Joseph Pulitzer, pionnier du journalisme moderne

Haï par les uns, admiré par les autres, Joseph Pulitzer fut le précurseur de la presse à sensation et d'investigation. Du petit émigré juif hongrois sans le sou au richissime patron de presse de la fin du XIXe siècle, retour sur le parcours d’un mercenaire du journalisme.


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Dans l'Amérique de l'après-guerre de Sécession, la presse est à l'image de la classe dirigeante : élitiste, austère, consensuelle. Et puis dans les années 1880, un personnage excentrique, tyrannique et hyperactif fait irruption dans le paysage new-yorkais. Doué d'un "esprit supérieur", selon ses contemporains, Joseph Pulitzer fait des journaux parfois racoleurs et sordides, mais toujours engagés et militants. Il fait surtout des journaux lus de tous, du balayeur au président - les plus lus des Etats-Unis

Joseph Pulitzer ne s'entendait pas avec son beau-père. Alors à 17 ans, il tourne le dos à une enfance dorée pour s'engager dans l'armée. Hélas, sa silhouette dégingandée et son regard myope d'intellectuel torturé ne convainquent pas. Seul l'Oncle Sam consent à l'engager, mais en vue des côtes américaines, le jeune Joseph saute du bateau et accoste le nouveau monde à la nage - pour empocher la prime destinée à son recruteur.

“C'était un rêve“


Muletier, porteur, serveur... Enchaînant les petits boulots, il se fraye un chemin jusqu'à Saint-Louis, une ville du Midwest en plein essor grâce à sa communauté germanophone - Joseph Pulitzer parle couramment allemand. Il excelle aussi aux échecs et c'est autour d'un damier qu'il se lie d'amitié avec deux rédacteurs du Westliche Post, un grand quotidien germanophone. Impressionnés par son jeu, ils lui proposent une première collaboration. "A moi, un sombre inconnu, un pauvre bougre ... C’était un rêve" écrira-t-il par la suite.

Joseph Pulitzer a le don de l'analyse et le goût de la polémique. Il maîtrise vite l’art du reportage et se fait élire au Parlement régional à 23 ans. Inépuisable sur les deux fronts, il s'insurge contre la corruption, la violence, la mafia... Tant et si bien que ceux qu'il dénonce déboulent parfois l'arme au poing dans la salle de rédaction. De reporter, il devient directeur du Westliche Post. Et puis le jour où les principaux financeurs bradent leurs parts, il les rachète pour une bouchée de pain, pour les revendre peu après avec une marge confortable.

Saint-Louis n’a jamais vu un tel personnage : une tignasse noire et bouclée, des yeux perçants, un nez busqué, un menton en galoche et une pomme d’Adam proéminente. Il se tient droit comme un I, s'habille avec une élégance désuète, s’exprime avec un accent guttural et dégage en permanence un trop-plein d'énergie.

Il n'a pas encore 30 ans lorsqu'il rachète un quotidien en faillite, le Saint-Louis Dispatch, qui devient bientôt le Saint-Louis Post-Dispatch - aujourd'hui encore l'un des plus grands journaux des Etats-Unis. Joseph Pulitzer devient riche, se marie et se fait une place au soleil dans la haute société du Midwest - il n'a plus rien à prouver.

Des journaux pour tous

Park Row, le quartier de la presse à New York avec, côte à côte, les gratte-ciel du “World“, du “Sun“ et de la “Tribune“.
Park Row, le quartier de la presse à New York avec, côte à côte, les gratte-ciel du “World“, du “Sun“ et de la “Tribune“.

Lorsque le World, un grand quotidien new-yorkais en faillite, cherche preneur, Joseph Pulitzer tient la chance de sa vie. Son ambition n’est pas seulement de faire la pluie et le beau temps dans le monde de la presse new-yorkaise, mais aussi de repousser les limites du lectorat grand public. Tous les ans, des centaines de milliers d’immigrants affluent à New York. C'est à eux que Pulitzer s'adresse. Pour la première fois, un journal s'intéresse aux laissés-pour-compte, aux gamins des rues, aux accidents, aux meurtres d'anonymes.... et aux multiples facettes d’une société en pleine mutation. Mais Pulitzer veut aussi un quotidien militant.

Une presse d'investigation engagée


Pulitzer fait de ses journaux la vitrine des positions politiques des classes moyennes et ouvrières. Militant pour l'impôt sur le revenu et des taxes sur les produits de luxe et le patrimoine, il s’insurge contre les monopoles, les abus du patronat et les brutalités de la police ; il exige des garanties en matière de logement et de santé publique, et prend position dans chaque débat économique et monétaire. Il utilise son pouvoir sur l'opinion publique comme un moyen de pression sur le gouvernement.

Animé d'un sens aigu du pouvoir et du potentiel de la presse dans l'émergence d'une société plus juste, Pulitzer mène avec panache des croisades qui font frémir la classe politique et passionnent l'opinion publique. Il dénonce la corruption et place de plus en plus haut la barre de la responsabilité sociale et du journalisme d’investigation, exigeant de ses rédacteurs qu'ils vérifient rigoureusement leurs informations.

Une inconnue est retrouvée morte chez elle et ce sont les reporters du World qui mènent l'enquête négligée par la police. C'est Pulitzer qui demande à Elizabeth Cochrane, alias Nelly Bly, de simuler la folie pour entrer à l’asile de Blackwell’s Island et dénoncer les conditions d’internement. En 1884, c'est grâce au soutien du World que Grover Cleveland, le candidat démocrate, remporte l'élection présidentielle. Lorsque le Congrès refuse de payer le socle de la statue de la Liberté, le World récolte les dons nécessaires pour que, enfin, la torche de la Liberté brille sur New York. C'est lui, aussi, qui ouvre les horizons du public américain en envoyant ses reporters partout dans le monde.

Objectif séduction

'A la rédaction du “World“'<br/>Caricature de Pulitzer
'A la rédaction du “World“'
Caricature de Pulitzer

Pour rester indépendant, un journal a besoin d'argent. Et pour cela, il lui faut être lu. Or au moment d'acheter son journal, le New-Yorkais n'a que l’embarras du choix et quelques secondes pour se décider. Alors tout, dans le World, doit être un peu plus percutant, à commencer par les gros titres et les illustrations. Comme ses concurrents, Pulitzer couvre les affaires sociales, politiques et économiques, mais il donne la priorité aux faits divers, scandales, catastrophes, événements sportifs et mondains, et inaugure des rubriques 'Femmes' ou 'Santé'.

Le reporter du World ne se contente pas de quelques informateurs. Il part à l’aventure, se mêle au peuple pour débusquer les sujets à sensation et traque les indices pour doubler la police. Et il doit faire vite. Dans la rédaction, Pulitzer claironne son mot d'ordre : "Ecrivez court pour être lu, écrivez clairement pour être compris, écrivez imagé pour rester en mémoire !" La publication doit être immédiate, l’écriture efficace. Il exige des verbes qui font mouche, des descriptions précises et des émotions fortes.

Haro sur la “presse jaune“

Le 'gamin en jaune', symbole de la presse à sensation
Le 'gamin en jaune', symbole de la presse à sensation

En 1895, le dessinateur vedette de Pulitzer lance ce qui sera le premier feuilleton humoristique de la presse américaine : Hogan’s Alley. Les héros sont des enfants d’immigrants irlandais joyeux, futés et impertinents. L'un d'eux est un petit personnage récurrent en longue chemise jaune, qui devient la star du World et le symbole du journalisme à sensation pratiqué par Pulitzer et son rival, William Hearst, à la tête du Journal. D'où le terme de presse "jaune" lancé par leurs détracteurs.

Les garants du bon goût et de la morale l'accusent de vulgarité et de sensationnalisme. Ils détestent ses méthodes et son ton tapageur, l’émotion qui suinte des mots et ses positions politiques. Leurs campagnes de moralisation, voire de censure, porteront quelques coups durs à la presse 'jaune", qui sera un temps interdite dans certaines bibliothèques publiques. Mais rien n'y fait, les lecteurs, eux, sont à jamais conquis.

La guerre des tirages

William Hearst, le meilleur ennemi de Joseph Pulitzer<br/>
William Hearst, le meilleur ennemi de Joseph Pulitzer

En 1890, le World est le journal le plus lu de New York. Pulitzer est un homme riche, mais épuisé. Il quitte la direction du quotidien, mais maintient son niveau d'exigence et continue à inonder ses rédactions de messages et d'instructions. Cinq ans plus tard, un nouveau venu sur la scène new-yorkaise ébranle sa suprématie. Directeur d'un quotidien de San Francisco qu'il a réussi à renflouer, William Hearst est jeune, fringant et à la tête d'une immense fortune familiale. Passionné de journalisme, il est prêt à affronter à armes égales Joseph Pulitzer, son modèle.

Ces deux brillants journalistes rivalisent sur tous les terrains avec un seul et même objectif : publier le titre démocrate le plus influent et le plus lu de New York. Ruineuse de part et d'autre, cette guerre les entraine à des bassesses qui laisseront Pulitzer aigri et désabusé.

William Hearst a eu raison de sa réputation, mais à sa mort, il rendra hommage "au fondateur et pionnier du journalisme moderne ; initiateur et incarnation du journalisme d'action et engagé". 

La guerre d'indépendance cubaine : la presse se heurte à ses limites


Dès 1895, toute l'Amérique s'enflamme pour la cause des rebelles cubains contre le gouvernement colonial espagnol. Appels à l'intervention du gouvernement, sondages d'opinion, reportages sur le courage des insurgés et les atrocités espagnoles... La presse "jaune" fait pression sur le gouvernement pour qu'il intervienne militairement et obtienne l'indépendance de Cuba. En 1898, c'est chose faite, et les Etats-Unis remportent une victoire écrasante en quelques semaines. Cette guerre meurtrière, dans laquelle seuls les armes et les généraux font la loi, met Pulitzer et Hearst face à leurs limites. Ils en sortent ébranlés dans leurs certitudes, affaiblis financièrement et plus humbles. C'est la fin de l'âge d'or d'un certain journalisme, et plus jamais la presse ne connaîtra l'exubérance, l'influence et la hargne de cette fin de XIXe siècle à New York. 

Joseph Pulitzer a révolutionné les méthodes et la vocation de la presse. Dans l'Amérique sans foi ni loi de son époque, il a montré qu'elle pouvait agir sur le paysage social et politique. Il est celui qui a fait de la presse un vrai contre-pouvoir, pour le meilleur et pour le pire. 

Quelques lauréats du prix Pulitzer

Poésie : Sara Teasdale en 1918 pour Love Songs
Littérature
: Margaret Mitchell en 1937 pour Autant en emporte le vent
Théâtre : Tennessee Williams en 1948 pour Un tramway nommé Désir
Caricature : Herblock en 1942, 1954, 1979, pour ses dessins dénonciateurs du Maccarthysme et du scandale du Watergate
Photo de presse : Kevin Carter en 1994 pour "la fillette et le vautour"
Bande dessinée : Art Spiegelman en 1992 pour Maus

Pulitzer en quelques dates

1847, 10 avril : naissance à Mako (Hongrie)
1864 : débarque à Boston à la nage
1867 : nationalité américaine
1868 : admis au barreau du Missouri
1870 : élu au Parlement du Missouri
1872/73 : rachète, puis revend le Westliche Post
1876 : rachète le Saint-Louis Dispatch
1877 : naissance du Saint-Louis Post-Dispatch
1878 : mariage avec Kate Davis
1883 : rachète le New York World, début de l'aventure new-yorkaise
1903 : décide de fonder la première école de journalisme, à l'université de Columbia
1911, 29 octobre : décès à Charleston, Caroline du Sud
1917 : les premiers prix Pulitzer sont décernés