Juyhun Choi nous raconte une Corée oppressante en BD

Le ton ne cesse de monter entre Séoul et Pyongyang. On parle même de la pire crise depuis plusieurs années. Les deux capitales sont séparées depuis la fin de la guerre de Corée en 1953, et aucun armistice n'a jamais été signé.

L'auteure de bande dessinée Juyhun Choi est sud-coréenne, mais vit et travaille en France. Elle suit de près l'actualité de son pays et prie pour que n'éclate pas une nouvelle guerre.

dans

Diaporama


« Le gouvernement sud-coréen est assez irresponsable et déraisonnable pour entrer en guerre »

On parle actuellement de la pire crise dans la péninsule coréenne depuis des années. Qu'en pensez-vous ?

Cela faisait assez longtemps qu'on n'avait pas eu une réelle peur de la guerre. Après les dix ans de gouvernements démocrates de Kim Daejung et Roh Moohyun, on était dans une ambiance de rapprochement et de paix avec le Nord. Bien sûr il y a eu des conflits militaires pendant ces dix ans, mais globalement, l'heure était à la détente. Kim Dae jung, le premier président démocrate a mené la « Sunshine policy » (politique de rapprochement pacifique avec la Corée du Nord, NDLR). Et Roh Moohyun, son successeur, qui était du même parti, l'a poursuivie. Les deux présidents ont fait évoluer les relations entre les deux Corée, ils sont allés en Corée du Nord, qui est traditionnellement le principal ennemi.

Trois ans après l'arrivée de Lee Myung Bak au pouvoir, on est au bord de la guerre. Ce qui m'effraye, c'est que l'arrivée de la droite au pouvoir puisse faire basculer la situation à ce point. En même temps, je sais aussi que la droite sud-coréenne (y compris la dictature militaire) a toujours instrumentalisé la peur du Nord pour manipuler la population. On surnomme cette manoeuvre le « vent du nord » : c'est un vent qui arrive soudainement, balaye toutes les affaires et couvre les magouilles. Par exemple, les dictatures qui se sont succédé en Corée du Sud fabriquaient régulièrement de fausses affaires d'espions nord-coréens. Et puis il a été révélé récemment qu'avant les élections de 1997, la droite sud-coréenne avait demandé à la Corée du Nord, en contrepartie d'une grosse somme d'argent, de tirer des coups de feu à la frontière.

Les raisons pour lesquelles on utilise aujourd'hui le « vent du nord » sont évidentes : d'abord, étouffer les affaires qui gênent le gouvernement, comme la mise en cause de la femme du président dans une affaire de corruption, la surveillance illégale et les menaces exercées sur les opposants politiques et les simples citoyens. Ensuite, justifier le naufrage du navire Cheonan. Car même si la Corée du Sud a conclu à la culpabilité du Nord sur cette affaire, les preuves produites ne sont pas très convaincantes, et plusieurs journalistes ont mis en doute cette version des faits. Troisièmement, faire passer une loi qui permettra la privatisation du système de santé. Enfin, repousser la reprise par la Corée du Sud de son « contrôle opérationnel des forces armées en temps de guerre », actuellement détenu par les États-Unis.

Comment voyez-vous la suite des événements ?

Je n'en sais rien, je prie fortement pour qu'une guerre n'éclate pas à nouveau sur cette péninsule qui a beaucoup souffert depuis un siècle. Quand je vois le gouvernement actuel du Sud, assez irresponsable et déraisonnable, je me dis qu'il est capable d'entrer dans un conflit plus grave s'il considère que c'est nécessaire pour conserver ses intérêts.

De toute manière, la guerre n'éclatera pas sans l'accord des États-Unis puisque le contrôle opérationnel en temps de guerre appartient aux États-Unis. La Corée du Sud devait récupérer ce droit en 2012 mais le président Lee a repoussé l'échéance.


« Le long hiver de la Corée » Le Monde diplomatique en bande dessinée, hors-série 2010
« Le long hiver de la Corée » Le Monde diplomatique en bande dessinée, hors-série 2010
Cliquez pour agrandir
Toutes vos oeuvres parlent de la Corée. Pourquoi ?

C'est faux de dire que tout mon travail ne parle que de la Corée. C'est comme si on disait que François Truffaut ne parle que de la France, juste parce que tous ses films se déroulent dans son pays.

Sous la peau du loup est composé de récits de rêves. Même s'il y a quelques évocations allégoriques de l'histoire de Corée sur un épisode, il ne s'agissait pas d'afficher ma nationalité. Au contraire, les lieux ne sont pas précis. Je voulais que cette histoire soit universelle.

Dans Halmé, je raconte l'histoire de ma grand-mère, sa vie et sa mort, et le regard d'une enfant sur cette aïeule. En abordant sa vie, naturellement je parle de l'histoire de ma famille, de son époque et évidemment de l'histoire de Corée mais ce n'est pas mon sujet principal, plutôt un contexte historique.

Dans le Hors Série du Monde Diplomatique, c'était la première fois que je parlais fondamentalement de la Corée, même si ce n'était que sur huit pages. J'étais vraiment heureuse d'avoir cet espace car depuis l'arrivée des conservateurs au pouvoir, l'actualité de la Corée m'a beaucoup préoccupée et j'étais vraiment ravie de partager ça avec les gens du pays où je vis maintenant (la France, NDLR).

Vous renvoyez dos à dos les deux pays, et insistez même sur la responsabilité de la Corée du Sud dans les malheurs et les verrouillages de celle du Nord. N’est-ce pas injuste ?

Non, les deux Corée se sont construites en miroir. Le gouvernement Lee (le chef d'Etat actuel, NDLR) a tout fait pour briser les fruits des dix ans de « Sunshine policy ». A l'époque, il y avait un ministère qui s'occupait du rapprochement. Lee a voulu le fermer, il n'y est pas arrivé, mais ce ministère est aujourd'hui moribond. Il a aussi fait inutilement monter la tension et a interrompu les échanges économiques et touristiques avec le Nord.

La Corée a subi 35 ans de colonisation japonaise et quand le pays a été libéré, en 1945 après la fin de la Seconde guerre mondiale, l'Union Soviétique et les États-Unis ont partagé en deux la Corée. La division n'a pas été la volonté du peuple coréen mais des grandes puissance extérieures. En plus la Corée du Sud a conservé les collabos pro-japonais au pouvoir, qui ont continué à réprimer les démocrates et les anciens résistants indépendantistes. C'est ça l'injustice. C'est comme si vous aviez gardé Pétain au pouvoir une fois la France libérée des nazis.

Mais le maintien de la tension est vital pour la droite, ça permet de limiter voire d'empêcher la liberté d'expression, de rester dépendant des États-Unis, ce qui empêche le pays d'être une vraie démocratie et de camoufler leurs abus et leur incompétence.

Et puis surtout, la Corée du sud s'estime supérieure au Nord, au lieu de l'aider à s'ouvrir. La société sud-coréenne est contradictoire, le fantôme du passé peut toujours revenir pour hanter le présent. La Corée du Nord est sans doute un pays étrange et très fermé, mais cette étrangeté est renforcée par les médias occidentaux. En plus je ne pense pas qu'une guerre puisse aider un pays à se démocratiser, il suffit de voir ce qui s'est passé en Irak.

La jeunesse a-t-elle la possibilité de faire évoluer la société sud-coréenne, mais aussi de changer la donne dans le conflit ?

En juin 2008, quand il y a eu des manifestations contre la levée de l'embargo sur la viande de vache folle américaine, j'ai vu beaucoup de jeunes dans les rues, notamment des lycéens. La jeune génération n'a pas connu le régime dictatorial autoritaire d'avant 1987, et s'informe à travers diverses sources, en particulier Internet, moins contrôlé que dans la presse traditionnelle, majoritairement de droite. C'est une nette différence avec les gens plus âgés, qui sont les principaux lecteurs de cette presse conservatrice.

Dans votre BD pour le Monde diplomatique, vous parlez d'Internet : tient-il une place importante dans votre vie ?

Oui, Internet est un outil important pour moi, comme pour beaucoup de personnes aujourd'hui. J'utilise beaucoup les mails dans mon travail, je m'informe sur les sites d'info. Je me suis aussi inscrite sur Twitter pour me tenir au courant des choses qui se passent, pour suivre des fils d'actualité sur la Corée du Sud.

Internet est très répandu en Corée : à chaque fois que j'y retourne, je vois les gens équipés de téléphones portables ultra-performants hyper high-tech. C'est aussi grâce à cette avancée technologique que le Président Roh Moohyun a pu être élu. Lui qui était hargneusement critiqué dans les médias traditionnels a mené sa campagne principalement sur Internet.

Allez-vous un jour repartir vous installer en Corée du Sud ?

Pour l'instant non. J'y ai passé un tiers de ma vie. Ma vie d'adulte, je la construis en France, où je suis en train de m'installer. Mais si j'ai l'occasion d'aller vivre en Corée, pour le travail ou pour des raisons familiales, pourquoi pas ? Pour le moment, y retourner tous les trois ans me suffit.

Sur quoi travaillez-vous actuellement ?

Cette année, je me suis consacrée à la création de spectacles en théâtre d'ombre. Au printemps, j'ai réalisé une pièce, Daldal, créée à Bruxelles. Je suis en train de préparer une pièce de théâtre d'ombre sur la sexualité avec d'autres artistes. En 2012, je vais sortir un nouveau livre, Le verger de mon père.

Biographie

Choi Juhyun est née en 1978 en Corée du Sud, elle vit en France depuis plusieurs années. En 2007, elle a bénéficié d’une résidence à la Maison des auteurs d’Angoulême. Elle dessine principalement à l’encre, a publié des histoires courtes dans plusieurs revues et collectifs, et réalisé plusieurs livres d’artiste mêlant dessin, texte et photographie.

À lire

Halmé, Ed.Cambourakis, 2009
Sous la peau du loup, Ed.Cambourakis, 2008
Le mois de Juhyun Choi et Otto T., Ed. Groinge, 2004
Variez vos salades / Égayez vos sandwichs, flip-book avec Otto T., Ed. Flblb, 2010

Livres collectifs :
Crrisp, Ed. l'Employé du moi
40075km comics, Ed. l'Employé du moi
Warburger, Ed. Stripburger




Le Monde diplomatique en bande dessinée
Hors-série, novembre 2010