Italie : le crime organisé a infiltré le pouvoir

La police transalpine a arrêté Massimo Carminati, un chef de la mafia. L'enquête en cours vise une trentaine de personnes, dont d'importants hommes politiques.
La police transalpine a arrêté Massimo Carminati, un chef de la mafia. L'enquête en cours vise une trentaine de personnes, dont d'importants hommes politiques.
(capture écran document police italienne)

Les révélations se succèdent sur les ramifications de la mafia. Le premier ministre Matteo Renzi exige des sanctions rapides

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Le "Borgne" aux commandes

Rome, la Ville éternelle, est la nouvelle victime du crime organisé, après la Sérénissime (Venise) et l’Expo 2015 de Milan il y a sept mois à peine. Trente-sept personnes sont arrêtées mardi à Rome pour association mafieuse, 200 millions d’euros sont placés sous séquestre. Une semaine durant, les révélations décrivent un système économico-mafieux infiltré dans toutes les instances dirigeantes romaines. La mafia se rapproche symboliquement du cœur du pouvoir italien.

Des hommes politiques de tous bords, des chefs d’entreprise et des criminels notoires des années 1970 sont impliqués. L’ancien maire de la ville Gianni Alemanno (2008 à 2013) fait même partie des suspects. Ce vaste réseau de corruption a pu être mis en place grâce à la complicité de structures municipales. Il aurait notamment permis de détourner des fonds publics et de fausser des appels d’offres. «Ce tremblement de terre est destiné à récrire les dernières années de la vie institutionnelle de la ville», analyse l’agence de presse Ansa. La presse italienne craint un nouveau «Sac de Rome».

Le système est dirigé par Massimo Carminati. Le «Borgne» est un criminel d’extrême droite, ancien membre des NAR, les «Noyaux armés révolutionnaires», un groupe terroriste néofasciste de la fin des années 1970. Il est également membre de la Bande de la Magliana, une organisation criminelle romaine de la même époque.

Le Romain d’adoption ressurgit une trentaine d’années plus tard au cœur de son terrain de jeu favori. Du haut de son holding criminel, il fait au moins dès 2008 le lien entre les mondes économique et politique. Il aurait attribué des contrats publics après avoir faussé nombre d’appels d’offres à coups d’intimidations, extorsions et usure.

Cette nouvelle mafia s’est enrichie sur le dos des réfugiés et des Roms, et grâce à un traitement frauduleux des déchets. «Les migrants rapportent plus que la drogue», aurait lancé le criminel dirigeant. D’après de nouvelles révélations ce week-end, l’ancien chef de cabinet de Walter Veltroni, maire de la capitale entre 2001 et 2008, recevait des pots-de-vin pour rediriger les immigrés dans les centres d’accueil gérés par la coopérative «29 juin» de Salvatore Buzzi, bras droit présumé de Massimo Carminati. Les fonds publics étaient ainsi détournés vers la bande criminelle. La coopérative, nébuleuse de sociétés et consortiums, gère aussi des camps roms de la banlieue de la capitale.

Un lien est ainsi tiré entre ce scandale de corruption et les ­tensions liées à l’un de ces campements en 2012. «Les déchets abandonnés dérangeaient les habitants du quartier, se rappelle dans la presse de dimanche Andrea ­Riccardi, ancien ministre de l’Intégration de Mario Monti et fondateur de la communauté Sant’Egidio, venant en aide aux plus démunis. Cela était en réalité lié au fait que personne n’est venu ramasser les ordures [du camp] durant plusieurs jours.» Dans l’intérêt de déplacer, de chasser les Roms? La question reste sans réponse. Mais l’enquête a révélé des liens entre l’AMA, la société municipale en charge de la gestion des déchets à Rome, et Salvatore Buzzi.

La corruption a donc des répercussions jusque dans les classes romaines les plus démunies. Les violents affrontements entre la population et les migrants, en novembre dernier aux abords d’un centre d’accueil de la banlieue Tor Sapienza, sont les conséquences du crime organisé, «car les citoyens sont énervés et humiliés, tranche Andrea Riccardi. Ils assistent au gaspillage de l’argent public au détriment de personnes déjà en difficulté, comme les Roms» et eux-mêmes.

Le premier ministre Matteo Renzi, «dégoûté», exige des procès rapides, «car nous avons le droit de savoir qui a volé». Il a confié au président de son Parti démocrate la mise sous tutelle de l’antenne romaine de la formation de centre gauche. Et il apporte tout son soutien à l’actuel maire de Rome.

Le maire actuel, Ignazio Marino, chirurgien démocrate élu en juin 2013, est considéré par les criminels comme une digue «désastreuse» à leurs affaires illégales, ainsi que le révèle l’enquête du parquet de Rome. Menacé de mort, il a dû abandonner son vélo mais est toujours réticent à l’idée d’une escorte. Il compte maintenant remanier l’instance dirigeante de sa mairie et mettre en place un «principe de rotation» pour les postes de premier plan. Le maire souhaite enfin être entouré d’un adjoint «au-dessus de tout soupçon» chargé exclusivement de la «transparence et de la légalité» au sein des autorités romaines. En somme, il s’agit pour lui de tout reprendre à zéro.

ARTICLE PARU SUR LE SITE DU JOURNAL "LE TEMPS"