Jeux de mots : comment garder le français vivant ?

A la veille de la semaine de la langue française 2013, linguiste et sémiologue Marie Treps, vient de publier une nouvelle édition de son ouvrage "Enchanté de faire votre plein d'essence" dans lequel elle réhabilite calembours et pataquès, des jeux de mots désuets, pour "chatouiller notre chère vieille langue française". Jouer avec la langue est une manière pour la chercheuse de garder un français vivant. Entretien

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Pourquoi était-il important pour vous de réhabiliter ces calembours et pataquès (voir les définitions en encadré) ?

J’ai réuni sous un mot inventé les « calembourdes », à la fois les calembours faits pas des gens d’esprit, de grande culture, qui font joujou avec les mots et les pataquès qui sont dus à des esprits fantaisistes ou moins cultivés et qui, quand ils parlent, se prennent les pieds dans le tapis de la langue.

Aucun des deux n’a bonne presse. Et pourtant, dès qu’ils sont  proférés intentionnellement ou non, ils déclenchent le rire.  Leur autre point commun, c’est qu’ils ne sont stupides en aucun cas. Chacun à sa manière malmène les mots pour atteindre au sens. D’un côté, en toute connaissance de cause, en feignant la bêtise on maltraite le sens. De l’autre côté, on tente d’accéder au sens et on trouve des parades pour masquer son ignorance qui sont pleines de bon sens.

Je crois qu’ils font évoluer la langue. On peut jouer avec sa langue quelle que soit la maîtrise qu’on en ait. Soit on la maîtrise parfaitement bien et toutes les allusions culturelles sont là. Soit, on ne les maîtrise pas mais involontairement on joue avec la langue pour transporter du sens.

« Vieux comme mes robes », repose sur l’expression « vieux comme Hérode ». La référence est obscure pour qui n’a jamais entendu parlé de ce roi placé sur le trône de Jérusalem par les Romains il y a très longtemps. Tout le monde sait pourtant que ça signifie très vieux. Les gens qui ne connaissent pas Hérode diront « Vieux comme mes robes » car, comme on sait, les femmes n’ont jamais rien à se mettre...

On se dit qu’en utilisant de vieilles expressions, on va employer un langage qui a des vertus esthétiques.


En dépit de son image de langue littéraire, le français ne se dénature-t-il pas et ne perd-il pas de ses qualités littéraires avec l’usage des anglicismes par exemple ?

En écrivant mon ouvrage, je me suis demandée si aujourd’hui il y avait encore des gens qui avaient cette verve là. Peut-être moins, mais c’est difficile à dire aujourd’hui.

Les anglicismes peuvent être aussi des tics de langage, inconsciemment c’est la preuve qu’on ne fait pas attention à la manière dont on s’exprime. On ne va pas chercher le mot  français ou le mot juste. Soit on va à la facilité, soit c’est aussi pour introduire des surprises dans le discours, jouer avec les mots. Ça peut relever d’un côté ludique de la langue. Et dans ce cas là, selon moi, ce n’est pas du tout condamnable.


Vous écrivez : « avec le calembour, on prend du plaisir en transgressant les règles, et c’est ça qui est bon ».  Cette manière de réinventer la langue française peut-elle être comparable avec le langage SMS utilisé aujourd’hui et qui ne respecte aucune grammaire ?

C’est sûr que ça fait peur, c’est le signe qu’on n’a plus de culture, qu’on ne sait plus écrire. On peut bien jouer avec sa langue quand on en connaît déjà bien les règles. Si vous voulez jouer au poker et bluffer, il faut d’abord bien en connaître les règles.

Mais quand on se penche de près sur les stratégies d’écriture de SMS (Lire l'article de Marie Treps sur le langage SMS), comme on a peu d’espace, on réduit les mots à leur ossature consonantique. C’est assez malin. Il y a des procédés dans les SMS qui s’apparentent au rébus. C’est un langage qui a ses propres règles et toutes ne sont pas stupides.


La langue française doit-elle aujourd’hui s’ouvrir aux évolutions  ou au contraire se fermer aux changements comme le langage SMS, les anglicismes, etc ?

La langue vivante évolue sans cesse. Les emprunts à d’autres langues, ce sont d’abord des emprunts à d’autres cultures, donc c’est une ouverture, ça a beaucoup fait évoluer la langue française. 

Même si on décidait en haut lieu qu’il faut arrêter de faire entrer des mots étrangers, par exemple dans le dictionnaire, ce sont de toute façon les usagers qui font la langue, qui décident.
Je ne pense pas que l’Académie soit fermée. Elle est garante de l’histoire de la langue. Elle transmet la langue dans toute sa profondeur historique.

Les mots, c’est une affaire de désir. Tant qu’on a de l’appétit pour des mots nouveaux, fussent-ils étrangers, c’est un signe de santé. Ça veut dire qu’on est curieux.

Fins calembours et joyeux pataquès, le français vivant de Marie Treps, invitée du JT de TV5MONDE

18.03.2013
Jeux de mots : comment garder le français vivant ?

Définitions

Calembour : jeu de mots fondé sur une similitude de sons recouvrant une différence de sens.
ex : "Dater de Jérusalem" au lieu de "Dater de Mathusalem"

Pataquès : à l'origine désigne une faute de liaison consistant à substituer un "s" à un "t" ou réciproquement. Par extension, "pataquès" est une faute grossière de langage.
ex : "d'on ne sait z'où"

(définitions tirées du livre de Marie Treps, "Enchanté de faire votre plein d'essence")


Dernier ouvrage de Marie Treps

Le calembour est partout. Il est dans la rue, à la radio et même chez les meilleurs auteurs, de Honoré de Balzac à Albert Cohen en passant par Marcel Proust. Carence de vocabulaire pour les uns, humour potache et jeu de mot un peu lourdingue pour les autres, vrai ou faux lapsus…, le calembour n’a pas vraiment bonne presse. Et pourtant, à peine proféré, intentionnellement ou non, il déclenche le rire.