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Kurdes : "Pour la Turquie, le PKK est plus menaçant que l'EI"

Cercueils de trois victimes tuées dans l'attentat de Suruç, le 22 juillet 2015 à Istanbul.
Cercueils de trois victimes tuées dans l'attentat de Suruç, le 22 juillet 2015 à Istanbul.
©AP Photo/Lefteris Pitarakis

Depuis son entrée en guerre "contre le terrorisme", le 24 juillet 2015, la Turquie a davantage bombardé les positions militaires du PKK que l’Etat islamique. Explications et éclairage de Sandrine Alexie de l'Institut kurde de Paris.

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Lors d’une rencontre avec son homologue américain John Kerry, mercredi 5 août, le chef de la diplomatie turque, Mevlut Cavusoglu, annonçait que son pays allait bientôt lancer une "lutte d’envergure" contre le groupe Etat islamique dans le nord de la Syrie. Or depuis deux semaines, depuis qu'elle a déclaré la guerre au terrorisme, la Turquie se concentre plutôt sur le bombardement des positions du Parti des travailleurs du Kurdistan (PKK) en Irak que sur celles de l’EI.

Pourtant, l’Union européenne et les Etats-Unis ont appelé la Turquie à s’en tenir à une "réponse appropriée" dans ses attaques aériennes contre la rébellion kurde. Devant l’ampleur des raids aériens turcs, les deux puissances – qui considèrent par ailleurs le PKK comme une organisation terroriste – craignent un cycle perpétuel de représailles dont les premières victimes seraient les civils.

Escalade des violences

Depuis le début des bombardements, le 24 juillet, l’armée turque affirme avoir abattu plus de 260 combattants indépendantistes kurdes. Le PKK, lui, revendique la mort d’au moins vingt membres des forces de l’ordre turques. Selon des sources kurdes, dix civils irakiens auraient aussi été tués dans les raids du week-end dernier, alors que l’armée affirme n’avoir visé aucune zone habitée.

Cela fait maintenant deux semaines que des avions F-16 turcs visent des cibles du PKK en Irak et, officiellement, du groupe Etat islamique en Syrie. Suite à l’attentat de Suruç du 20 juillet, attribuée aux jihadistes de l’EI, et qui a fait 32 morts, dont une majorité de militants kurdes, le président de la Turquie Recep Tayyip Erdogan a engagé son pays dans une "guerre contre le terrorisme". La Turquie reprochant notamment au PKK de ne pas avoir su protéger la population kurde.

Cette offensive a conduit le PKK à rompre la trêve avec la Turquie, qu’il respectait depuis 2013. Depuis 1984, le groupe indépendantiste kurde avait combattu en faveur d’un Etat kurde dans un conflit qui avait fait plus de 40 000 morts. L’ensemble de la branche militaire du PKK se trouve aujourd’hui dans des camps situés dans le Kurdistan irakien. La région de Qandil et la ville de Dohuk, qui abrite un camp de l’organisation, sont les principales cibles des raids de la Turquie.

Un acharnement contre les Kurdes

Longtemps accusée de complaisance à l’égard des jihadistes de l’Etat islamique, qui ont pris possession de territoires en Syrie et en Irak, la Turquie est aujourd’hui soupçonnée par les analystes d’intensifier sa guerre contre les rebelles kurdes sous couvert de lutte contre l’EI.

Pour Zagros Hiwa, membre de la direction politique du PKK, il n’y a pas de doute. "La Turquie instrumentalise l’Otan et la guerre de la communauté internationale contre l’EI pour attaquer le PKK, et les Kurdes en général, qui sont la principale force à combattre les jihadistes," a-t-il confié à l’AFP. De fait, en une semaine, l’armée turque faisait état de dizaines de frappes aériennes contre des objectifs du PKK, mais n’en mentionnait que trois contre l’EI.

Le leader du Parti démocratique du peuple (prokurde, HDP), Selahattin Demirtas, assure que les raids aériens turcs menés contre le groupe EI n’étaient que de "l’esbroufe" pour servir les ambitions personnelles du président. "Des prétendus suspect de l’EI ont été arrêtés pour la galerie, mais la plupart ont été relâchés," a-t-il ajouté.

Depuis le succès du HDP aux législatives du 7 juin, qui a en partie empêché l’AKP, parti islamo-conservateur au pouvoir, d’obtenir la majorité absolue au Parlement, le jeune leader prokurde est devenu la cible privilégiée du président Erdogan. De passage à Bruxelles le 6 août, Selahattin Demirtas a exhorté "le monde entier" à condamner cette "guerre injuste et injustifiée", et a prié l’Union européenne d’appeler à un cessez-le-feu.

L’opposition soupçonne l’AKP de chercher à déstabiliser le pays afin de créer un réflexe légitimiste en cas d’éventuelles élections anticipées, si un gouvernement de coalition n'était pas trouvé avant le 23 août. Le parti présidentiel accuse, de son côté, l’HDP d’être la branche politique du PKK.

Une situation complexe

L’alliance de la Turquie avec la coalition internationale, et principalement les Etats-Unis, dans sa lutte contre l’EI est viciée par la volonté turque de cibler les forces kurdes. Les Américains sont en effet réticents à s’en prendre à des combattants, les Unités de protection du peuple kurde (YPG), qui se révèlent être des alliés sur le terrain contre les jihadistes.

Les YPG ont ainsi chassé successivement l’EI des villes syriennes de Kobané et de Tall Abyad, frontalières de la Turquie. Mais ils entendent créer une région autonome kurde en Syrie (Rojava), tout comme celle existant dans le nord de l’Irak. Selon Henri Barkey, directeur du programme sur le Moyen-Orient au Centre international Woodrow Wilson, la Turquie craint qu’une telle éventualité stimule les ambitions séparatistes kurdes sur son territoire.

Cette alliance turquo-américaine – avec l’utilisation de la base stratégique turque d’Incirlik par les Etats-Unis – prévoit de créer une zone sans jihadistes assez sécurisée, afin de permettre à quelque 1,8 million de Syriens réfugiés en Turquie de rentrer chez eux. Pour Ankara, l’objectif serait surtout de bloquer les ambitions des Kurdes, qui voudraient contrôler en Syrie une bande frontalière allant de l’Irak à la Méditerranée.

Quoiqu’il en soit, pour Recep Tayyip Erdogan, il y a peu de différence entre l’Etat islamique et le PKK. "Un terroriste est un terroriste" - ces mots sortis de la bouche du président turc ne risquent pas d’apaiser la situation.

Trois questions à Sandrine Alexie, de l’Institut kurde de Paris.


Qu'en est-il des raids aériens de la Turquie contre les Kurdes ?

Les bombardements turcs qui ont lieu au Kurdistan d’Irak sont inefficaces d’un point de vue militaire puisque ces frappes n’affaiblissent pas vraiment les bases du PKK. Les dégâts et les victimes sont plutôt du côté civil, car beaucoup de ces soit-disant bases sont depuis longtemps désertées par le PKK et occupées par les villageois.

Ces frappes traduisent cependant une reprise des hostilités. On peut s’attendre à une riposte du PKK, qui a, en fait, déjà commencé sur le sol turc, pour enterrer définitivement le processus de paix (entamé en décembre 2012, ndlr) actuellement très mal-en-point.

Pourquoi la Turquie s’en prend-elle plus aux Kurdes qu’à l’Etat islamique ?

L’établissement de zones autonomes kurdes au nord de la Syrie et l’instauration d’un Etat pro-PKK sur sa propre frontière contrarie la Turquie. Elle a toujours considéré le PKK comme un ennemi plus menaçant que l’EI. La Turquie avait adopté, avant ce mois-ci, une politique de laisser-faire vis-à-vis de l’EI, espérant, peut-être, être épargnée par les attaques des jihadistes. Elle espère ainsi que l’EI et le PKK s’entretuent tranquillement à sa frontière, et que l’EI la débarrasse d'un ennemi important.

Lors des élections de juin dernier, l’AKP, le parti au pouvoir, n’a pas remporté assez de voix pour avoir la majorité absolue à l’Assemblée nationale. Son électorat était auparavant assez important dans les régions kurdes de Turquie, mais ces électeurs fuient désormais au profit du HDP, le nouveau parti kurde. Les Kurdes ont très mal vécu la duplicité du gouvernement turc, le fait qu’il préfère laisser écraser les Kurdes de Syrie, notamment à Kobané, plutôt que de venir en aide à des gens qui se battent contre le jihad. Beaucoup de Kurdes se sont ainsi détournés de l’AKP au profit du HDP.

Recep Tayyip Erdogan a toujours patronné le processus de paix en espérant qu’il lui procure une assise confortable au sein de l’électorat kurde. A partir du moment où cet électorat se détourne de lui et vote HDP, le président turc revient à une ligne politique plus proche des nationalistes, d’autant qu’il doit maintenant former une coalition avec eux pour gouverner. Ces nationalistes sont clairement opposés au processus de paix. Avec la reprise des hostilités, et sachant que les Kurdes ne veulent pas de cette guerre qui les a épuisés, Erdogan veut montrer que le HDP est synonyme de chaos, alors que lui leur assure stabilité, sécurité et paix. C’est une stratégie politique en cas de nouvelles élections.

Quelle est la position de la communauté kurde de France ?

La communauté kurde de France n’a jamais cru en la bonne foi du gouvernement de la Turquie. Tant que le processus de paix servait le président Erdogan, les Kurdes se savaient soutenus. A partir du moment où ce n’est plus le cas, ils ne se font plus d’illusions.

Les Kurdes de France ont de la famille en Turquie et personne n’a envie que la guerre reprenne. Pour le moment, ils soutiennent plutôt la position du co-leader du parti HDP, grand vainqueur des dernières élections, Selahattin Demirtas, qui essaie de maintenir le processus de paix. Mais les Kurdes ne veulent pas non plus que cette paix se gagne à n’importe quel prix.

En général, les Kurdes sont très hostiles aux bombardements et à la position du gouvernement de la Turquie. Ils considèrent cela comme un coup de poignard dans le dos, mais ne se sentent pas tellement trahis par la Turquie puisqu’ils n’en attendaient pas grand chose. La trahison vient plutôt de la coalition et des Etats-Unis, qui défendent mollement et trop peu les Kurdes. Ils aimeraient que la coalition fasse pression sur la Turquie afin qu’elle cesse de les bombarder et qu’elle s’implique vraiment dans la lutte contre l’EI.