Jeremy Corbyn, nouveau dirigeant des Travaillistes britanniques

Jeremy Corbyn, nouveau leader du Labour
Jeremy Corbyn, nouveau leader du Labour

Jeremy Corbyn favori pendant la campagne a suscité l’engouement de toute une frange de la population qui s’était éloignée de ce parti. Il emporte la primaire avec 59,5% des voix. C'est le plus à gauche des grands noms du Labour, un eurosceptique de 66 ans , farouche opposant des politiques d'austérité néo-libérales.

Lire ci dessous le reportage sur la campagne de Jeremy Corbyn d'Eric Albert, correspondant du quotidien Le Temps à Londres.

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Voilà seulement six semaines que Declan s’est porté volontaire, prenant sa carte du Parti travailliste. Tarik l’a suivi deux semaines plus tard. Faduma les avait devancés d’un mois à peine. Tous les trois, âgés d’une vingtaine d’années, sont maintenant membres du Labour, à leur propre grand étonnement. «Pour moi, les travaillistes ne représentaient pas une vraie alternative, témoigne Tarik, un Londonien qui travaille sur des chantiers. C’était des Tories light. Mais soudain, tout a changé.»

Le changement auquel il fait référence est l’arrivée sur le devant de la scène politique britannique d’un homme, Jeremy Corbyn. Le député de 66 ans est à la surprise générale favori pour devenir le leader du Parti travailliste ce samedi, quand les résultats de la primaire seront annoncés. Peu connu du grand public il y a trois mois, le vieux militant anti-austérité, anti-armement nucléaire, anti-guerre et anti-privatisations emporte tout sur son passage. Ses positions n’ont guère changé depuis les années 1980, y compris sur la question européenne: à l’époque, les travaillistes étaient eurosceptiques, et Jeremy Corbyn demeure très hésitant sur le sujet. Pour l’instant, il refuse de dire s’il votera pour ou contre le maintien du Royaume-Uni dans l’Union européenne lors du référendum que le premier ministre David Cameron va organiser d’ici à la fin de 2017.

Ses opinions tranchées, claires, semblent emporter l’adhésion des militants. Les rares sondages (à prendre avec prudence étant donné que cette primaire est organisée pour la première fois) lui donnent autour de 50% des voix, deux fois plus que ses principaux rivaux Andy Burnham et Yvette Cooper.

Quel que soit le résultat final, Jeremy Corbyn provoque en tout cas un enthousiasme débordant, comme le Parti travailliste n’en a pas connu depuis deux décennies, juste avant l’ère Tony Blair. Par centaines de milliers, les militants comme Declan, Tarik et Faduma ont pris leur carte. A la clôture des listes électorales mi-août, près de 600 000 personnes étaient membres ou «sympathisants» du Labour (un simple paiement de 5 francs est suffisant), deux fois et demie de plus que pendant les élections législatives de mai dernier.

Ce sont généralement des activistes ancrés à gauche, présents à toutes les manifestations depuis des années. Ils ont défilé contre la hausse des frais d’université, l’exploitation du gaz de schiste ou encore l’austérité. Mais jamais ils n’auraient imaginé que le Parti travailliste représenterait leurs idées. Le «peuple de gauche» britannique, qui n’avait jamais complètement disparu mais était inaudible, a retrouvé un porte-parole.

Jeremy Corbyn fait aussi revenir les anciens militants, qui se sont éloignés pendant les années de Tony Blair et de Gordon Brown (1997-2010). «Pendant cette période, à chaque fois que les travaillistes imposaient des coupes dans les allocations sociales, ou un durcissement dans le traitement des pauvres, on me disait: «Ne te plains pas, ce serait pire si les conservateurs étaient au pouvoir», se rappelle Barbara, une militante de longue date. On a avalé toutes les couleuvres. Mais ça suffit!»

Depuis deux mois, Jeremy Corbyn enchaîne les meetings électoraux devant des salles combles. A Ealing, dans l’ouest de Londres, la salle municipale de 500 places ne suffit pas ce jour-là. Une deuxième salle retransmettant le discours sur un grand écran déborde également. Près d’une centaine de militants restent bloqués à l’extérieur, faute de place.

La foule est enthousiaste et enchaîne les standing ovations. Jeremy Corbyn n’est pourtant pas particulièrement grand orateur. Si ses convictions sont évidentes, il enchaîne les phrases d’une voix un peu cassée, après près d’une centaine de meetings en moins de trois mois. «C’est le fond qui compte, pas la forme, rétorque Declan. Il dit vraiment ce qu’il pense. C’est un tel vent d’air frais.» Le candidat incarne l’anti-Blair par excellence, avec un discours qui n’est pas ciselé au mot près, et une absence de petites phrases destinées aux médias.

La base militante, qui s’est longtemps sentie délaissée, adore. «C’est extraordinaire de voir cette résurgence de la gauche, s’exclame Harriett, une ancienne soixante-huitarde. Il apporte de l’espoir aux gens, qui le considèrent presque comme le messie.»

En déplaçant son parti vers l’aile gauche, Jeremy Corbyn va cependant à l’encontre d’un consensus politique: les élections britanniques se gagnent au centre. En se rapprochant de la base, il risque de se couper de la majorité d’un électorat qui a voté à deux reprises pour David Cameron et l’austérité. «Si nous avons perdu en mai, c’est parce que nous ne proposions pas une alternative suffisamment différente des conservateurs», rétorque Declan. Il souligne aussi que les travaillistes, à force de centrisme, ont perdu une grande partie de leurs sympathisants en Ecosse et dans le nord de l’Angleterre, qui étaient autrefois des bastions imprenables. Le pari n’en demeure pas moins énorme.