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Israël/Etats-Unis : une relation discordante ?

John Kerry, secrétaire d'Etat américain © AFP
John Kerry, secrétaire d'Etat américain © AFP

Les neuf mois de reprises des négociations entre Israël et Palestine prennent fin ce mardi 29 avril 2014. Quatre jours auparavant, Israël se retirait des discussions après la signature d’un accord entre l’OLP et le Hamas. Aucun accord n’a donc été trouvé entre les deux camps, en dépit des tractations relancées activement par John Kerry. Le secrétaire d’Etat américain est lui-même à l’origine de débats entre Israël et États-Unis après avoir utilisé le terme d’ « apartheid » pour qualifier le futur de l’État israélien dans une réunion à huis clos. Terme qu’il a démenti avoir utilisé ensuite. Restent la polémique et un semblant de discorde.

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L’impasse. Les négociations entre Israéliens et Palestiniens, relancées par les États-Unis restent vaines. En cause ? Un accord signé la semaine dernière entre l’Organisation de Libération de la Palestine (OLP) et le Hamas qui a entraîné le retrait des discussions d’Israël (Lire notre article). Mais les négociations s’acheminaient déjà vers un échec. L’ONG la Paix maintenant a affirmé ce mardi 29 avril, dans un rapport, que durant les neuf derniers mois de négociations, Israël a approuvé la construction de près de 14 000 logements dans les colonies de Cisjordanie et à Jérusalem-Est. « Ces chiffres montrent mieux que tout que le gouvernement de Benjamin Netanyahou n’a pas été sérieux durant ces négociations et a tout fait sur le terrain pour rendre impossible une solution de deux États pour deux peuples », a confié à l’AFP, Yariv Oppenheimer, dirigeant de la Paix maintenant.

John Kerry et Benjamin Netanyahou ©AFP
John Kerry et Benjamin Netanyahou ©AFP
Le mot de trop ?

Ces négociations semblaient déjà vouées à l’échec avant le mot de trop prononcé par John Kerry. Faute d’un accord de paix entre Israël et les Palestiniens, le secrétaire d’État américain aurait dit, vendredi 25 avril, dans une réunion à huit clos de la Commission trilatérale (groupe non partisan de discussion non gouvernementale fondée par David Rockfeller) : « La création de deux États sera la seule solution réaliste. Parce qu’un État unitaire finirait par être soit un État d’apartheid avec des citoyens de seconde classe, soit un État qui détruira la capacité d’Israël d’être un État juif. » Ses propos ont été publiés par le site d’information américain The Daily Beast (lien en anglais) qui en possèderait un enregistrement.

Pour la première fois, un responsable politique américain utilise littéralement le terme d’ « apartheid ». Seul Jimmy Carter en avait usé, hors de son mandat d’ancien président, dans le titre de son livre Palestine : la paix, pas l’apartheid publié en 2006.

John Kerry a démenti lundi 28 avril au soir dans un communiqué avoir « déclaré publiquement ou dans le privé qu’Israël était un État d’apartheid ou qu’il avait l’intention de le devenir ». Tout en concédant savoir que « les mots ont le pouvoir d’être mal interprétés, même de manière non intentionnelle, et si je pouvais rembobiner la bande, j’aurai choisi un autre mot. »

Des dirigeants israéliens ont condamné les propos de John Kerry dont le ministre des Transports israélien Israel Katz qui a écrit sur sa page Facebook : « Kerry, honte à vous ! Il y a des mots que l’on ne peut pas employer ». La ligne rouge entre Israël et les États-Unis a-t-elle pour autant été franchie ? Sans envenimer à long terme ces relations bilatérales, ce commentaire du secrétaire d’État américain intervient dans un contexte où des entreprises ou institutions de pays étrangers -y compris des États-Unis- boycottent Israël (lire notre article). Selon, Joav Toker, journaliste et universitaire franco-israélien (lire son interview ci-dessous) cela n’entache pas davantage les relations israélo-américaines déjà tendues à la têtes des deux États.

Entretien avec Joav Toker, journaliste et universitaire franco-israélien

29.04.2014Propos recueillis par Léa Baron
John Kerry a-t-il fait un faux pas en usant du terme « apartheid » ?

Il y a toute une polémique sur ce qu’il a vraiment dit. Lui, prétend que cela a été mis hors contexte. Mais, il est certain que ce n’est vraiment pas le type de langage que le chef de la diplomatie américaine devrait  tenir étant donné le rôle qu’il a joué et les rôles qu’il espère peut-être encore jouer.

Quiconque connaît le poids de ces mots dans l’imaginaire mondial et dans l’imaginaire israélien, comprend que c’est un faux pas de la part du secrétaire d’Etat américain parce que cela va rester désormais lié à sa présence sur la scène diplomatique dans le dossier israélien.

En faisant échapper ces mots, il a fait comprendre, consciemment ou non, que c’est quelque chose qu’il considère valable dans le contexte. A savoir qu’Israël pratique des aspects de l’apartheid, ou pourrait le faire, ou serait obligé de le faire.

Cette phrase de John Kerry ne trahit-elle pas une lassitude américaine ?

C’est un incident regrettable qui reste en marge des choses mais qui indique l’état d’énervement des uns et des autres au niveau humain. Monsieur Kerry doit être frustré de l’échec des négociations de paix dans lesquelles il s’est investi pendant neuf mois. Cela ne donne rien et, en plus, la semaine dernière il y a eu la réconciliation entre le Hamas et l’OLP (lire notre article à ce sujet) qui complique les choses. Donc, il est amer. Il reconnaît d’ailleurs qu’il s’est trompé et aurait dû utiliser un autre terme que celui d’apartheid, en espérant clore l’incident ainsi.

Mais il ne faut pas exagérer la situation. Cela crée des frictions mais cela ne va durer que quelques jours et autre chose de plus important prendra la place. Les enjeux réels, les problèmes politiques, de sécurité, de volonté de part et d’autre sont bien plus importants.

John Kerry et Mahmoud Abbas ©AFP
John Kerry et Mahmoud Abbas ©AFP
Ce terme d’ « apartheid » peut-il entacher les relations entre États-Unis et Israël ?

Les relations américano-israéliennes sont basées sur des ententes extrêmement profondes, qui traversent de longue date la société, l’économie, le spirituel, le confessionnel dans des intérêt communs.

Mais n’oublions pas le contexte d’ensemble des relations américano-israéliennes. Il y a un président américain Barack Obama et un Premier ministre israélien Benjamin Netanyahou qui ne se supportent pas, pour aller vite, depuis toujours. Cela fait bientôt 6 ans qu’Obama est à la Maison Blanche. L’alchimie entre ces deux hommes n’a jamais marché. Et par moment, les déclarations  des uns et des autres, malgré la façade polissée et diplomatique, étaient vraiment contradictoires.

Donc ce ne sont pas des relations harmonieuses dans le contexte duquel tout d’un coup il y a un mot de trop de Kerry. De toute façon, les relations entre le gouvernement Likoud de Netanyahou et l’administration démocrate d’Obama ne sont pas très bonnes.
Par contre, Netanyahou profite d’un très grand soutien chez les conservateurs en Amérique au sein du Congrès américain.

C’est ça le fond. Netanyahou a compris de puis un moment qu’il doit attendre qu’un nouveau président américain arrive.

Israël peut-il se passer des États-Unis ?

Il y a un état de faits qui ne s’est pas démenti depuis des décennies : le seul interlocuteur extérieur qui peut faire bouger les choses…Et encore… Ce sont les États-Unis. Ce n’est pas l’Union européenne, ni la Russie, ni la Chine, ni l’ONU, ni la bonne volonté des  protagonistes eux-mêmes.

Le seul qui, par moment, a réussi à faire pression, pousser les uns et les autres à la négociation, ce sont les Américains. Je ne vois pas un changement de fond là-dessus à court ou moyen terme et sûrement pas à cause de l’incident des propos de John Kerry. Je crois que les États-Unis resteront l’interlocuteur majeur sinon unique. Encore une fois l’alliance entre l’Amérique et Israël va rester l’élément qui compte malgré l’antipathie entre les deux présidents, malgré les incidents par-ci par-là, malgré l’échec des négociations. Je ne crois pas que les liens très soudés entre les deux pays souffriront des quelques secousses de ces derniers jours.

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