Italie : déclassification des dossiers des années de plomb

Mardi 22 avril, le président du Conseil italien Matteo Renzi a décidé de rendre publics des dossiers confidentiels sur les attentats terroristes perpétrés en Italie entre 1969 et la fin des années 80. Une des périodes les plus sombres de l'histoire du pays appelée : les années de plomb. Que peut-on attendre de cette série de déclassifications ? Éléments de réponse avec Alberto Toscano, journaliste, écrivain et président du Club de la presse européenne de Paris.

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Deux décennies durant, les attentats terroristes commis en Italie tant par des groupes d'extrême droite (Ordine Nuovo) que d'extrême gauche (Brigades Rouges) ont ensanglanté l'Italie. Au total, près de 2 000 blessés et 380 morts. Et des dossiers, qui sur fond de Guerre froide et de manipulations en tout genre, demeurent toujours, pour la plupart, non élucidés. Sur la liste des huit attentats figurent notamment ceux, tristement célèbres, de Piazza de Fontana et de la gare de Bologne.

Les documents qui vont être déclassifiés, sont-ils sans intérêt comme le laisse entendre certaines personnes en Italie, sont-ils du « bluff » comme l’a récemment déclaré Beppe Grillo (chef de file du mouvement Cinq étoiles) ?

Evidemment, on ne pourra le savoir qu’après avoir lu les documents. Et en l’occurrence, il s’agit d’une montagne de dossiers, de pièces d’enquêtes, des milliers, voire même des centaines de milliers de pages.
 
Aujourd’hui tous ces documents sont secrets. Ils vont être transférés aux archives de l’Etat italien et pourront être analysés comme tout autre document conservé dans les archives de l’Etat. Honnêtement, j’ai du mal à imaginer que cela soit sans intérêt. La presse italienne réclame depuis des dizaines d’années que le secret d’Etat soit levé, il va l’être. C’est indiscutablement un pas en avant.
 
Mais ne perdons pas de vue que la démarche de Renzi et la réponse de Grillo sont en partie toutes deux conditionnées par l’atmosphère pré-électorale des Européennes.

Quel élément a poussé Renzi à déclassifier ces documents ? Le souci de transparence, La perspective électorale ?
Bien sûr que le gouvernement, comme n’importe quel gouvernement démocratique, à l’approche d’une échéance électorale veut se montrer particulièrement efficace, dynamique, transparent. Malgré tout, un gouvernement doit aussi être jugé sur ses actes. Or ce que Renzi a fait, alors qu’il n'est au pouvoir que depuis deux mois, c'est un acte qu’aucun autre gouvernement italien n’a eu le courage de faire, y compris parmi les gouvernements de gauche de D’Alema et de Prodi.

Le 12 décembre 1969, à Milan, l'attentat à la bombe de la Piazza Fontana  a fait 16 morts et 88 blessés.
Le 12 décembre 1969, à Milan, l'attentat à la bombe de la Piazza Fontana a fait 16 morts et 88 blessés.
A quoi  peut aboutir cette déclassification ?

Certains de ces attentats comme celui de la Piazza Fontana, en 1969, à Milan (une bombe posée par des néofascistes qui a fait 16 morts et 88 blessés, ndlr) ont déjà donné lieu à plusieurs procès, plusieurs enquêtes et en l’occurrence les actes de ce procès étaient déjà en bonne partie publics. Toutefois, il se peut aussi qu’on trouve de nouveaux éléments intéressants.
 
Il reste donc de nombreuses zones d’ombres …


Enormément de zones d’ombres demeurent. Quel était le lien entre certains services secrets italiens et les néofascistes qui ont commis les attentats ? Celui qui a posé la bombe à Piazza Fontana était probablement un fanatique mais comment et par quel canal a-t-il été manipulé ? Par qui exactement à l’intérieur de l’Etat ? C’est le point crucial qu’il faut clarifier.

Les cinq mystères nationaux pour lesquels cette décision des autorités italiennes est importante sont : les attentats de Milan à Piazza Fontana en 1969, ainsi que  ceux de  la Piazza della Loggia à Breschia en mai 1974 (8 morts, 100 blessés après l’explosion d’une bombe lors d’une manifestation antifasciste dans cette ville du Nord de la péninsule, attribuée à l’extrême droite), du train Italicus en  août 1974 (12 morts, 44 blessés, attentat revendiqué par Ordre noir, groupe néofasciste, ndlr) et de la gare de Bologne en 1980 (85 morts, 200 blessés, également par l’extrême droite, ndlr). A ceux ci s'ajoute la destruction en plein vol d’un avion civil italien par un missile, même si ce dernier événement n’a aucun lien avec les quatre autres (voire encadré).
Ce ne sont pas de vrais mystères dans leur interprétation historique et politique ; par exemple l'attentat Piazza Fontana a une explication évidente : le désir de certains milieux d’extrême droite italienne, (probablement lié à des groupes secrets tels la loge P2 et à une partie des services secrets) de provoquer la proclamation d’un Etat de siège en Italie au moment le plus chaud des manifestations de l’après 1968.
Mais il reste encore une fois la question de la dynamique de la préparation, à savoir : quels hommes politiques et services secrets y étaient réellement mêlés ?
 
C’est cinq mystères doivent être élucidés car ils pèsent sur la mémoire et la conscience du peuple italien. Malgré des dizaines de procès, la magistrature n’a jamais pu parvenir à une conclusion définitive, c'est pourquoi toute contribution qui va dans cette direction est une bonne chose.

Dans ces cinq affaires, aucun coupable n’a été clairement identifié ?

Aujourd’hui, que je sache, personne n'est  emprisonné pour aucune de ces cinq tragédies. Certains ont été incarcérés puis libérés. D’autres comme Freda et Ventura ont été reconnus coupables, mais ne peuvent plus être jugés. D’autres encore sont en fuite à l’étranger, au Nicaragua, au Japon... Des gens sont morts en prison ou dans un commissariat de Police. Comme M. Pinelli, un anarchiste italien accusé d’être mêlé aux attentats de Piazza Fontana alors qu’il était totalement innocent. Et dont, à ce jour, le meurtre n’a toujours pas été élucidé.

Aldo Moro, en 1978, pendant sa détention<br/>par les Brigades rouges
Aldo Moro, en 1978, pendant sa détention
par les Brigades rouges
Qu’en est-il de l’extrême gauche ?

Aucune de ces affaires n’a en son centre l’extrême gauche. Pour la simple raison  que  le secret d’Etat a été levé  sur les affaires liées à l’extrême gauche.  Sur l’enquête d’Aldo Moro (Président du conseil national de la Démocratie chrétienne  assassiné en 1978 par des membres des brigades rouges, ndlr), il y a eu trois procès : tout ce qui a été trouvé est public. Cependant, il n’est pas exclu qu’en faisant des recherches quelque chose d’indirect puisse émerger de ces dossiers.

En quoi, cela est-il important pour l’Italie de se pencher sur ce passé ?
 

L’Italie a vécu une période atroce, de sang, de terrorisme rouge et de terrorisme noir, de compromission des milieux les plus différents de la loge P2, des services secrets nationaux mais aussi l’ingérence de services secrets d’autres parties du monde : tchèques, bulgares, soviétiques d’un côté et américains de l’autre. Ce n’est pas seulement de la politique intérieure : il y a une imbrication avec la politique extérieure le tout sur fond de guerre froide.
Les familles ont  besoin de connaître la vérité mais c’est aussi pour la démocratie italienne qu’il faut la faire émerger.
 
Justement, pensez-vous que les italiens souhaitent se confronter à ce passé ?


Les événements ne sont plus si chauds, un certain temps s’est écoulé… Sans aucun doute, l’Italie d’aujourd’hui veut savoir ce qui s’est passé. Et il faut rendre hommage à ce désir qui est fort, actuellement, dans le pays.
En raison de la crise, les Italiens ont fait d’énormes sacrifices. En quelque sorte, cette crise les a poussés à ne plus fermer les yeux devant la légèreté de l’Etat. Ils disent « Toi, Etat, tu demandes des sacrifices, moi, citoyen, je te demande la vérité et un peu de dignité »

"Plusieurs décennies sont passées depuis l'assassinat d'Aldo Moro par les Brigades rouges et les attentats néofascistes, qui ont ensanganté le pays ; aujourd'hui un Italien qui a vécu ces moments tragiques peut vraiment être utile aux autres. (.../...) Il peut dire et répéter aux autres que la violence politique n'amène rien, sauf les larmes de ceux qui la subissent et de ceux qui la pratiquent."

Extrait du livre d'Alberto Toscano, "Sacrés italiens", dans son chapitre intitulé "Une saison de plomb".



La “strage d’Ustica (“le massacre d’Ustica”)

Le 27 juin 1980, un DC-9 de la compagnie Itavia, est abattu en plein vol près del'île d'Ustica, au nord de la Sicile. Les 81 personnes à bord du vol Bologne-Palerme périssent dans la catastrophe. A ce jour, les causes de l'accident n'ont toujours pas été éclaircies.

"Il est évident que la personne à l’origine de cette tragédie ne voulait pas abattre l’avion italien. Il s’agit d’une erreur monumentale mais qui a commis la faute ? On ne le sait pas."

Une des thèses avancées concerne les forces armées de l'Hexagone " Un avion ou un porte-avion français aurait, par erreur, abattu cet avion civil Italien. On présume que leur cible était en réalité l’avion de Kadhafi alors en vol dans cette partie de la méditerranée. A l'époque, la situation était extrêmement tendue entre la France et la Lybie notamment à cause de la situation au Tchad.
Le missile retrouvé est un missile occidental et il y a peu de doute sur sa provenance. Il s’agit soit d’un italien, soit d’un Français soit d’un américain. D’ailleurs, ces trois pays ont tout fait pour rendre la recherche de la vérité assez difficile.Grâce à l’ouverture de ces archives, nous découvrirons peut être qui sont les auteurs…"