Jean Paul II : ombres et lumières d'une canonisation express

Dimanche 27 avril, Jean-Paul II sera canonisé à Rome. Si le pape polonais recueille une adhésion écrasante au sein de l'Eglise et du monde, et si personne ne semble remettre en doute sa stature internationale, des critiques s’élèvent cependant contre une canonisation jugée trop rapide voire erronée. Entretien croisé avec Christian Terras, rédacteur en chef de la revue catholique française Golias et Virginie Larousse, rédactrice en chef du Monde des religions.

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« Santo Subito », « Saint tout de suite » s’étaient exclamé de très nombreux fidèles, sur la place Saint-Pierre à Rome à l’annonce du décès du Pape Jean-Paul II en avril 2005. Leur vœu à été exaucé. Dimanche 27 avril 2014, le souverain pontife, qui aura régné 27 ans à la tête de l’Eglise, sera fait saint.

Canoniser un pape seulement neuf ans après sa mort est une première dans l’histoire de l’Eglise, cela vous paraît-il trop rapide ?
 
Virginie Larousse : On ne peut pas nier que la décision ait été prise rapidement. Et c’est effectivement un point qui a pu heurter certains catholiques. Le procès en béatification (étape préalable à la canonisation, Ndlr) a débuté 41 jours après la mort de Jean-Paul II, sans attendre le délai prescrit de cinq ans après son décès. A sa mort, quand la foule criait « Santo subito », il s’agissait là de réactions fortement marquées par l’émotion qui peuvent parfois ôter le discernement et le recul nécessaire pour vraiment jauger la qualité d’un pontificat. Il y a très certainement eu des pressions massives de la part de la Curie romaine et de la part des fidèles pour que cela aille vite. Même si, effectivement, Jean-Paul II est décrié par certains catholiques, globalement il demeure extrêmement apprécié de par le monde. L’Eglise a peut-être voulu « surfer » sur la popularité de Jean-Paul II et marquer les esprits par cette décision rapide.

Christian Terras :
Béatifier puis canoniser un pape qui a eu un pontificat aussi long (27 ans, le troisième plus long de l’histoire de l’Église, Ndlr), aussi important, aussi sensible, seulement neuf ans après sa mort alors que l’Histoire demanderait de peser le pour et le contre de son action à l’échelle mondiale, me paraît totalement insensé. Neuf ans ce n'est pas un délai suffisant pour avoir une distance historique permettant d'évaluer avec justesse le rôle qu'il a joué.

Marcial Maciel, fondateur du la légion du Christ ©AFP
Marcial Maciel, fondateur du la légion du Christ ©AFP

Si le pape polonais est très populaire au sein de l’Église et dans le monde, certains relèvent cependant des ombres au tableau. Quelle est votre analyse sur les points suivants :


L’église protégeant les prêtres et évêques accusés de pédophilie


VL : Il est vrai que le pontificat de Jean-Paul II a été marqué par certaines controverses, notamment ses affinités avec le fondateur de la légion du Christ, le père Maciel qui, depuis, a été reconnu coupable d'abus sexuels sur des mineurs et des séminaristes. On ne peut pas nier que le pape a voulu passer sous silence ce problème des prêtres pédophiles envers et contre tout. D’ailleurs envers sa propre doctrine puisqu’il avait une vision de la morale sexuelle extrêmement idéale. Cela paraît assez incompréhensible vu de l’extérieur.

CT : Je pense que, pour le moins, ce pape a manqué de discernement. Il s’agit d’un scandale gravissime ! Plus de 5 000 prêtres seraient impliqués et plus de 150 000 victimes seraient concernées à travers le monde. Or Jean-Paul II a toujours refusé d’en mesurer l’ampleur arguant qu’il s’agissait d’un complot contre l’Eglise. Pourtant, dès le milieu des années 1980, un certain nombre d’évêques américains l’avaient interpellé sur ce sujet. Il a fallu attendre 2010 pour que Benoît XVI prenne conscience de l’ampleur du problème et commence à le régler. Le fait que Jean-Paul II n’ait pas voulu aborder de manière franche et transparente cette question des prêtres pédophiles au sein l’Eglise est une tâche indélébile.

Eviction de nombreux théologiens
 

VL : Beaucoup de grands théologiens, de la théologie de la libération en particulier, ont été « placardisés ». Pour comprendre ce point, il faut prendre en compte le fait que Jean-Paul II était le fruit de son époque. Du fait de sa propre histoire, ce pape polonais avait en horreur le communisme. La théologie de la libération se rapprochant de certaines théories marxistes, il a descendu en flèche cette théologie très importante en Amérique latine. Mais d’autres théologiens, de très grande valeur, ont aussi été évincés. Je pense à Hans Küng qui avait notamment écrit un livre donnant la vision d’un Jésus rebelle, hors de toute institution.

CT : Au nom de sa nouvelle politique d'évangélisation, Jean-Paul II n'a cessé de réprimer les théologiens et théologiennes qui essayaient de repenser la foi chrétienne. Environ 1 000 d'entre eux ont été interdits d'enseignement, de conférence et d'édition. Accusés de ne pas défendre la véritable foi catholique, ils ont été sévèrement sanctionnés. Cela vaut pour la théorie de la libération mais pas uniquement.
Je pense également à toute la théologie qui se rapporte aux questions éthiques, morales, familiales et sexuelles qui se penchait notamment sur le sujet de l’euthanasie, de la contraception, etc. La sanction de ces personnes a pénalisé l’Eglise catholique au niveau de son laboratoire de recherche à l’échelle internationale et a rendu impossible toute forme de discussion. On a appliqué le magistère tel quel sans se confronter aux questions que les sciences humaines et les évolutions sociétales peuvent poser à la foi catholique.

Le pape Jean-Paul II et Augsuto Pinochet
Le pape Jean-Paul II et Augsuto Pinochet
Soutien aux dictatures latino-américaines

VL : Craignant de voir s’implanter le communisme en Amérique latine, il a soutenu des dictatures. En donnant, par exemple, sa bénédiction à Pinochet alors même qu’on l’accusait de tortures, etc. Certains sont même allés jusqu’à l’accuser de connivence avec la CIA. C’est un pape qui a énormément œuvré pour les droits de l’Homme mais avec cette ambiguïté. Dès qu’ils étaient défendus par des personnalités ou des partis proches du communisme, il leur déniait toute légitimité. Ce fut par exemple le cas de l'archevêque salvadorien : Oscar Romero. Son assassinat est quasiment passé sous silence dans les discours du Vatican.

CT : Jean Paul II, avant d’être un pape spirituel et théologique, était un pape politique. Son approche était très binaire : l’axe du bien, l’axe du mal. Certes, il a soutenu la Perestroïka de Gorbatchev. Mais n’oublions pas qu’au nom de la défense de l’occident chrétien en Amérique latine, il s’est non seulement opposé à la théorie de la libération mais il a aussi cautionné des dictatures. Celle de Pinochet, au Chili, ou celle de Videla en Argentine qui a tout de même causé 30 000 morts.
 

Une morale intransigeante

VL : Par principe le catholicisme érige la vie comme une valeur absolue. Et donc effectivement l’Eglise s’est toujours positionnée contre l’avortement, les méthodes de contraception artificielle, et l’euthanasie. C’est une position classique de l’Eglise qui demeure inchangée à l’heure actuelle. Il est difficile pour l’Eglise de tenir un autre discours. Même sur la question des divorcés remariés, Jean-Paul II s’est montré extrêmement intransigeant. Ce n’était pas un pontificat "moderne", celui du pape François le sera peut-être davantage.
Concernant son refus d’encourager le recours aux préservatifs en Afrique, alors que le SIDA faisait des ravages, il aurait probablement fallu être un peu plus pragmatique.

CT : Si Jean-Paul II a fait entrer l’Eglise dans la modernité de la communication, sur le fond, en revanche, il était intransigeant et conservateur particulièrement en ce qui concerne le mariage, la famille ou la sexualité. Il a fait preuve d’une rigueur moraliste et familialiste en décalage complet avec l’évolution de la société. Là aussi, il a adopté une posture très binaire : culture de mort contre culture de vie. L’Eglise étant du côté de la vie.
Viscéralement opposé à la contraception et à l’avortement, il a exercé un lobbying intense auprès des Nations unies afin de bloquer tout projet prévoyant l’instauration d’un planning familial (accès à la contraception, à l’avortement, etc.) N’hésitant pas à s’allier aux pires dictatures, il a joué de son aura et a pesé de tout son poids pour faire infléchir la conférence du Caire organisée par les Nations unies en 1994.

Place des femmes dans l’Eglise

VL : Jean-Paul II était un pape extrêmement généreux, créatif, ouvert sur les autres mais par rapport aux femmes il avait une vision totalement machiste et réactionnaire. Etant né dans les années 1920, il est aussi le fruit de son époque. Pour lui la femme devait être à l’image de la vierge Marie, ce qui pour le commun des femmes, n’est pas un modèle facile à suivre. Ce qui est sûr c’est qu’aucune place n’a été faite pour les femmes dans l’Eglise.

CT :
Sur ce point-là aussi, Jean-Paul II est resté sur des archaïsmes en décalage avec la société, arc-bouté sur un cléricalisme masculin qui ne laisse pas de place aux femmes. Particulièrement régressif, il a verrouillé doctrinalement le fait que celles-ci ne puissent pas accéder à des responsabilités ministérielles dans l’Eglise catholique. Avec sa lettre apostolique sur l'ordination sacerdotale réservée aux hommes, il a bloqué toute perspective d'évolution. Il ne voulait pas (à l’image de la religion anglicane) de diaconesses, de femmes prêtres et encore moins d’évêques. Il les a toujours reléguées dans des positions secondaires de service.


Scandale de la banque du Vatican

VL : Jean-Paul II a effectivement fermé les yeux sur les dérives complètement mafieuses de certains membres du Vatican. Sur ce point, il y a eu un double discours des instances catholiques qui ont pratiqué une véritable politique de l’autruche, refusant de voir ces dérives au sein de la banque du Vatican.

CT : Dans les années 1980, Jean-Paul II a préféré ignorer certaines pratiques frauduleuses et mafieuses. Il n’a pas entrepris la réforme qu’il convenait de faire à l’époque pour éradiquer ces pratiques au sein de la banque du Vatican. D’ailleurs, si Benoît XVI a démissionné en 2013, c’est probablement en partie à cause des scandales financiers qui étaient devenus ingérables.


Dérives sectaires

VL : On ne peut nier qu’au cours de son pontificat il a apporté son soutien à certaines organisations un peu sectaires ou d’extrême droite dans l’Eglise.

CT : Toujours au nom de cette politique d'évangélisation, il a encouragé un certain nombre de groupes religieux qui posent aujourd'hui problème dans l'Eglise. Il a mis en place de nouveaux ordres, complètement à sa botte : l'Opus Dei, les Légionnaires du Christ… Des groupes très fondamentalistes qui sont même devenus l'objet de dérives sectaires et d'embrigadement de jeunes.

Soeur Marie Simon Pierre. Sa guérison a été reconnue par l'Eglise comme le 1er “miracle“ réalisé par Jean-Paul II ©AFP
Soeur Marie Simon Pierre. Sa guérison a été reconnue par l'Eglise comme le 1er “miracle“ réalisé par Jean-Paul II ©AFP

Des fidèles place Saint Pierre à Rome ©AFP
Des fidèles place Saint Pierre à Rome ©AFP
Sur le fond, le pape Jean-Paul II mérite-t-il, à vos yeux, d’être canonisé ?

VL : Ce n’est pas mon rôle de dire s’il doit être canonisé ou pas car c’est une question interne à l’Eglise. On peut avoir son opinion mais ce ne sont pas les laïcs (se dit d'un chrétien qui ne fait pas partie du clergé, Ndlr) qui décident de canoniser une personne ou non. Il y a eu des points vraiment forts dans son pontificat. C’était un très bon orateur qui avait un charisme exceptionnel. Avant Jean-Paul II, l’Eglise était en déshérence. Il a su redynamiser l’Eglise auprès des jeunes et les mobiliser – souvenez-vous de l’affluence très importante aux JMJ (journées mondiales de la jeunesse). Il a aussi beaucoup œuvré dans les pays de l’Est. En Pologne, son pays d’origine, il a joué un rôle extrêmement actif pour faire chuter le communisme notamment grâce à son soutien à Lech Walesa. Parmi les autres points forts de son Pontificat, on peut citer le rapprochement interreligieux. Il a eu une véritable politique de dialogue ouvert avec les autres religions. Ce qui n’est pas si fréquent. Il a dénoncé les excès du capitalisme et a pris un parti fort pour les plus pauvres. Il a aussi été un grand mystique au sens propre du terme, il priait énormément. Pour les catholiques pratiquants c’était un modèle. Et il a surtout énormément donné de sa personne jusqu’à ce qu’il ne soit même plus du tout en mesure physiquement de tenir le rythme. C’est le Pape qui a le plus voyagé... Mais dire que ça a été un Saint c’est une toute autre question.

De fait, ce sont aussi des décisions un peu politiques qui souvent dépassent le cadre de l’exemplarité ou non de la personne. La plupart des papes du XXe siècle ont été canonisés donc cela peut donner l’impression qu’il est de bon ton de canoniser ses prédécesseurs. Peut-être au risque de donner l’impression de galvauder le titre de saint. 

CT : Il faut reconnaître qu’il a eu le génie de faire entrer l’Eglise dans la communication qu’on a d’ailleurs souvent confondue avec la modernité du contenu. Certes, cet homme était doté de qualités et, ancien homme de théâtre, il avait un charisme évident. Pour autant être un modèle de sainteté cela implique être un modèle de discernement, affronter les problèmes lorsqu’ils se posent et non pas les fuir. Or, selon moi, il a manqué de discernement sur des problèmes gravissimes dont l’église se remet difficilement. C’est pourquoi je pense qu’il n’avait pas les qualités pour être hissé sur les autels et être un exemple de sainteté pour l’église catholique. Et ne serait-ce que pour l’affaire des prêtres pédophiles, non je ne pense pas qu’il devrait être canonisé.

D’après vous, les fidèles opposés à sa canonisation sont-ils minoritaires ?

VL : En France les catholiques sont plutôt majoritairement attachés à Jean-Paul II même si l’opposition qui s’exprime est plus vive que dans d’autres pays. Ceux qui critiquent cette canonisation, sont, pour la plupart, des fidèles très engagés dans le catholicisme social, plutôt des catholiques de gauche. Mais je pense aussi que beaucoup de personnes qui soutiennent sa canonisation n’ont pas vraiment connaissance des points qui sont problématiques ou les ont oubliés. Hormis, peut être, la question de la morale qui effectivement est connue de tous. C’est un pontificat qui a tellement été encensé que finalement beaucoup de catholiques ne gardent en mémoire que les aspects glorieux. Ils retiennent essentiellement le charisme de Jean-Paul II, son côté infatigable pèlerin qui a un peu occulté les aspects plus controversés de son pontificat.

CT :
Non nous ne sommes pas minoritaires. Dans un premier temps, Jean-Paul II a cassé le moule habituel des papes précédents, ce qui a attiré bien des gens. Mais, aujourd’hui, on rencontre de plus en plus de personnes qui en ont une vision critique. Ils  sont sortis de cette sorte de séduction que ce pape a pu exercer auprès de nombreux catholiques. Aujourd’hui, même s’ils sont nombreux à soutenir Jean-Paul II de manière indéfectible, il y a aussi une majorité silencieuse qui n’est pas forcément enthousiaste à l’idée de cette canonisation. Dans le catholicisme français en tout cas.

Interviews réalisées séparément.

Jean XXIII, l’autre pape canonisé

Jean XXIII, surnommé « le bon pape » sera canonisé en même temps que Jean-Paul II. Un jumelage qui ne fait pas l’unanimité. « Associer deux papes si contradictoires dans leur vision du monde et de l’Eglise me paraît totalement inopportun », peste Christian Terras. Avant de poursuivre : « Le pape du concile Vatican II qui a ouvert l’Eglise au monde ne devrait pas être jumelé à Jean-Paul II qui a fait une interprétation très restrictive de ce concile ».

« Il est vrai que ces deux papes étaient sur des positionnements très différents. Il est donc compréhensible que certains catholiques puissent être heurtés par cette association », explique Virginie Larousse. « Mais pour le pape François il ne s’agit pas de dire que ces deux papes étaient sur la même ligne mais plutôt d’organiser un événement marquant et hautement symbolique. De plus, ce choix est principalement lié à des questions économiques et d’organisation. Une célébration coûte moins cher que deux