Kichka : “Je vais devoir repousser mes limites...“

Kichka est l’un des plus grands représentants de la caricature Israélienne. Cet illustrateur, professeur aux Beaux-Arts de Jérusalem et membre de "Cartooning for peace"  s'interroge sur les conséquences de l'attentat terroriste qui a frappé Paris.
Nous avons choisi de publier une page extraite de son blog...

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Une fois n'est pas coutume, nous avons choisi de publier les propos extraits d'un blog , celui du  dessinateur Kichka, dont la force et l'impertinence des dessins n'est plus à discuter. Pourquoi cette publication ? Il nous a semblé intéressant de faire connaitre le point de vue d'un autre caricaturiste après l'attentat au siège de Charlie-Hebdo et après la prise d’assaut sanglante qui a couté la vie à 4 otages de confession juive.
Un caricaturiste, aujourd'hui, peut-il reprendre ses crayons comme avant ?
Kichka nous livre ses réflexions...

(F.V.)

Mourir debout

"Je ne parviens pas à m'empêcher d'essayer d'imaginer les dernières secondes de la vie des mes amis et collègues de Charlie Hebdo face au gang des barbares des Buttes Chaumont.
A quoi ont-ils pensé, une kalachnikov braquée sur la tempe, dans les quelques secondes qui leur restaient.
Pour me rassurer, j'imagine ceci:

Cabu: C'est dur d'être assassiné par des cons!

Wolinski: J't'emmerde, enculé!

Charb: Dommage que je n'aurai pas le temps d'en faire une couverture percutante!

Tignous: Vous êtes encore plus moches dans la réalité que dans mes dessins.

Honoré: Des obscurantistes ça se dessine en noir et blanc.

Je sais qu'ils n'ont jamais eu la main qui tremble en dessinant, ils savaient que des menaces pesaient mais ils n'avaient pas peur.
Ils avaient conscience de leur rôle: du dessin de combat!
Si tous les dessinateurs de presse sont des fantassins de la démocratie, Charlie Hebdo était aux avant-postes.
Nous avons une dette incommensurable vis-à-vis d'eux.
Ils sont partis en défendant jusqu'à leur dernier souffle la liberté d'expression.
Ils sont partis en héros! 

Le directeur de publication, Charb, avait déclaré après l'incendie de leurs locaux en 2011: "Il y a plus de chance que je meure dans un accident que d'être assassiné par un islamiste".
Cette phrase n'arrête pas de résonner dans ma tête depuis l'attentat.

Devant le siège de “Charlie-Hebdo“, ce lundi 12 janvier
Devant le siège de “Charlie-Hebdo“, ce lundi 12 janvier
(photo Frantz Vaillant)
Le dessin est un combat

Charlie Hebdo a toujours représenté à mes yeux la ligne rouge, cette fameuse ligne dont tout le monde parle sans pouvoir la définir, celle qu'il ne faut pas franchir.
Eux, les dessinateurs éditorialistes de Charlie, l'ont définie pour nous en la franchissant chaque semaine, ils nous l'ont rendue visible et tangible.
Et par là ils m'obligeaient à me poser la question de mes propres limites quand je prenais mon crayon.
Ils allaient souvent trop loin mais ils avaient aussi souvent raison. Car si le dessin est un combat, il faut frapper fort.

La société israélienne est terriblement choquée par ce qui s'est passé à Paris. Les israéliens prennent petit à petit la mesure de ce drame.
Ce n'est pas simple pour eux de comprendre le choix de la cible des terroristes, un journal satirique, car nous n'en avons malheureusement pas en Israël.
 
Aux yeux des Français, les attentats du 7 Janvier sont symboliquement l'équivalent des attentats du 11 Septembre.
Deux principes de base prévalent dans la république laïque de France: la liberté d'expression, un des principes majeurs inscrits dans la Charte des Droits de l'Homme et la séparation de l'Eglise et de l'Etat.

En Israël, nous n'avons pas la même tradition historique et ces principes n'ont pas tout à fait le même poids.

Le conflit israélo-palestinien qui a depuis longtemps débordé dans la rue en France, dans l'espace public, dans les amalgames portés par certains médias, a servi de prétexte au pire.
Du moins c'est ce qu'on croyait.
Mais le pire vient d'avoir lieu.
Les Français viennent peut-être de comprendre une bonne fois pour toutes, que c'est la France entière qui est visée.
Quand les cibles n'étaient que juives, la chose était présentée comme actes antisémites au lieu de l'être comme actes terroristes.
Pour ces terroristes intégristes, tous les "infidèles" sont bons à être assassinés. Ce serait faire le jeu de ces salauds que d'aller chercher dans les dessins de Charlie Hebdo lesquels auraient pu être particulièrement offensants. Exercer la liberté d'expression et de critique, de quelque manière que ce soit, c'est signer, à leurs yeux, un arrêt de mort.


fleurs et dessins devant l'entrée du siège du journal, ce lundi 12 janvier 2015
fleurs et dessins devant l'entrée du siège du journal, ce lundi 12 janvier 2015
(photo Frantz Vaillant)
Une léthargie voulue

Cette affaire pourra-t-elle faire changer les choses politiquement ?
Oui, à condition que les choses soient faites intelligemment. On est à un tournant.
Par "on" je veux dire la France, l'Europe, le monde occidental dont nous faisons un peu partie.
Cet attentat est un réveil brutal d'une léthargie voulue.

Cet attentat va rester à jamais gravé dans mon conscient. Ainsi que le testament dessiné que Cabu, Wolinski, Charb, Tignous et Honoré nous ont laissé.
Et s'ils pouvaient nous parler de là où ils sont, ils nous diraient haut et fort: "N'ayez pas peur, continuez le combat, on ne regrette rien". 

Comme membre de Cartooning for Peace, comme dessinateur publiant dans des médias non satiriques, je vais devoir repousser un peu plus loin mes propres limites.
Je suis conscient de la porté éducative de mon travail.
Mais leur travail avait lui aussi cette portée, à leur façon, avec des crayons plus gras et plus affutés, et sans gomme! "

Je suis Charlie et je signe Kichka.