Jeunesse arabe : la Révolution, et après ?

Le cru 2014 des porteurs de projet soutenus par SafirLab (© Juliette Robert)
Le cru 2014 des porteurs de projet soutenus par SafirLab (© Juliette Robert)

Ils ont, presque tous, moins de 30 ans et viennent du Yémen, du Maghreb ou d’Égypte. En s'engageant pour leur communauté, pour les droits des femmes ou la gouvernance des jeunes dans leur pays, tous rêvent de contribuer à construire l'avenir de leur pays dans le sillage des Printemps arabes. Rencontre avec six jeunes porteurs de projets du monde arabe, actuellement en séminaire SafirLab à Paris.

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En Égypte, Mohamed Azmi et Caroline Kamel s'engagent tous deux pour leur communauté. Mohamed derrière sa caméra, ravive la culture nubienne, et Caroline, de sa plume, témoigne des difficultés de la communauté copte.

Mohamed AZMI, 34 ans, développe un projet de production de films communautaires en nubien, pour les faire traduire dans d’autres langues. Il défend la culture nubienne sous toutes ses formes (linguistique, artistique...) Une culture qui fait partie de son être, mais dont, jusqu'à la promulgation de la nouvelle Constitution égyptienne, il est resté frustré.

(© Juliette Robert)
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"En tant qu'avocat, j'ai depuis toujours eu à l'esprit le projet de défendre nos droits au multiculturalisme. Je ressentais déjà le besoin de faire des recherches sur nos racines, notre culture, notre langue, pour les transmettre aux nouvelles générations et les faire évoluer. Mais c'est la nouvelle Constitution, qui stipule le droit des Nubiens à pratiquer leur culture, qui a été mon point de départ. J'ai commencé à apprendre à lire et à écrire le nubien il y a trois ans. Nous sommes environ 4 millions. Or quand le haut-barrage d'Assouan a été mis en service, en 1964, nombre de Nubiens ont été déplacés et expropriés, mais l'Unesco ne protège que le patrimoine matériel, pas le patrimoine humain."

Reporter depuis 2012, Caroline KAMEL, 28 ans, suit l'actualité du peuple copte. Son projet "Coptes : citoyens et non minorité", veut favoriser l’intégration de la jeunesse copte dans la vie politique et l’encourager à exercer ses droits politiques en sortant de l’isolement qui lui a été imposé durant des décennies.

(© Juliette Robert)
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"Les coptes d'Egypte restent des citoyens de seconde classe et n'ont pas les mêmes droits que les autres. Moi-même, qui suis originaire d'un petit village, je sais ce que discrimination et répression veut dire. J'ai longtemps voulu émigrer, quitter l'Egypte. Mais quand la Révolution a éclaté, je suis montée au Caire pour y participer et témoigner comme journaliste, avec le soutien de ma famille - malgré la pression de l'entourage et les dangers que je courais en tant que femme, chrétienne et seule. Là, j'ai rencontré d'autres coptes. Lorsque les Frères musulmans ont pris le pouvoir, beaucoup ont émigré. Moi, plutôt qu'être une citoyenne de second ordre dans un autre pays, j'ai préféré rester vivre dans ce pays, mais comme citoyenne de plein droit. Je ne sais pas si j'y parviendrai, mais je vais me battre pour témoigner des problèmes des Coptes, les impliquer dans la vie politique et ouvrir les yeux de la communauté internationale. Je rêve de devenir écrivain, et c'est ici que je veux réaliser mon rêve."

Au Yémen, les femmes restent les oubliées de la société. Et pourtant, elles ne manquent pas de ressources. Pour défendre leurs droits, une femme et un homme :

Ghadeer El SANAWI est à la tête du projet Sheba’s Return dont l’objectif est d’organiser des formations pour les femmes, afin qu’elles puissent défendre leurs droits et prendre part à la vie politique de leur pays.

(© Juliette Robert)
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"Sheba est le nom de l'ancien royaume du Yémen, qui était gouverné par une femme. Le nom de notre projet, Sheba's return, symbolise le retour des droits des femmes. La plupart des femmes au Yémen, aujourd'hui, ne savent même pas qu'elles ont des droits et encore moins qu'elles peuvent les revendiquer, et qu'il y a plus dans la vie que les rôles auxquelles elles sont cantonnées à la maison. Avec six autres filles, j'ai participé à une formation de leadership pour les femmes aux États-Unis. A notre retour, nous avons mis à profit ce que nous avions appris pour monter notre projet et recruter des militantes, aidées et financées par des organisations américaines. Pour moi, honnêtement, être femme au Yémen n'est pas problématique, car ma famille m'a toujours soutenue et que je suis reconnue pour mon action."

Abdulrahman HUSSAIN réalise avec un minimum de moyen des vidéos de sensibilisation aux droits des femmes au Yémen. Dans le cadre de son projet Voices of Yemeni Women ("Voix de femmes du Yémen"), le documentariste de 28 ans, à l’heure de la rédaction de la nouvelle Constitution, donne la parole aux femmes pour qu'elles expriment leurs revendications et attentes.

(© Juliette Robert)
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"Penser en termes d'hommes et de femmes est une erreur, nous devons nous tenir les coudes pour défendre les droits humains. Or les femmes sont encore les premières victimes au Yémen. Avant les révoltes dans mon pays, en 2011, je ne pensais qu'à mes films, j'évitais même toute sorte d'engagement. Et puis beaucoup de mes amis participaient aux manifestations, et ils m'ont ouvert les yeux sur ce qui se passait au Yémen. Les filles, surtout, m'impressionnaient au-delà de tout. Les voir manifester, risquer chaque jour leur vie, tout en travaillant d'arrache-pied m'a fait l'effet d'un électrochoc. Elles ont ouvert une nouvelle page de ma vie. Alors j'ai décidé de mettre le langage de la caméra et mes compétences de vidéaste au service de celles qui ont besoin que l'on raconte leur histoire pour initier un changement."


Au Maghreb, les Printemps arabes ont bouleversé les rapports politiques. Comment les jeunes générations gèrent-elles les changements et les responsabilités dont ils se sentent investis ? Mohamed Benba au Maroc et Ayla Sellami en Tunisie tentent chacun à leur façon de faire changer les choses.

Ayla SELLAMI
a 27 ans et veut remédier à la sous-représentation des jeunes en Tunisie. Elle veut offrir à des jeunes un programme de simulation de gouvernance locale en Tunisie. Concrètement, les participants mèneront des recherches sur les enjeux de l'action politique locale et joueront le rôle d’élus au sein de la municipalité.

"La population tunisienne est composée à 60 % de jeunes de 20 à 29 ans, qui restent absents de la scène politique. Comme je trouvais que les jeunes ne sont pas suffisamment représentés, j'ai passé mon temps, à partir de décembre 2013, à l'Assemblée nationale pour assister aux débats en vue de la nouvelle Constitution. Toute la journée, j'observais pour comprendre comment fonctionne la gouvernance. La nouvelle Constitution insiste sur la décentralisation et la gouvernance locale - un nouveau concept. J'ai pensé qu'il était urgent de fournir aux jeunes le savoir et le savoir-faire nécessaire pour s'impliquer en politique, indépendamment de leurs idées, en agissant sur leurs capacités d'argumentation. Mes autres chevaux de bataille : l'abolition de la peine de mort et les droits des femmes."

Mohamed BENBA a tourné une série de petites vidéos intitulées "Minute de changement", qu’il diffuse sur YouTube, afin de sensibiliser les jeunes Marocains à certaines questions de société et les inciter à prendre des initiatives individuelles pour faire évoluer les choses. Objectif : mettre en lumière, toujours à travers des vidéos, des initiatives locales.

(© Juliette Robert)
(© Juliette Robert)
"Les initiatives qui visent à changer quelque chose - n'importe quoi - sont rares au Maroc. Or autant l'Etat dépense pour la culture, autant l'argent manque pour le social. Et pourtant, il y a des jeunes, ici, qui essaient d'agir pour leur communauté et de venir en aide aux autres, ne serait-ce que pour les aider à acheter des vêtements chauds l'hiver ou un mouton pour les fêtes religieuses. Le but de nos vidéos est de raconter leurs histoires en images pour qu'ils soient une source d'inspiration et qu'ils puissent échanger entre eux sur des projets sociaux. C'est comme cela que sont nées les "minutes de changement", en avril 2014. Même si je pars étudier à l'étranger, aux Etats-Unis ou en Turquie, je continuerai à contribuer au projet."