Japon : Fukushima, la catastrophe éternelle

Sur le site de la centrale de Fukushima. Photo AFP/Issei KATO
Sur le site de la centrale de Fukushima. Photo AFP/Issei KATO

Trois ans après le séisme meurtrier qui provoqua l’une des plus graves catastrophes nucléaires de tous les temps, le Japon reste un pays traumatisé. A Fukushima, outre la gestion de l’eau radioactive qui attend toujours un traitement efficace, plus de 100 000 sinistrés vivent dans des logements de fortune, et leur situation sanitaire reste souvent dramatique. Malgré tout, les autorités n'envisagent pas de renoncer au nucléaire.

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L'atroce solitude

Il y a les anonymes, nombreux et dignes, qui souffrent en silence. Ceux-là ont pratiquement disparu des radars-médias. Leurs affaires sont devenues trop banales. Trop tristes aussi. Ce sont des drames silencieux, invisibles, qui continuent de les grignoter... comme les radiations.
Quel cauchemar. Pensez ! En quelques heures, il a fallu tout quitter : sa maison, ses repères, son travail. Et les conséquences de ces ruptures restent dévastatrices.  
Il y a le suicide d'un parent âgé, parce que désocialisé, l'ami tombé dans l'alcoolisme, il y a aussi les ruptures amoureuses, les divorces par crainte d'avoir un nourrisson mal formé, ou la terreur de savoir son enfant atteint par un cancer de la thyroïde. Et puis il y a enfin tous ceux qui ne parlent plus, murés à jamais dans un stress sans nom, une atroce solitude. Combien sont-ils, ces réfugiés ? Au moins 150 000. L'équivalent d'une ville belge comme Namur.

Selon les chiffres de la préfecture de Fukushima, 1656 personnes sont décédés des suites de maladies liées au stress. Et le dernier rapport de l'Organisation Mondiale de la Santé n'incite pas à l'optimisme. L'OMS note : "S'agissant des différents cancers, pour les personnes situées dans la zone la plus contaminée, l'augmentation des risques estimés, par rapport à ce qui serait normalement attendu, s'établit à : 4% environ pour l'ensemble des cancers solides, chez le sujet de sexe féminin exposé au stade de nourrisson, 6% environ pour le cancer du sein, 7% environ pour la leucémie et 70% au maximum pour le cancer de la thyroïde". Et l'organisation de recommander : "En plus de renforcer les services médicaux et de soutien, il faut assurer une surveillance continue de l'environnement, en particulier des aliments et de l'eau, et veiller à l'application de la réglementation existante, en vue de réduire à l'avenir l'exposition potentielle aux radiations". 
Rien de moins facile.

La centrale de Fukushima (photo AFP)
La centrale de Fukushima (photo AFP)
Le lobby nucléaire

Trois ans après, une journaliste de l'Agence France Presse s'est rendue dans la centrale où s'est joué le drame : "Il reste juste des notes griffonnées sur les parois de la vaste salle de contrôle des unités 1 et 2, entre manettes, cadrans, boutons et voyants éteints. Dates et chiffres écrits maladroitement, empreintes visibles de ces premières heures infernales, après le séisme et le tsunami qui ont ébranlé le site, et plongé dans le noir ceux qui luttaient. 24 heures sur 24, pendant des jours, ils ont bataillé, mais ont dû battre en retraite. Que se passait-il dans le cœur des réacteurs, les opérateurs n'en savaient rien.(...) 3.000 à 4.000 travailleurs s'escriment tous les jours, dans des conditions incroyablement pénibles, pour déblayer, installer des équipements, bâtir un mur souterrain, retirer le combustible usé des piscines d'entreposage, ou simplement trier les vêtements, chaussures, masques et casques."
Concernant ces travailleurs, justement, la CRIIAD , dans sa dernière communication, lance un cri d'alarme : "On peut être inquiets pour l’avenir de ces travailleurs d’autant que certaines entreprises en charge de la décontamination de la zone interdite n’hésitent pas à faire appel à des SDF et à des déficients mentaux " tout en déplorant "qu'il se passe à Fukushima ce qui s'est passé pour Tchernobyl : la prise en main des données sanitaires par le lobby nucléaire à travers l'AIEA (Agence Internationale de l’Énergie Atomique), qui a signé en fin d'année 2013 un protocole d'accord avec l'Université Médicale de Fukushima. Et ce protocole stipule que si l'AIEA décide que des données ne doivent pas être publiées, elles ne le sont pas".

Le 11 Mars 2011, des vagues créées par un tsunami frappent la côte de Minamisoma dans la préfecture de Fukushima. © Photo AFP SADATSUGU TOMIZAWA
Le 11 Mars 2011, des vagues créées par un tsunami frappent la côte de Minamisoma dans la préfecture de Fukushima. © Photo AFP SADATSUGU TOMIZAWA
Des poissons au césium

Et puis il y a le problème des déchets, estimés à 17 millions de tonnes. Moins de la moitié a été incinéré. Soumis aux quatre vents, ils reposent souvent dans des décharges improvisées, quand ils n'ont pas été emportés par la mer. Après la catastrophe, on estime que 3 millions et demi de tonnes de débris ont coulé, contaminant les sédiments, la flore et la faune marine, et plus d'un million de tonnes continue d'errer au large.
La CRIIAD s'inquiète de la très forte contamination de certaines espèces comme les saumons et note que si "TEPCO ( l'opérateur de la centrale de Fukushima ndlr), a bien installé des filets dans le port devant la centrale pour que les poissons les plus contaminés ne puissent aller au large", elle déplore que, "pour la campagne de décembre 2013, 21 échantillons sur 67 dépassent 10 000 q/kg en césium 134 et 137, 5 dépassent 100 000 Bq/kg avec un maximum de 244 000 Bq/kg".

Des réfugiés dans un camp situé à 60 km de Fukushima. | AFP PHOTO / Ken SHIMIZU (2011)
Des réfugiés dans un camp situé à 60 km de Fukushima. | AFP PHOTO / Ken SHIMIZU (2011)
Des bombes à retardement

En vérité, malgré les promesses des politiques, qui disent souhaiter une augmentation de l'usage des énergies renouvelables, et malgré la pression de la société civile (95% des Japonais se disent encore anxieux au sujet de la situation la centrale), le site de Fukushima restera pendant très longtemps  un grave problème pour le Japon.
Le démantèlement complet de la centrale n'est pas programmé avant quarante ans et le refroidissement quotidien des réacteurs nécessite des milliers de m3 d'eau que les spécialistes ne savent ni traiter ni bien gérer. A ce jour, 450 000 tonnes de liquides radioactifs restent accumulés dans 1200 réservoirs. Autant de bombes à retardement.
Shinzo Abe, le Premier ministre, reconnaît que "L'énergie nucléaire est une ressource de base importante" et que, nécessité oblige, "les réacteurs jugés sûrs devront être remis en exploitation".
A-t-il seulement le choix ? L'indépendance énergétique du pays est une question vitale. Depuis la catastrophe, le Japon importe des quantités faramineuses de gaz et de pétrole pour faire tourner ses centrales thermiques, ce qui aggrave la balance commerciale et occasionne, de facto, un vrai problème écologique : les centrales thermiques produisant des gaz à effet de serre, cette situation empêche le pays de remplir ses engagements internationaux.

TEPCO A CONSCIENCE DE SA RESPONSABILITÉ

AFP
La situation reste "difficile" à la centrale accidentée de Fukushima, notamment à cause des fuites d'eau contaminée, mais Tepco a conscience de sa responsabilité, assure son directeur, Akira Ono qui a répondu lundi sur place aux questions de quelques journalistes.
                  
Qestion: Quelles sont selon vous les plus importants progrès accomplis ?
                 
Réponse: nous avons débuté en novembre dernier le retrait du combustible de la piscine du réacteur 4. C'est le premier grand pas vers le démantèlement. Nous avons vérifié que les bâtiments pouvaient résister à un séisme de grande ampleur, mais ce qui nous inquiète le plus ce sont les risques de tsunami et de tornade, nous devons prendre des mesures et nous préparer au pire pour l'éviter.
                 
Q: Avez-vous en projet de rejeter de l'eau contaminée en mer, une fois filtrée, comme l'évoquent entre autres des experts et l'Agence internationale de l'énergie atomique (AIEA).
                 
R: Non, pour le moment, nous n'avons pas de tel plan. Notre but est d'abord d'assainir cette eau grâce au système de décontamination ALPS. Nous travaillons dur pour augmenter sa capacité d'ici à cet automne. Par ailleurs nous allons plus que doubler la vitesse de construction de réservoirs (pour passer à 40 nouveaux - 40 000 mètres cubes de plus - en moyenne par mois) à compter d'avril. Nous sommes aussi en train de tester à petite échelle une technologie de mur de glace en sous-sol pour entourer les réacteurs (afin d'empêcher l'eau souterraine contaminée de descendre jusqu'à la mer -ndlr). Il faut que nous montrions que nous avançons pour donner confiance au public, particulièrement sur ce problème de l'eau contaminée. Nous devons en outre être conscients que si nous faisons des erreurs nous allons causer des dommages à de nombreuses personnes.
                 
Q: Quelles sont les technologies dont vous avez besoin, et pensez-vous que l'aide étrangère soit nécessaire ?
                 
R:Je pense effectivement que nous devons rechercher des technologies étrangères et nous devons être informés de ce qui existe ailleurs. Je voudrais que nous ayons des technologies pour décontaminer non seulement l'eau mais aussi le sol souillé. Nous étudions actuellement des moyens employés aux Etats-Unis. Par ailleurs, nous avons aussi besoin de robots pour le démantèlement des réacteurs où le combustible a fondu, c'est absolument indispensable".