Jeunes en Norvège : le meilleur et le pire

Anders Behring Breivik, 32 ans, a révélé le pire visage de la jeunesse norvégienne, dont une partie est attirée par les sirènes de l'extrême droite, qui sait comme ailleurs utiliser les frustrations d'un pays pourtant très riche. Mais ces attaques terroristes ont aussi montré le meilleur, parmi les victimes (76 dans les deux attaques du 22 juillet), ces jeunes travaillistes réunis sur l'île d'Utøya. Portrait croisé de deux mondes aux antipodes.

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Rassemblement des jeunes travaillistes sur l'île d'Utøya, le 21 juillet, veille du massacre.
Rassemblement des jeunes travaillistes sur l'île d'Utøya, le 21 juillet, veille du massacre.
Source : http://fr.altermedia.info
Le journaliste de la télévision norvégienne NRK Peter Svaar fut parmi les premiers sur les lieux de l’explosion qui venait de frapper les immeubles du gouvernement norvégien. La fusillade d’Utøya n’avait pas encore commencé. Svaar ne savait presque rien, mais il a informé tout le pays, minute par minute, au fur et à mesure de ce qu’il apprenait sur place. Sans ciller. Pas froidement, ni sans émotion, mais de manière factuelle. Il fut aussi le premier à parler d’Utøya.

Svaar rentra chez lui vers 22 heures. Ça devait être son dernier jour de travail avant les vacances. Une fois chez lui, il reçut un texto d’un ami. Voilà le suspect, disait-il, renvoyant sur  une page de Facebook. Le suspect venait d’être arrêté à Utøya. En consultant la photo, Svaar découvre un visage connu. Celui de son ami d’enfance : Anders Behring Breivik. Un nom que de nombreuses personnes, à commencer par tous les officiels, refusent désormais de prononcer. Pour Svaar c’est différent. Il était à l’école avec Breivik. Ils ont grandi dans le même quartier de la ville, assez huppé.

Autoportrait d'Anders Behring Breivik
Autoportrait d'Anders Behring Breivik
Source : AFP.
UN PUR PRODUIT DE NOTRE SOCIÉTÉ

"Au début, je ne pouvais pas le croire, dit Svaar. Je connaissais l’homme qui avait froidement massacré 77 personnes, trompant ses victimes, tirant deux fois sur chacun pour s’assurer qu’ils soient bien morts, avec des balles à fragmentation faites pour faire souffrir..."

"Nous n’étions pas différents. Nous avons le même âge, nous sommes allés dans les mêmes écoles. Enfants, nous ne manquions de rien, et nous n’avons été victimes d’aucune injustice sociale. Mais moi, je n’ai pas passé des heures devant mon ordinateur pour chercher des recettes de bombes", dit Svaar. Qui n’avait pas non plus la même haine, la même rage que son ami. Il ne comprend pas.

Il se souvient d’un ami souriant, blagueur, mais obsédé par son physique, et se bourrant de stéroïdes pour se muscler. Mais il n’a jamais été un solitaire. En somme, c’était un garçon comme les autres. "Je ne comprends pas ce qu’il lui a pris. Il n’est pas fou, malheureusement (ça aurait créé une distance confortable entre nous), mais froid, intelligent et calculateur. Celui que j’ai connu était un pur produit de notre société. L’un d’entre nous".

Recueillement à Oslo en hommage aux victimes de Breivik le 27 juillet.
Recueillement à Oslo en hommage aux victimes de Breivik le 27 juillet.
Source : http://upbeatmanagement.blogspot.com
SUR L'AUTRE RIVE

Eskil Pedersen, leader des jeunes travaillistes, a dû faire face à Breivik, revêtu d’un uniforme de police et lourdement armé, sur Utøya. "Nous avons cru que le pays était en guerre", raconte Eskil au journal VG. Les occupants de l’île, participant comme tous les ans à l’université d’été des jeunes travaillistes, étaient regroupés dans la maison principale, pour être informés de ce qu’il se passait à Oslo. Pedersen reçut un coup de fil d’un bateau, lui demandant de s’y rendre le plus vite possible. Il se rua dehors, courut le plus vite possible. Lorsqu’il atteignit le bateau, on lui cria de s’allonger par terre.

Sur l’autre rive, on les emmena vers la police. "Je pensais qu’eux aussi faisaient partie de ce plan machiavélique. J’avais l’impression que je ne pouvais faire confiance à personne", dit Pedersen.  Maintenant il s’efforce de regarder vers l’avant. "Nous serons pour toujours la génération du 22 juillet. Mais c’est un point de départ. Nous promettons de retourner à Utøya l’année prochaine".

C’était le douzième séjour d'Eskil Pedersen à Utøya. Tous les ministres s’y sont rendus. L’ancienne Première ministre Gro Harlem Brundtland venait d’y faire un discours, juste avant l’arrivée de Breivik. Il a déclaré quelle était sa principale cible, mais il est arrivé trop tard, retenu par des embouteillages.

De nombreux jeunes d’Utøya se sont comportés en héros, aidant leurs camarades à fuir. Beaucoup d’autres sont morts sous les balles de Breivik. Ils ont tous vécu dans ce petit pays, jusque là si paisible, un peu naïf sans doute vis à vis de ses propres dangers. Depuis, les jeunes norvégiens parlent d’une seule voix, y compris ceux d’origine étrangère, souvent des immigrés de deuxième génération, parfaitement intégrés. "Non à la terreur, disent-ils. Elle ne va pas détruire les valeurs de la Norvège. Et nous allons tous 'reprendre Utøya'".