Info

JO de Londres : l'olympisme entre en religion

Une joueuse de football arborant le voile islamique / Photo AFP
Une joueuse de football arborant le voile islamique / Photo AFP

Avec le port du hijab ou les aménagements logistiques liés au ramadan, l’Islam s’invite dans les JO et relance le débat sur la tolérance religieuse dans les Jeux. Cette fois, le CIO  a cédé - pour le foot- peut-être plus pour des raisons économiques que de principe olympique de neutralité.

dans
Voile ou pas voile ? Pas question ici d’une discipline sportive nautique mais bien d’un signe religieux… ou culturel, c’est selon. La Fifa (Fédération International de Football Association)  a tranché jeudi 5 juillet. Pour la première fois, les footballeuses pourront porter le hijab lors des matches disputés aux prochains JO et lors d'autres compétitions.

L’autorisation a été accordée, pour une période d’essai, par l’International Football Association Board (IFAB), organe décisionnaire au sein de la Fifa en matière de règles du jeu. Toutes les réserves médicales ou de sécurité ont été balayées.

Jacques Rogge, le président du Comité International Olympique (CIO) a lui-même entériné cette décision : « Nous approuvons cette décision de la Fifa, qui répond à des demandes culturelles et d’ordre religieux, tout en permettant un sport sans danger grâce à des voiles dotés de bandes velcro, qui ne provoqueront pas de lésions à la tête, et à l’athlète, s’ils sont empoignés », déclarait-il le 8 juillet lors du Grand Prix de Formule 1 de Grande-Bretagne.

Le voile, signe culturel ?

La joueuse iranienne Saedeh Ahmadi, en Jordanie le 29 septembre 2005 / Photo AFP Khalil Mazraawi
La joueuse iranienne Saedeh Ahmadi, en Jordanie le 29 septembre 2005 / Photo AFP Khalil Mazraawi

Dans le cas de l’autorisation du voile islamique, cette décision entre pourtant en contradiction avec la Charte des Jeux Olympiques qui stipule au chapitre 50 : « Aucune sorte de démonstration ou de propagande politique, religieuse ou raciale n’est autorisée dans un lieu, site ou autre emplacement olympique. » La Fifa se défend en disant accepter le voile comme un signe culturel et non religieux. Une manière de contourner la règle ?

Cette décision provoque le courroux de certaines associations féministes. « Les Iraniens eux-mêmes le revendiquent comme quelque chose de religieux ! C’est l’Islam politique », martèle Annie Sugier. La présidente de la Ligue du Droit International des Femmes (LDIF) insiste : « Tous les règlements, la charte olympique, les fédérations, comportent la neutralité du sport. On laisse les convictions personnelles, politiques ou religieuses dans le vestiaire. »  Pour le Comité olympique, l’important reste que les femmes puissent aussi participer, voilées ou non. Doit-on alors y avoir une hypocrisie des instances des Jeux ou un réel respect des valeurs olympiques de non-discrimination des participants ?


Femme voilée et porte-drapeau

L'équipe de foot iranienne / Photo AFP
L'équipe de foot iranienne / Photo AFP

Ce n'est pourtant pas la première fois que le voile se retrouve au coeur d'une polémique "olympique", et ce, dans d'autres disciplines que le foot. « La première femme voilée est apparue en 1996 [Aux JO d’Atlanta, ndlr] avec la porte-drapeau d’Iran. Ça signe l’origine de la bataille », explique Annie Sugier, également auteur du livre Femmes voilées aux Jeux Olympiques.  La féministe note cependant un conservatisme religieux plus prégnant : « J’ai les photos de l’équipe de foot iranienne d’il y a 35 ans, elles n’étaient pas voilées ! ». Les olympiades reflètent alors les changements de régimes et une présence plus forte des pays islamiques.

En 2008 à Pékin, 14 délégations comptent des femmes voilées dans leurs rangs. « On remarque une montée du nationaliste arabe. Il y a plus de Qataris, d’émirs propriétaires de clubs de foot, en Angleterre, en France. Il faut qu’il y ait une représentation de cette montée. Les femmes interviennent alors pour faire parties de cette représentation », explique Jean-Michel Faure, chercheur au Centre de recherche d’études sociales (EHESS) du CNRS.

“La Fifa a voulu resserer les boulons“

Le joueur de foot brésilien Kaka porte sur son t-shirt l'inscription “I belong to Jesus“ (J'appartiens à Jésus).
Le joueur de foot brésilien Kaka porte sur son t-shirt l'inscription “I belong to Jesus“ (J'appartiens à Jésus).
Le hijab n'est pas le seul élément religieux à faire débat aux JO. En effet, la période de ces Jeux d’été correspond également à celle du ramadan. Au grand dam des pays musulmans participants qui avaient demandé de décaler les dates des compétitions.  En vain. Ils ont essuyé un refus du CIO au motif que : « Les jeux sont apolitiques et "areligieux". Si l’on cède, les bouddhistes, les juifs demanderont des aménagements », souligne Lassana Palenfo membre du comité olympique, répondant à l’AFP.

Respecté potentiellement par un quart des athlètes, ce jeûne entraîne des conséquences logistiques durant les JO. Des aliments seront apportés sur chaque site de compétition afin que les sportifs puissent se restaurer dès la tombée de la nuit. Les restaurants du village olympique resteront ouverts toute la nuit. Les sportifs ont donc la possibilité de suivre le ramadan. « Certains pays tels que l’Égypte émettent des fatwas qui exemptent les athlètes de l’obligation de jeûner pendant les périodes de compétition. Des exceptions semblables sont souvent admises pour ceux qui voyagent ou font un travail manuel, mais au bout du compte la pratique religieuse est une affaire de conscience individuelle », nous a répondu le CIO.

Dans ce débat sur la religion dans le sport, la Fifa a pourtant résisté plus longtemps que d’autres fédérations. A deux reprises, elle exclut l’équipe iranienne féminine de foot dont les joueuses portent le voile. Cette année la Fifa a fini par céder. « Elle en avait marre des footballeurs brésiliens qui, quand ils marquaient un but, commençaient à faire leur prière en plein stade », souligne Annie Sugier, présidente de la Ligue du Droit International des Femmes (LDIF). « Ils soulevaient leur t-shirt avec sur leur torse marqué " I belong to Jesus " (J’appartiens à Jésus). Un Israélien avait mis sa kippa, il y avait aussi les Riberi et autres qui faisaient leur prière avant d’entrer dans le stade. Ceux qui réclamaient des lieux de prières. Il n’y avait pas que les islamistes dans l’histoire. Ça devenait intenable. Ils ont voulu resserrer les boulons après ce ras-le-bol des signes religieux dans le stade. » Ce sont finalement les islamistes qui ont demandé l’arbitrage de l’IFAB. 

Sport vs argent

Le Tower Bridge à Londres / Photo AFP
Le Tower Bridge à Londres / Photo AFP
Cette fois, le CIO abdique en acceptant les décisions prises par les Fédérations (Voir notre encadré sur les instances de décision), mais aussi les exigences de certains pays, par peur des boycotts de certaines nations qui le priveraient d’importants revenus. Par exemple, l’Arabie Saoudite envoie pour la première fois des femmes dans sa délégation olympique mais à ses conditions. Elles doivent porter une tenue traditionnelle islamique, être accompagnées d’un membre de leur famille et sont susceptibles de porter un « label islamique ».

Des requêtes en totale contradiction avec les préceptes de la Charte olympique. Mais l’Arabie Saoudite se montre très persuasive… financièrement. « Le CIO s’est dégagé de la puissance des Etats mais il est tombé sous la coupe des multinationales qui le financent et parmi lesquelles on trouve certaines puissances d’argent du monde pétrolier », explique Patrick Clastres, auteur du livre Jeux Olympiques, un siècle de passions. « Le CIO craint aussi que se constituent des concurrents régionaux avec des Jeux du Tiers monde, ou les Jeux islamiques par exemple. »

L’argent prend le pas sur l’esprit du sport et la neutralité des olympiades. « Étant donné les conséquences économiques avec les droits de retransmission télé, l’œcuménisme, l’évangélisme de la neutralité disparaissent », explique Jean-Michel Faure. Les droits de diffusion des JO représentent 47% du budget du CIO. « On accepte le voile à cause des lois de marché. Les JO sont une énorme opération commerciale, une organisation extraordinaire. Au niveau du CIO, ils ont tout intérêt à accueillir tout le monde au risque sinon de se couper des pays arabes. », analyse Jean-Michel Faure. L’émancipation des femmes musulmanes passera donc au second plan.

Organisation du CIO

CIO(Comité International Olympique) : autorité suprême , il assure la célébration des Jeux Olympiques.

Fédérations internationales de sport (FI) : organisations internationales non-gouvernementales qui administrent un ou plusieurs sports au plan mondial. Elles comprennent des organisations de sports au niveau national. Ce sont elles qui décident notamment pour le CIO des règles du jeu et des tenues vestimentaires des joueurs.

Comités Nationaux Olympiques : développent, promeuvent et protègent le Mouvement olympique dans leurs pays respectifs. Ce sont eux qui sélectionnent et désignent dans leur pays la ville qui peut présenter sa candidature à l’organisation des Jeux. Ils sont aussi les seuls à pouvoir envoyer des athlètes aux Jeux.

CIO : tribune politique ?

Au travers des différentes manifestations olympiques, certains athlètes ou des nations se sont servi des JO comme d'une tribune politique ou idéologique.

1936 : Le IIIe Reich fait des Jeux de Berlin un lieu de propagande nazie. C'est pourtant l'athlète américain Jesse Owens qui devient quadruple médaillé d'or.

1968 : Aux JO de Mexico, les coureurs américains Tommie Smith et John Carlos lèvent leurs poings gantés de noirs pendant la diffusion de l'hymne national sur le podium. ce geste de lutte contre la ségrégation raciale a pour but de soutenir le mouvement politique afro-américain des Blackpanthers. (voir la vidéo ci-dessous).

1972 : Au cours des JO de Munich, un groupe de terroristes palestiniens prend en otage onze membres de la délégation israélienne.

1976 : Trente-deux pays africains boycottent les JO de Montréal afin de remettre en cause la politique de l'Arpatheid en Afrique du Sud.

Les femmes dans les JO

« L’olympisme n’est pas un progressisme. C’est la chevalerie des sportsmen, le lutteur pour la survie de l’espèce. Il n’y a pas de place pour les femmes, la diversité, le handicap... Les JO, c’est dans un monde de la performance virile, hypermasculin où ce sont des hommes qui décident pour les femmes », souligne Patrick Clastres, auteur de Jeux Olympiques, un siècle de passions.

Aux JO d’été de Londres, seulement trois délégations n’enverront pas d’athlètes féminines. L’Arabie Saoudite, le Qatar et Brunei étaient jusqu’alors les trois seuls pays à n’avoir jamais envoyé de femmes aux JO.

Cette année, les pays du Golfe font l'effort d'envoyer des femmes pour être davantage représentés dans l’arène sportive internationale. Le Qatar a sélectionné quatre sportives, le Bahreïn huit, le Koweït trois, les Émirats arabes unis deux et le sultanat d’Oman une.

A lire aussi notre article sur la discrimination des femmes dans les JO sur notre site Terriennes.