatemala dans ce mouvement. Mais ce qui est frappant c'est que, au moment du vote de la résolution 478, aucun pays ne s'y était opposé. Tous avait voté pour, sauf les États-Unis qui s'étaient abstenus."

On parle beaucoup des évangéliques dans cette histoire. Quel est leur rôle politique sur la question d'Israël ?
S. Z. : "Effectivement, il y a des évangéliques au Guatemala. Ce qu'il est intéressant de noter, c'est que la plupart des pays d'Amérique centrale et d'Amérique du Sud sont des pays d'origine et de culture catholique et qui, progressivement, sont en train de basculer vers la religion évangélique. Et l'émergence de cette religion, très forte aux États-Unis, a un effet d'émulation dans ces pays d'Amérique latine. Il faut bien comprendre qu'aux États-Unis, les évangéliques ont un poids très fort sur la politique. Or beaucoup d'évangéliques américains versent de l'argent aux colonies israéliennes et ces sommes versées, au total, sont même plus importantes que l'investissement d'Israël dans ses propres colonies.
Et pourquoi les évangéliques soutiennent Israël ? Pour les évangéliques, l'Islam, la Chine et l'Église catholique sont les ennemis absolus. En fait, les évangéliques croient que, lorsque tous les Juifs ou une majorité écrasante des Juifs seront réunis en terre d'Israël, le Christ reviendra sur Terre. C'est pour ça qu'on les appelle les chrétiens sionnistes. Et ce retour du Christ, c'est une forme de prophétie qui est construite en quatre actes : premier acte, tous les Juifs reviennent en Terre Sainte. Deuxième acte, l'antéchrist revient sur Terre. Troisième acte, la guerre de Gog et Magog, qui vient de l'Apocalypse de Saint Jean et du livre d'Ezéchiel. Quatrième acte, le Christ revient. Et, pour les évangéliques, le retour du Christ en Israël sera l'occasion pour les Juifs de l'accueillir et de se faire pardonner de l'avoir rejeté. Ils deviendraient alors chrétiens. On dirait le scénario d'une série Z mais c'est véritablement ce qui motive les évangéliques dans leur soutien à Israël. C'est d'ailleurs du fait de cette croyance que les évangéliques sont opposés à l'État palestinien parce que l'existence de la Palestine retarde d'autant plus le retour du Christ.
Face à ça, la presse israélienne dit que les trois premiers actes sont pro-israéliens et que le dernier est antisémite mais comme le dernier n'est pas prêt d'arriver, l'idée est de profiter des trois premiers.
L'un des conseillers de Trump, Steve Bannon croit en cette religion et une immense majorité d'évangéliques américains ont voté pour Trump. Le premier anniversaire de son élection approche, sa popularité baisse, Trump a donc voulu réaliser sa promesse de campagne de reconnaissance de Jérusalem comme capitale israélienne pour faire plaisir à cet électorat."

 - Propos recueillis par Léon Sanchez.