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Japon : la peur dans l'assiette

Étal d'un primeur en plein cœur de Tokyo / Photo Léa Baron
Étal d'un primeur en plein cœur de Tokyo / Photo Léa Baron

Plus d'un an après la catastrophe nucléaire de Fukushima en mars 2011, les Japonais évitent de manger local et donc des produits potentiellement radioactifs. Faire ses courses devient un casse-tête. Ils nous confient leur inquiétudes. Reportage.  

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« Ce soir, ce sera pâtes à la bolognaise sans viande car il n’y en avait pas d’Australie », explique Muriel Jaffrès en posant le plat sur la table familiale. « Le fromage vient d’Hokkaido [île au nord du Japon, ndlr], les pâtes d’Italie ». Cette Française vit depuis onze ans au Japon avec son mari et leurs deux enfants. La catastrophe de Fukushima a radicalement changé leurs habitudes alimentaires. Dès mars 2011, suite à la catastrophe, le gouvernement avait pris des mesures de précaution et interdit la vente de lait cru et d’épinards.
Aujourd’hui encore, plus question pour eux de consommer des produits provenant du Nord de Tokyo. Le couple d’instituteurs du Lycée français international de Tokyo ne fait plus ses courses sans la liste des préfectures japonaises dont il faut éviter d’acheter toute denrée.
Le tour du monde culinaire continue quand Muriel fait l’inventaire de son réfrigérateur. « Mes brocolis viennent de l’Equateur, les petits pois de Nouvelle Zélande, les asperges du Pérou, les pommes de terre du Canada, et les haricots verts de Chine », énumère-t-elle. « Les produits de Chine, ce n’est pourtant pas mieux avec les pesticides qu’ils utilisent », souligne son mari Jean-François.
Fini les algues, fruits de mer, salades, champignons ou épinards japonais. Plus question de les consommer. Ils arrivent désormais surgelés depuis l’étranger dans l’assiette de cette famille française. « Maintenant, nous mettons plus de temps pour faire nos courses, le choix des aliments est très limité et le prix de nos repas a considérablement augmenté », explique Jean-François. Difficile cependant parfois de connaître la provenance précise des légumes achetés chez le primeur ou en supermarché.

La famille de Muriel achète parfois du jambon provenant d'Hokkaido, une île au nord du Japon, loin du nuage radioactif de 2011/ Photo Léa Baron
La famille de Muriel achète parfois du jambon provenant d'Hokkaido, une île au nord du Japon, loin du nuage radioactif de 2011/ Photo Léa Baron
Césium et iode

Seule l’eau qu’ils consomment est japonaise ainsi que certains produits venant vraiment du sud du pays. Ils font confiance aux relevés en césium et en iode (éléments radioactifs) publiés par la ville de Tokyo. Leurs multiples précautions révèlent les craintes d’une partie de la population japonaise et son manque de confiance à l’égard du gouvernement qui pourtant ne semble pas ménager ses efforts.
Le 8 juin 2012, le ministère de la Santé, du Travail et des affaires sociales a publié un communiqué stipulant que le taux de milli Sievert (voir encadré) absorbable par un adulte a été abaissé de 5mSv/an à 1mSv/an « pour une plus grande sécurité alimentaire et la confiance des consommateurs », lit-on sur le document. Le ministère publie également régulièrement des communiqués listant les restrictions des denrées alimentaires contaminées. Et pourtant…
« Les aliments du Nord se vendent toujours. J’ai vu des écriteaux dans les supermarchés nous invitant à manger des produits de Fukushima », confie Toshiko Oki, 36 ans, enseignante japonaise.
Par solidarité, certains Japonais, ont même décidé après la catastrophe de ne consommer que des aliments produits dans la région de Fukushima afin de soutenir les activités agricole et piscicole du pays. 

Les étals vides du plus grand marché aux poissons du monde, après la criée / Photo Léa Baron
Les étals vides du plus grand marché aux poissons du monde, après la criée / Photo Léa Baron
Consommer une alimentation saine demande du temps et de l’argent. Un luxe que ne s’offre pas tous les Japonais. Certains ne font pas attention à ce qu’ils achètent. « Ma sœur Hisako est mère de deux enfants mais elle n’a jamais fait attention aux aliments même depuis Fukushima », souligne Toshiko. « Mes amies n’achètent que des produits de grandes marques dont on ne connaît pourtant pas vraiment la provenance », poursuit Toshiko. Parfois la menace est déguisée. En avril 2012, un commerçant avait changé l’emballage de concombres cultivés près de Fukushima et dont il voulait camoufler la provenance.
 

Difficile chez les primeurs de connaître la provenance des aliments / Photo Léa Baron
Difficile chez les primeurs de connaître la provenance des aliments / Photo Léa Baron
Paranoïa ou réel danger ?

Difficile de ne pas être paranoïaque dans un contexte où les positions du gouvernement ne sont pas très rassurantes. « Avant je faisais attention aux pesticides mais maintenant je ne me soucie plus que de la provenance géographique », souligne Toshiko Oki, 36 ans, enseignante japonaise. « Je ne veux pas non plus devenir paranoïaque ! ».  
La vigilance de certains citoyens s'est accrue. La peur de la contamination radioactive plane toujours. En avril dernier, le Programme alimentaire mondiale (PAM) a donné son feu vert que des poissons pêchés au large de la côte Pacifique japonaise soient servis dans les cantines scolaires de pays tels que le Cambodge. Les citoyens ont manifesté leur colère. Le gouvernement pourrait débloquer bientôt des stocks potentiellement contaminés de riz pour pallier des ruptures.
Les craintes de contamination sont parfois bien fondées. Les premiers effets de la radioactivité accrue de Fukushima se font sentir. En mars 2012, des tests sanguins ont été faits sur des enfants jusque dans la grande banlieue de Tokyo. Ces tests révèlent des anomalies de lymphocytes chez les enfants après que le gouvernement japonais a admis récemment que le nuage radioactif avait touché Tokyo.
« Je pense cet été demander des prises de sang pour mes enfants de 3 et 6 ans, pour voir », soupire Muriel Jaffrès. « On ne va pas continuer ainsi des années ». Eux auront toujours la possibilité de retourner en France. Mais qu’en est-il des Japonais ? Combien de temps encore devront-ils s'alimenter, la peur au ventre ?
 

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