Italie : une loi pour limiter les écoutes téléphoniques

Silvio Berlusconi est dans une position unique : dirigeant d'un pays et propriétaire d'un des plus grands groupes de médias au monde.

Parallèlement, il a importé dans le champ politique les techniques des médias et de l'entreprise, inspirant ainsi plusieurs dirigeants européens.

Mais le dernier projet de loi en date, surnommé "loi bâillon", fait craindre une restriction des libertés de la presse et d'expression.

Pierre Musso, professeur de sciences de l’information et de la communication et chercheur, décode pour nous "l'énigme Berlusconi".

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“L’Italie est le seul pays au monde dont le dirigeant, leader du principal parti politique, est aussi propriétaire d’un groupe de médias si important“

Quels médias Silvio Berlusconi possède-t-il aujourd’hui en Italie ?

Berlusconi est surnommé « Su emittenza », un jeu de mot entre Son éminence et le mot émetteur en italien.
Il est propriétaire avec sa femme du groupe Fininvest, une holding qui regroupe différentes activités : cinéma, services financiers, assurances, immobilier... et médias. Dans cette branche d’activités, Fininvest est propriétaire du groupe de presse Mondadori qui comprend une cinquantaine de magazines dont certains très populaires, des maisons d’édition, et les quotidiens Il Giornale (détenu par son frère) et Il Foglio. Ensuite Fininvest a une autre filiale, Mediaset, pour l’audiovisuel. Elle possède trois grandes chaines de télévision financées par la publicité : Canale 5 (crée en 1980), Rete 4 et Italia 1 (rachetées dans les années 80). 90% de l’audience télévisuelle italienne se partage entre les trois chaines principales de la Rai et les trois chaines de Berlusconi. De même, 90% des recettes publicitaires tombent dans les escarcelles de la Rai et de Mediaset.

En face, on trouve Rupert Murdoch, qui rassemble cinq millions d’abonnés sur ses chaines. Son chiffre d’affaire vient de dépasser celui de Mediaset, et une guerre commerciale est aujourd’hui engagée entre les deux hommes.

L’Italie est le seul pays au monde où le leader du principal parti politique et président du Conseil est aussi propriétaire d’un groupe de médias aussi important. Cette « anomalie italienne » est pour moi le plus gros problème aujourd’hui en Italie. Il y a un conflit d’intérêt patent, que Berlusconi conteste et dont le Parlement européen s’était saisi en 2009. On peut se demander aussi pourquoi la gauche italienne, lorsqu’elle était au pouvoir (1996-2001), n’a pas pu ou voulu empêcher cette concentration de médias.

La presse est-elle libre en Italie ?

Oui. Il est évident qu’il y a une concentration de pouvoirs : Berlusconi possède trois des plus grandes chaines de télévision, mais il nomme aussi le président de la Rai Uno comme le prévoit la loi. Mais aucun journal n’est interdit, et la presse est très critique, notamment le groupe l’Espresso. Les problèmes de la presse écrite sont moins une question de liberté d’expression et de publication que la faiblesse du lectorat et la baisse des recettes publicitaires. L’Italie est un pays qui préfère de loin la télévision à la radio et la presse écrite. La principale source d’information est le JT. Et là on revient donc au problème posé par la concentration des médias audiovisuels dans les mains de Berlusconi.

Les médias italiens ont manifesté le 8 juillet contre le projet de "loi bâillon" (voir encadré ci-contre) qui limite les écoutes téléphoniques et leur publication. Ont-ils raison de s’inquiéter ?

Oui, cette loi pourrait limiter la liberté d’expression, d’information et de la presse. La presse écrite intéresse Berlusconi seulement quand elle mène des enquêtes qui sortent des affaires dans lesquelles il est impliqué. D’où cette "loi bâillon". Sous prétexte de protéger la vie privée, on va interdire la publication des écoutes diligentées par les policiers et les magistrats pendant les enquêtes, qui peuvent durer jusqu’à des années en Italie et cela sous peine de sanctions très lourdes. Les magistrats protestent aussi car ils verraient leur pouvoir d’enquête diminuer.

Mais cette loi concerne aussi les enregistrements privés. Par exemple, les conversations enregistrées par Patrizia D’Addario alors qu’elle était avec Silvio Berlusconi n’auraient jamais pu être publiées dans la presse. La publication de telles écoutes serait passible d’emprisonnement, jusqu'à quatre ans.

Le projet de loi a été dénoncé par les fédérations de journalistes, mais aussi l’OCDE, l’ONU - va envoyer une mission en Italie pour enquêter, le département d’État américain, et le président de l’autorité de la communication italienne.

Est-ce la première tentative de Berlusconi de "bâillonner" les médias ?

C’est la plus importante. Mais si l’on revient en arrière, de toutes les lois adoptées sous sa présidence, la principale date de 2004. La loi Gasparri visait à lui permettre de conserver ses trois chaines de télévision privées. Il y avait eu des tentatives de la Cour constitutionnelle et via la réglementation européenne qui mettaient en cause le fait que Berlusconi possédait ces trois chaines.

La "loi bâillon" va-t-elle passer ?

Ça dépend de plusieurs choses. Ce projet suscite beaucoup de débat, y compris au sein de la majorité.
Il y a un débat entre Berlusconi et son allié dans la majorité, Gianfranco Finni, le président de l’Assemblée. Il prend de plus en plus ses distances avec le président du Conseil notamment sur la question morale. Ensuite des amendements ont été proposés, par des députés de l’opposition et de la majorité. Enfin le président de la république peut ne pas promulguer la loi au nom du respect de la Constitution – la liberté de la presse y est inscrite.
On n’est pas arrivé au bout : je pense que la loi va être largement amendée. Mais Berlusconi n’abandonnera pas, il en a fait un point clé.

Berlusconi est-il clairement contre la liberté de la presse ?

Non, quand on possède 50 magazines, des quotidiens et des télévisions, on ne peut pas dire ça ! Il est beaucoup plus habile. Il a dit un jour "Pauvre Italie, elle n’a pas les médias qu’elle mérite !". Pas mal de la part du premier propriétaire de médias du pays !
Berlusconi est toujours dans la dénégation, la critique du pouvoir et des pouvoirs économique, politique, médiatique... C’est l’une de ses forces politiques : avoir introduit l’anti-politique en politique. Il faut faire attention à la caricature car la diabolisation le sert : le phénomène Berlusconi est sérieux.

C’est-à-dire ?

Il a une maîtrise parfaite des techniques de la télévision au delà de la propriété de médias. Pour moi c’est une des clés de l’explication de son pouvoir politique et de sa longévité (plus de sept ans cumulés en 2010 NDLR), plus que le fait d’être propriétaire de médias. Si cela suffisait, tous les milliardaires seraient présidents de la République !
Le lieu de théâtralisation du pouvoir s’est déplacé des palais et de la cour à la télévision. C’est la mise en scène télévisuelle qui est aujourd’hui essentielle. Berlusconi s’exprime comme un animateur de télévision, il le fait aussi bien que les plus grands animateurs de talk-show.

Il fait en sorte que l’on s’interesse plus à lui qu’à ce qui se passe autour en détournant le protocole à son profit – par exemple quand il se fait filmer le téléphone portable à l’oreille au lieu d’aller à la rencontre d’Angela Merkel – ainsi il est toujours au centre de l’information, comme un animateur est au centre du plateau. Il est aussi l’homme qui réalise, qui est sur le terrain. Tony Blair, George Bush et Nicolas Sarkozy utilisent aussi ces techniques. Mais Silvio Berlusconi est le seul à avoir été un homme de médias avant d’être un homme politique.

Propos recueillis par Laure Constantinesco
21 juillet 2010

Le projet de loi

Adopté au Sénat le 10 juin 2010 il doit encore être adopté par les députés.

Il prévoit jusqu'à deux mois de prison et une amende pouvant atteindre 464 700 euros pour les médias diffusant des écoutes ou des enregistrements audio et vidéo pendant une enquête judiciaire.

Pour placer un citoyen sur écoutes, il faudra désormais obtenir le feu vert d'un collège de trois magistrats. Les enregistrements ne dureront que 75 jours. Le délai pourra être prolongé mais seulement de trois jours en trois jours et avec l'aval du collège, ce qui rend le mécanisme complexe.

La loi ne s'appliquera pas aux enquêtes portant sur la mafia et le terrorisme.

Un projet similaire avait été adopté en 2007 par la gauche mais abandonné suite aux manifestations.

Il l'a dit

Selon Silvio Berlusconi, il y a 150 000 téléphones sur écoute en Italie et jusqu'à 10 millions de personnes pourraient ainsi être espionnées, un chiffre contesté par les spécialistes.

“Le sarkoberlusconisme“

Pierre Musso, éditions de l'Aube


“L'Italie contemporaine de 1945 à nos jours“

Sous la direction de Marc Lazar, éditions Fayard