Jean-Bruno Tagne, journaliste camerounais : « Le Cameroun de Paul Biya est devenu une espèce de monarchie »

L'élection programmée pour le 9 octobre de Paul Biya à la tête du Cameroun pour la 6ème fois consécutive agace et lasse à la fois. Jean-Bruno Tagne, journaliste au quotidien camerounais Le Jour, nous livre son analyse sur ce Cameroun verrouillé de l'intérieur. Responsable du service sports dans ce journal, il est surtout un observateur très critique de la situation politique de son pays, et un fervent opposant à l'actuel président Paul Biya. 

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Jean-Bruno Tagne
Jean-Bruno Tagne
Dans quel état se retrouve le Cameroun après 30 ans de règne de Paul Biya ?

Il est difficile dans une interview de faire le bilan exhaustif du règne du président Paul Biya qui dure depuis 29 ans, à la tête du Cameroun. Au-delà de la paix apparente dont lui et ses zélateurs se targuent, il faut dire que le Cameroun est un pays sinistré sur tous les plans.

Quelques exemples.

Sur le plan politique, le Cameroun est devenu une espèce de monarchie. Paul Biya est au pouvoir depuis 1982. En avril 2008, il a fait modifier la Constitution au prix de nombreuses vies, pour s’éterniser au pouvoir. L’existence de plus de 200 partis politiques ne doit pas faire illusion. La réalité est que le chef de l’Etat règne sans partage, grâce à une puissante machine administrative inféodée au parti au pouvoir, le RDPC. Les partis politiques de l’opposition, la société civile et les intellectuels ont été émasculés par le clientélisme et l’achat des consciences. Ce qui a tué chez les Camerounais tout intérêt à la politique. Une alternance par les urnes est impossible. Non pas que Paul Biya soit très populaire, mais simplement parce que le jeu politique n’est pas clair. Tout est verrouillé et corrompu.

Pour ne prendre que le cas de la présidentielle 2011, l’indépendance d’Election Cameroon (Elécam), l’organe chargé de conduire le processus électoral, est sujette à caution. La presse camerounaise a d’ailleurs révélé il y a quelques jours, en pleine campagne, qu’une membre d’Elécam avait gagné le marché de l’affichage des posters du candidat Biya. Un parfait scandale qui ne semble émouvoir personne. La preuve, cette dame est toujours en fonction. Aujourd’hui au Cameroun, seule une partie de la presse et quelques individus isolés représentent encore un contre pouvoir – assez mou – au régime.

Sur le plan de la santé, nos hôpitaux sont des mouroirs. L’argent y règne en maître. Vous ne pouvez avoir aucun soin dans nos hôpitaux publics, quelle que soit la gravité de votre mal, sans avoir au préalable payé. A l’hôpital général de Yaoundé, pour ne prendre que cet exemple là, il existe une prison dans laquelle de jeunes filles mères sont gardées captives, parfois pendant plusieurs semaines, pour n’avoir pas payé leur facture d’accouchement. Je dois aussi rappeler que le choléra continue à décimer plusieurs centaines de Camerounais.

Sur le plan social, c’est la catastrophe. Le chômage est galopant. Les jeunes les plus chanceux finissent moto-taximen quand ils ne sont pas vendeurs à la sauvette ou tenanciers de cabines téléphoniques de rue. L’informel s’est généralisé. Il y a quelques temps, le gouvernement a voulu lutter contre le chômage des jeunes et tout ce qu’il a trouvé c’était le recrutement à la pelle de fonctionnaires. Pour 25 000 postes, on a eu environ 350 000 demandes ! Et les résultats définitifs ne sont toujours pas sortis, neuf mois après.

Je ne parle pas de la corruption qui est devenue une chose tout à fait banale et qui tue les efforts de développement que peuvent entreprendre des investisseurs privés.

Il y a, en somme, un décalage regrettable entre le potentiel du Cameroun et la réalité telle qu’on la vit.


Paris, principal partenaire de Yaoundé depuis longtemps, semble prendre ses distances avec le régime. Est-ce vrai ?

On peut observer que Sarkozy a soigneusement évité de se rendre au Cameroun. Il est allé chez les voisins, mais jamais n’est venu voir Paul Biya. En revanche, la France a déroulé le tapis rouge sous les pieds du chef d’Etat camerounais à l’Elysée. Sarkozy a pourtant battu campagne sous le thème de la « rupture » dans les relations entre la France et l’Afrique.

Pour ne parler que du cas camerounais, on ne voit pas vraiment cette rupture. C’est vrai qu’en juillet dernier, le ministre chargé de la Coopération, Henri de Raincourt a séjourné au Cameroun. A l’issue de cette visite, il s’est dit qu’il était porteur d’un message du président Sarkozy suggérant à l’ami Biya de ne pas se représenter à la présidentielle.

Personnellement, je n’y crois pas. La France ne lâche pas ses amis, surtout ceux qui sont bien en cour. Tant que Boloré et tous les autres industriels français continueront à faire des affaires en toute quiétude, Paul Biya pourra dormir la porte ouverte.

Rencontre entre les présidents Sarkozy et Biya, à l'Elysée, le 24 juillet 2009
Rencontre entre les présidents Sarkozy et Biya, à l'Elysée, le 24 juillet 2009

Le cas échéant, sur quels soutiens internationaux Biya peut compter aujourd’hui ?


La Chine surtout. Il y a une percée remarquable de ce pays au Cameroun. Les Chinois ont gagné un certain nombre de grands marchés : la construction du port en eau profonde de Kribi, la construction du barrage de Lom Pangar, plusieurs travaux routiers, etc. En février 2007, Hu Jintao, lui-même, est venu au Cameroun. En juillet 2011, Paul Biya lui a rendu la politesse en se rendant en Chine. Il est clair que pour nombre de dirigeants africains en délicatesse avec les valeurs de la démocratie, de l’alternance et des droits de l’homme, la Chine est un excellent partenaire.


Qui, aujourd’hui, peut prétendre à la succession de Biya ?

Pour la présidentielle du 9 octobre prochain, il y a, en plus de Paul Biya, 22 autres candidatures. Ce sont celles qui ont été validées, parce qu’au départ il y a eu une cinquantaine de dossiers ! L’analyse que j’en fais est que, chaque Camerounais, au regard du bilan peu reluisant du président sortant, se sent un destin présidentiel. Chacun est convaincu de pouvoir faire mieux.

Plus sérieusement, il y a un potentiel humain extraordinaire au Cameroun. Seulement, le jeu est faussé. Ce qui a découragé un certain nombre de personnalités capables de diriger ce pays. A l’intérieur même de l’appareil gouvernant, il y a quelques personnes intègres. Malheureusement, le système ne laisse la place à aucune ambition. Toute aspiration au pouvoir suprême est un crime. Ceux qui ont essayé de lorgner le fauteuil présidentiel ont payé de leur liberté. C’est pourquoi le culte de la personnalité du chef de l’Etat est devenu tout simplement surréaliste.

Voici ce qu’à dit un jour l’actuel ministre de l’Enseignement Supérieur, parlant de Paul Biya : « Nous sommes tous des créatures ou des créations du président Paul Biya, c’est à lui que doit revenir toute la gloire dans tout ce que nous faisons. Personne d’entre nous n’est important, nous ne sommes que ses serviteurs, mieux, ses esclaves. » Ce monsieur, soit dit en passant, est professeur des universités !


Dans quel climat vont se dérouler les élections de dimanche prochain ?

Les Camerounais iront aux urnes le 9 octobre prochain dans un climat de désintéressement général, mais aussi de suspicion, à l’égard d’Elécam surtout, l’organe chargé de conduire le processus électoral. Personne ne croit à l’indépendance de ses membres dont certains sont d’anciens militants du parti au pouvoir. En plus, ils ont été nommés par le chef de l’Etat.

Il n’y a pas d’engouement de la part du public pour cette élection. Les meetings ne sont pas populaires, contrairement aux années 1990 lors du retour au multipartisme. On parle d’un chiffre officiel de 7,5 millions d’inscrits. Personnellement je n’y crois pas. Et même si c’était vrai, je doute que 50% de ces inscrits aillent vraiment voter le moment venu.

Les malheureux Camerounais ne sont pas non plus servis par leurs hommes politiques. Leur niveau global est bas. Les regarder le soir à la télé dans l’expression des candidats pendant cette campagne est un véritable supplice. Ils n’arrivent à rien proposer quant aux problèmes réels des Camerounais.


Peut-il y avoir un soulèvement populaire, un « printemps camerounais » ?


Le calme apparent qu’on observe au Cameroun cache en réalité un malaise profond. Des familles appauvries ont du mal à envoyer leurs enfants à l’école, à les soigner ou à manger décemment. Les injustices sociales sont criardes. Il y a des motifs de soulèvement à tous les coins de rue. Les gens sont désespérés et ne croient plus aux valeurs du travail et de l’effort comme moyens d’ascension sociale. Chacun cherche le meilleur piston qui lui permettra de grimper l’échelle sociale. L’écart entre les riches et les pauvres est insupportable. Les gens ruminent leur colère. Le Cameroun est en réalité une énorme poudrière et l’étincelle peut venir de n’importe où. A tout moment.

Ce qui me chagrine par-dessus tout est qu’on a tué chez les Camerounais la simple capacité à s’indigner. C’est le plus lourd héritage que ce régime va nous laisser.