Justin Trudeau, sa stratégie face à Donald Trump

Le Premier ministre canadien Justin Trudeau pendant une conférence de presse du G7 au Japon le 27 mai 2016. 
Le Premier ministre canadien Justin Trudeau pendant une conférence de presse du G7 au Japon le 27 mai 2016. 
©AP Photo/Koji Ueda

L’attentat à la Grande Mosquée de Québec n’a pas fait mollir la politique intégratoire du premier ministre canadien. Au contraire, elle la renforce. Et Trudeau fait bloc avec les maires des grandes «villes sanctuaires», dans un très habile surf avec les intérêts commerciaux des deux voisins nord-américains

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Le cabinet du premier ministre canadien, Justin Trudeau, a «fait plier» mardi 31 janvier – selon l’expression de la chaîne TVA Nouvelles – le réseau américain Fox News sur le retrait d’un tweet qui laissait penser qu’un jeune d’origine marocaine était le suspect de la tuerie de la mosquée de Québec. Il reprochait à cette télévision d’avoir laissé ce message en ligne depuis lundi 30 janvier à la mi-journée alors que peu après, l’homme, arrêté par méprise par les policiers, a été relâché et blanchi.

C’est symptomatique. Symptomatique du fossé idéologique qui règne entre les deux grands voisins nord-américains, notamment mis en lumière mardi soir dans le Forum radiophonique de RTS-La Première, lors du débat entre Emmanuelle Latraverse, cheffe du bureau parlementaire de Radio-Canada à Ottawa, et Mathieu Bock-Côté, sociologue et chroniqueur au Journal de Montréal.

Le contraste est en effet saisissant entre les Etats-Unis du très protectionniste et méfiant Donald Trump, d'une part, et le Canada de «l’humaniste» Justin Trudeau sur les questions de migration et de multiculturalisme, d'autre part. Lequel «embrasse» une politique intégratoire généreuse, mais politiquement discutée, et se garde bien de déclencher le moindre des conflits avec la Maison-Blanche pour préserver les accords commerciaux entre les deux pays, Alénaet autres. Sans pour autant «faire la carpette», Ottawa ne peut se permettre «le luxe d’un bras de fer» avec Washington.

Mais reprenons les faits, après l’attentat à la mosquée. A Québec, «des milliers de personnes ont rendu hommage aux victimes du massacre», raconte La Presse, «lors d’une vigile de solidarité organisée tout près des lieux du drame lundi soir. Une marée humaine a déferlé […] pour exprimer son soutien à la communauté musulmane.» Car ils ont été «tués parce qu’ils étaient musulmans». Mais l’attentat terroriste «ne doit pas faire dévier le Québec de sa trajectoire inclusive», prévenait le brillant et poignant éditorial du Devoir de Montréal, ce mardi 31 janvier.

Pour ne rien arranger, déplorait ce journal, « la vélocité caractéristique des modes de production de l’information à l’ère du numérique entraîne son lot de réponses tronquées à des questions posées à la hâte ». A preuve, le fameux Marocain dénommé Mohamed Belkhadir qui avait « été identifié comme un complice et un suspect dans de nombreux médias » dans un premier temps, alors qu’il n’avait finalement rien à voir avec cette sordide histoire. Il portait secours aux victimes. Radio-Canada – comme les autres médias et la très trumpiste Fox News, mais bien tardivement – a rectifié: «Il est désormais l’un des principaux témoins de la tragédie.»

Comme le concluait Le Devoir, il faut répéter qu'« ils s’appelaient Azzedine Soufiane, Khaled Belkacemi, Karim Hassan, Aboubaker Thabti, Mamadou Tanou Barry, Ibrahim Barry. Pour qu’ils ne soient pas morts en vain, il est de notre responsabilité d’ouvrir des dialogues et de renforcer l’inaliénable caractère inclusif du Québec. » Et d’ailleurs, samedi, à la veille de l’attentat, Justin Trudeau avait affirmé « la volonté de son pays d’accueillir les réfugiés indépendamment de leur foi, au lendemain de la décision de la Maison Blanche d’interdire l’entrée des Etats-Unis aux ressortissants de sept pays musulmans », explique Radio France internationale.

Fine mouche, le premier ministre canadien n’a pas commenté directement la décision américaine. Mais, plutôt habile sur les réseaux sociaux, il a publié plusieurs messages sur son compte Twitter en relation avec la nouvelle politique états-unienne, et surtout une photographie éminemment forte et symbolique « le montrant en train d’accueillir des réfugiés syriens en décembre 2015 »: il « avait tenu à se rendre à l’aéroport pour l’arrivée d’un premier contingent de réfugiés syriens dans le cadre d’un pont aérien organisé par les autorités. Depuis cette date, plus de 35 000 réfugiés syriens ont été reçus au Canada »:

Sans compter encore qu’au moment où la planète retenait son souffle en attendant l’assermentation de Donald Trump, le 20 janvier dernier, il avait été impossible pour Trudeau de passer sous silence les changements qui s’annonçaient au sud de la frontière, expliquait La Presse: « En réunion avec les maires des grandes villes canadiennes, dans un hôtel d’Ottawa, [il] a invité les élus municipaux à soigner leurs relations américaines. »

Une stratégie de «contrepoids»

Plus tard, à la sortie de cette rencontre, les maires appuyaient massivement ce message. Celui de Montréal, « en particulier, parlait d’une stratégie pour faire contrepoids » aux visées du président Trump. Citant entre autres «l’immigration, la réalité interculturelle et les échanges commerciaux », Denis Coderre avait déclaré: « Mes collègues – comme De Blasio [le maire de New York], Emanuel[celui de Chicago] ou Garcetti à Los Angeles ou Marty Walsh à Boston – ils pensent exactement comme nous autres. […] «On va pouvoir jouer un rôle de premier plan»», sous-entendu: «Nous, les villes.»

Tactique du local pour remonter vers le haut: malin et assez redoutable pour les cibles visées. Et ça n’a pas traîné. Le Journal de Québec raconte que ledit Coderre a interpellé le président des États-Unis directement sur Twitter mardi, pour lui signifier son opposition au décret migratoire signé la semaine dernière:

Traduction: « Message à Donald président Trump: Montréal est fière d’être une «Ville Sanctuaire. Les nouveaux venus et les réfugiés sont bienvenus. La diversité est notre force et partie de notre ADN.» Il faut savoir que « plusieurs grandes villes américaines, dont les trois plus importantes – New York, Chicago et Los Angeles – mais aussi Boston et Seattle, s’inscrivent, depuis la signature du décret, dans ce courant informel des villes sanctuaires. Elles s’engagent ainsi à ne pas pourchasser les immigrants et réfugiés illégaux ni les remettre aux forces fédérales.» Et le président Trump, lui, rétorque en menaçant «de couper les vivres fédéraux aux villes qui offriront refuge aux immigrants et réfugiés illégaux».

«Au nom des millions de citoyens…»

«L’intervention du maire de Montréal survient dans le cadre d’une initiative semblable des grandes villes canadiennes, poursuit Le Journal de Québec. Le caucus des 22 maires des plus importantes villes du pays a émis mardi une déclaration officielle dans laquelle ils affirment s’engager à accueillir les réfugiés d’où ils viennent et à lutter contre la discrimination raciale: ils «méritent d’être traités également selon la loi et de pouvoir tirer parti des mêmes occasions. L’exclusion de toute personne en raison de sa nationalité ou religion est inacceptable. Au nom des millions de citoyens que nous servons, nous nous unissons contre toutes les formes de racisme, d’antisémitisme ou d’islamophobie.»

Le maire de Montréal n’a encore reçu aucune réponse de la Maison-Blanche. Mais les victimes de la Grande Mosquée de Québec et leurs familles peuvent être assurées, elles, qu’avec Justin Trudeau à Ottawa, elles seront bien défendues par un politicien qui surfe sur une ligne très fine entre humanisme et intérêts commerciaux.

> Cet article a été publié en intégralité sur le site de nos confrères du journal Le Temps, sous le titre : "Justin Trudeau, fine mouche face à Donald Trump"