Jeux olympiques : la Russie retient son souffle

A quelques semaines des Jeux olympiques de Sotchi, les ouvriers mettent les bouchées doubles pour finaliser les travaux pharaoniques sur les différents sites. Les services secrets russes contrôlent désormais l'espace aérien, les routes, la mer, mais aussi les réseaux sociaux et les communications téléphoniques. A l'origine de cette hypersécurité, la crainte de nouveaux attentats.

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Affiche avec palmiers

"A Sotchi, la police et l'armée sont omniprésentes. Ils sont 37 000 dans les rues, aux sorties de l’autoroute, partout ! Les policiers ne sont pas agressifs, mais ils contrôlent à tout va. On peut filmer librement, sauf ce qui concerne les installations olympiques, et le FSB (services secrets, ndlr) écoute toutes les communications téléphoniques. Il surveille aussi internet," témoigne sur place Frédérix Gersdorff, journaliste à la RTBF, la télévision nationale belge.

A Sotchi et dans les environs, quelque 11 000 caméras ont été installées pour l'occasion, et les militaires, outre leurs drones de surveillance, disposent de systèmes de défense antiaérienne. “La plupart des habitants que j’ai rencontrés sont plutôt satisfaits de ces mesures de sécurité. Les mécontents sont ceux qui habitent à proximité des sites. Outre la poussière, qui rend le paysage tout gris, ceux qui habitent une maison un peu disgracieuse se sont vus imposer une affiche avec des palmiers pour cacher leur façade !”

Vladimir Pourtine le 6 octobre 2013, lors du départ de la flamme  olympique (photo AFP)
Vladimir Pourtine le 6 octobre 2013, lors du départ de la flamme olympique (photo AFP)
1,35 euro de l'heure

Réussir ces jeux à tout prix et leur offrir la plus belle vitrine mondiale, c’est l’objectif de Vladimir Poutine. Sur place, les ouvriers mettent les bouchées doubles, travaillant jour et nuit, avec une rotation d’équipes toutes les dix heures et dans un ballet de camions qui tournent 24 heures sur 24.

Les autorités ont-elles pris en compte le rapport de Human Right Watch  qui, en octobre dernier, dénonçait le traitement réservé aux ouvriers ? L’ONG évoquait alors le paiement partiel des salaires, la confiscation des papiers d’identité et des cycles de travail de douze heures, sept jours par semaine pour environ… 1,35 euro de l'heure. Difficile de le savoir. A quelques semaines du coup d’envoi, la communication officielle est désormais verrouillée. Jusqu’au prix réel de ces JO. « Le chiffre de 50 milliards de dollars a été donné en mars 2013, précise Alban Mikoczy, correspondant de France 2 basé à Moscou. Depuis, aucun autre chiffre n’a filtré. De même, on ignore tout du nombre de places vendues, mais on sait que les délégations ont été réduites au maximum et que chaque spectateur sera choisi sur le carreau. Il n’y aura pas de foule, pas de débordement populaire de joie, plutôt un enthousiasme collectif très contrôlé et, concernant les places, si d’aventure il y a des trous dans le public, les autorités puiseront parmi quelques comités d’entreprise pour éviter un mauvais effet» Dernière concession du président Poutine au Comité international olympique (CIO) : la possibilité  de manifester dans Sotchi-la-forteresse dans une "zone spéciale" où les protestations pourront "librement s'exprimer", quoique sous le contrôle du FSB, qui se réserve le droit "de gérer efficacement (sic) des actions de protestation potentielles".

Les anneaux olympiques près de l'aéroport de Sotchi (photo AFP Léon Nal)
Les anneaux olympiques près de l'aéroport de Sotchi (photo AFP Léon Nal)
Pas de liquide dans les airs

A l’aéroport de Sotchi, du 1er au 26 février, 390 000 passagers sont attendus, avec des pics à 4 500 passagers par heure. Rosaviatsia, l’agence publique responsable du contrôle dans le domaine de l’aviation, vient d’interdire le transport de liquides dans les bagages à main sur l’ensemble du territoire russe. Interrogé dans le magazine "La Russie d’aujourd’hui" , Oleg Smirnov, président du Conseil public de l’aviation civile de Rostransnadzor explique : "Nous comprenons que les terroristes visent les civils, et qu’il vaut mieux assurer une sécurité maximum. Il est difficile de dire pourquoi ce sont des liquides qui sont concernés, les services secrets ont dû apprendre que certains explosifs peuvent être ainsi dissimulés et introduits à bord des avions"

Attentat de Volgograd le 30 décembre (photo AFP)
Attentat de Volgograd le 30 décembre (photo AFP)
Psychose de l'attentat

Ce que redoutent les autorités, ce sont des attentats identiques à ceux qui ont déjà ensanglantés le sud du pays, à Volgograd, à 700 kilomètres au nord de Sotchi. Les 29 et 30 décembre, deux actions suicide y ont fait au moins 34 morts. Et les autorités russes n'oublient pas la menace du chef de la rébellion islamiste du Caucase, Dokou Oumarov. En juillet dernier, l'homme le plus recherché de Russie avait appelé à empêcher la tenue des Jeux de Sotchi "par tous les moyens". D'où la psychose de l'attentat qui empoisonne le quotidien des russes.

Jeudi, à Moscou,  près de 1000 personnes ont été évacuées après une alerte à la bombe. Et les autorités ont encore renforcé les mesures de sécurité déjà très strictes, qui seront maintenues jusqu'au 23 mars, soit une semaine après la clôture des jeux paralympiques (7 au 16 mars). En fait, tout le pays semble retenir son souffle.

Samedi, l'agence fédérale antiterroriste a transmis aux agences de presse russes un communiqué faisant état de l'arrestation de "cinq membres d'une organisation terroriste internationale interdite" et précisant que "l'opération antiterroriste a abouti à la découverte et à la saisie de munitions, de grenades et d'un engin explosif artisanal contenant des éclats métalliques et prêt à être utilisé".

Quartier général du FSB (services secrets russes) à Moscou © MAXIM MARMUR / AFP
Quartier général du FSB (services secrets russes) à Moscou © MAXIM MARMUR / AFP
Grandiose fiasco

Ce qui n’empêche pas les critiques sur l'efficacité du FSB. Ainsi, au lendemain de l’attentat de Volgograd, La Gazeta.ru écrivait : “Nous assistons à un grandiose fiasco des opérations de routine des services de renseignement, qui bénéficient de privilèges politiques et financiers évidents sous le régime actuel(…) Mais nous souhaiterions savoir qui précisément nous fait peur. Les allusions aux manigances des 'coulisses de la scène mondiale' sont de moins en moins convaincantes, étant donné que tous les chefs du maquis terroriste, ainsi que les désignent les autorités, ont été éliminés depuis longtemps. Le problème, c’est que la sécurité est comprise par les autorités (composées elles-mêmes principalement de représentants, anciens et actuels, des services de renseignement) comme celle du régime, pas des citoyens."
 
En attendant, spectateurs et journalistes n’auront pas le droit de transmettre des vidéos sur leurs comptes Twitter, Facebook ou Instagram. La mesure, déjà, avait était prise lors des JO de Pékin en 2008. Il s'agit - officiellement - d'empêcher les photographes et vidéastes amateurs de faire concurrence aux agences de presse et, officieusement, de contrôler la liberté d'expression. Au nom de la sécurité, bien entendu.