Italie et “Rubygate“ : regards croisés sur la marche du 13 février

L'image de la femme véhiculée par "l'affaire Ruby", du nom de la mineure dont le président du Conseil italien aurait rémunéré les services sexuels et qu'il aurait couverte face à la police, suscite la colère. Le 13 février, les femmes descendent dans toutes les grandes villes d'Italie pour défendre "leur dignité".

Les juges d'instruction qui ont mis en examen Silvio Berlusconi pour "abus de pouvoir" et "relation sexuelle rétribuée avec une mineure" ont demandé le 9 janvier sa comparution immédiate en flagrant délit.

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Des femmes manipulées

Paola Setti est journaliste au service politique d'Il Giornale (appartenant au groupe de presse de Silvio Berlusconi).

Que pensez-vous du mot d'ordre des manifestations de dimanche: “Si ce n’est pas maintenant, alors quand?"

Je pense que manifester a toujours du sens en tant que revendication des ses propres droits et de la liberté d’expression. Cela a beaucoup moins de sens quand les femmes sont instrumentalisés à des fins politiques.

Vous n'avez pas l'impression qu'avec le "Rubygate", des limites ont été dépassées?

Sans doute, le Rubygate a fait régresser le débat politique en Italie et il faudrait beaucoup plus d’attention. Il ne faut pas relâcher la vigilance, car le sexisme de la société italienne est toujours diffusé et présent, mais la sensation est qu'ici, on descend dans la rue pour revendiquer ses droits uniquement quand c'est le centre-droit qui est au gouvernement.

Comment vivez-vous, en tant que femme, le fait que la seule relation possible entre le pouvoir politique et les femmes est occupée par des considérations sexuelles?

Mais cela est absolument faux. Il y a des femmes très douées, la plupart des femmes italiennes le sont. Il y a des femmes qui font carrière en politique, uniquement grâce à leurs capacités, leur engagement des tous les jours, leur constance et leur détermination.


Je ne parlais pas de carrière politique, je dis juste qu’on a l’impression qu’on parle des femmes et de politique comme si la question du sexe était la seule possible…

Ça c’est vrai… Il s’agit d’une aberration, et c’est peut-être la moins grave. Par exemple, le fait de publier des écoutes téléphoniques relatives à la vie privée, à partir de témoignage de personnes dont on ne connait pas la crédibilité, à l’encontre des personnages publics qui n’ont rien à faire là dedans... Tout cela peut contribuer à la ruine de certaines carrières et de l’image des certaines personnes.

Il semble tout de même justifié que les femmes manifestent dans la rue…

Il serait bien de le faire tous les jours, d’être toujours prêt à revendiquer ses droits. La manifestation de dimanche est très politique. Descendre dans la rue pour revendiquer un droit et condamner une société sexiste, je peux bien le faire à un moment comme celui-ci où le débat est exaspéré, et je le fais pour moi.

Mais descendre dans la rue avec l’instrumentalisation du centre-gauche, qui utilise n’importe quel moyen pour renvoyer Berlusconi, alors qu’il en a été incapable avec les moyens démocratiques qu’il avaient à sa disposition... Je considère qu’il s’agit là d’une instrumentalisation qui me dérange, surtout pour une thématique comme celle de la prostitution que nous, les femmes, nous avons à cœur, à laquelle nous sommes très sensibles.

Que représente pour vous le féminisme?

Je pense que le féminisme est une formule à revoir. Moi, j’ai 36 ans et je considère que ma génération n’a pas beaucoup travaillé à cette reformulation. Nous avons certes reçu les messages que nos mères nous ont transmis, et nous avons aussi recueilli les fruits de leurs batailles. Il s’agit sans doute de batailles importantes, qui concernaient les libertés fondamentales des femmes, mais tout cela serait aujourd’hui à revoir.

Nous vivons maintenant dans une société éminemment individualiste. Nous avons perdu le sens de l’adage « l’union fait la force » et je pense que dans tout cela, nous avons été incapables de procéder à une élaboration du féminisme par rapport aux nouvelles valeurs de la société… Nous avons tous perdu notre propre rôle, hommes, femmes... Je crois qu’il faudrait revenir un peu plus à sa propre identité.

Mais justement, vous ne pensez pas que la condition féminine en Italie est un peu particulière, que la société italienne est affectée par un certain sexisme ?

Le sexisme est un trait de distinction de la société italienne. Toutefois, je pense aussi que cela existe de moins en moins, nous avons tout de même avancé. La méritocratie est maintenant une valeur acquise. Par exemple, hier il y a eu l’élection de la plus haute fonction au sein du Sénat, au Secrétariat du Sénat, et c’est une femme qui a été élue. Cela témoigne des avancées qui ont été faites.

En tant que femme, vous ne vous sentez pas personnellement offensée par le fait qu’un Premier ministre soit l'objet d'une enquête pour corruption de mineure et abus de pouvoir?

Non, pas du tout, j’attends de voir le résultat du travail des magistrats. Je suspends mon jugement jusque là. Je tiens toutefois à souligner que je ne me reconnais pas dans une certaine manière de se rapporter à la féminité. Je n’épouse pas l’attitude du proxénète ni de la prostituée, voilà, il ne s’agit pas de moralisme…

“Cristallisation d'un désespoir“

Anna-Maria Merlo est correspondante à Paris pour le journal de gauche Il Manifesto.

Le slogan de la marche du 13 février est “Si ce n’est pas demain, alors quand?” Une limite particulière a-t-elle été franchie?

Avec les révélations de ces dernières semaines, je crois qu’il y a vraiment un désespoir qui s'est cristallisé. Voir ce spectacle, et surtout voir le pays… On ne parle que de ça. Il y a des choses plus intéressantes que des prostituées, des soirées, des parties fines, on sait tout et n’importe quoi sur ces affaires. Les gens regardent et disent “Qu’est-ce qu’on peut faire?”.

On regarde les nouvelles toutes les dix minutes, en espérant d’apprendre que Berlusconi est parti. En attendant, dès qu’on ouvre un journal, on voit la photo des filles, on entend les écoutes, on a les transcriptions de toutes les choses qui se sont dites. Et pendant ce moment, le pays traverse une période de chômage.

Au delà de ces histoires de prostituées, il y a la vraie question de la justice, qui n’est pas la même pour les citoyens et pour le président du Conseil. Depuis des années, le pays ne vit qu’au rythme des affaires judiciaires qui touchent Silvio Berlusconi. Le ras-le bol se cristallise en ce moment.

Et c’est un ras-le bol qui est lié à l’image de la femme..

L’image de la femme, c’est l’argent, l’argent-roi. Il faut dire aussi que l’Italie n’a pas digéré le fait d’avoir été un pays pauvre. L’argent est arrivé vite, trop vite... Ce qui est consternant, il ne s’agit pas de toutes les jeunes femmes italiennes, mais quand on voit les queues pour aller faire le casting pour participer à des émissions “pénibles” de télé, il y a quand même beaucoup de monde.

L’image qu’on a de l’extérieur, c’est cette société, du moins une moitié d’entre elle, qui vit dans une bulle de "reality shows", de cette télévision qui a contribué à construire le personnage Berlusconi. On se demande dans quelle société on vit.

L’Italie a pourtant connu un mouvement féministe important..

Le féminisme avait une force, dans les années 70, mais c’est la génération passée... Il y a eu la loi sur le divorce, la légalisation de l’IVG, il y a eu toutes ces batailles. Dans les années 80, nous avons connu un tournant. Jusque dans les années 80, on pouvait dire qu’il y avait une hégémonie culturelle de gauche. On a bien vécu, “avec les pantoufles”, tout contents. Même si c’était “l’autre côté” qui gagnait, on pensait toujours que l’Italie était un grand pays de gauche.

Observez-vous autour de vous une prise de conscience de la part des jeunes femmes?

Ce ne sont pas les jeunes femmes qui se ruent à Médiaset (le groupe de communication de Silvio Berlusconi) qui vont aller à la manifestation de dimanche. On peut lire cette course à montrer ses fesses à la télé comme un aveu de désespoir. Il n’y a pas de travail, pas de perspectives. Il y a quelque chose de surréaliste.

Berlusconi est maintenant sous chantage. Il y a une semaine ou dix jour, quand il a insulté Gad Lerner, le présentateur d’une émission de la 7, la seule télévision qui ne lui appartient pas, il a du défendre cette dame qui est incriminée dans le jugement, en tant qu’organisatrice de ses soirées, la maquerelle de tout le système milanais. Il l’a fait élire au Conseil régional en Lombardie.

Il a défendu son choix en disant: ”Mais comment, celle-là, sa mère est anglaise, elle est bilingue et elle a un diplôme de maîtrise!” Il l’a présentée comme une personne qui a fait des études, c'est ce qu'il ce qu’il dit à chaque fois. Il est vrai qu'ici, c’est comme en Tunisie, les gens qui ont fait des études ne trouvent pas de travail…

Il y a-t-il un particularisme italien?

On peut parler de l’hypocrisie de l’Eglise catholique. Nous sommes un pays à majorité catholique où l’on pratique la double morale, la double vérité. Le Vatican est partout, dans les lois, par exemple nous avons la loi sur la bioéthique la plus réactionnaire au monde, la religion est présente à l’école. Et le résultat, c’est un pays où le pourcentage d’exhibition des putes est faramineux.

Le Vatican a toujours défendu Berlusconi. Dernièrement, face à tout ce déballage, l’Eglise a fait un peu semblant de changer de position. Mais eux, ils ont empoché l'argent, avec la même morale que les "filles". Ils ne payent d’impôts ni sur les immeubles, ni sur l’hôtellerie. Et ils empochent beaucoup d’argent grâce aux écoles confessionnelles. C’est pour ça que jusqu’à présent, ils se sont tus, ils ont vraiment fait le service minimum.

D’ailleurs, ce genre de parties fines se pratiquaient à l’époque de la Renaissance, au sein de la papauté, c’était à peu près normal. A l’époque, peut-être qu’on mangeait mieux et il y avait de beaux tableaux aux murs…