L'abandon de migrants sur des cargos : un trafic à grande échelle

Le cargo Ezardeen photographié par les gardes-côtes islandais venus à sa rescousse le 2 janvier 2015 ©AFP
Le cargo Ezardeen photographié par les gardes-côtes islandais venus à sa rescousse le 2 janvier 2015 ©AFP

Les 360 migrants transportés à bord de l'Ezadeen sont arrivés sains et saufs en Calabre puis transférés dans des centres d'accueil. C'est le troisième cargo à la dérive secouru par les gardes-côtes au large de l'Italie. Il avait été abandonné en pleine mer par les passeurs avec, à son bord, des centaines de migrants. Face à l’afflux de réfugiés, les trafiquants opèrent à une plus grande échelle. Explications.

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L'abandon de migrants sur des cargos : un trafic à grande échelle

02.01.2015Par Léa Baron
La majorité des migrants qui se dirigent vers l’Europe traversent la Méditerranée en canots pneumatiques ou en bateaux de pêche, souvent en mauvais état. Ces coques de fortune, parfois désertées par les passeurs, sombrent souvent au large des côtes européennes. En 2014, 3 419 migrants ont péri en mer. Un dramatique record qui fait de l’année écoulée la plus meurtrière. 

Aujourd’hui, les trafiquants usent de moyens de transport qui pourraient être encore plus meurtriers en cas de problème : les cargos. 

Ces derniers jours, quatre bateaux de marchandise, transportant des centaines de migrants, ont été secourus au large de l’Italie. Samedi 20 décembre, les gardes-côtes italiens viennent en aide à 800 migrants abandonnés par son équipage sur un cargo en pilotage automatique. Incapables de prendre le contrôle du navire, les migrants étaient parvenus à prévenir les autorités grâce à un téléphone satellitaire alors qu’ils se trouvaient au large des côtes siciliennes. Tous les passagers clandestins ont pu ainsi être secourus. 

« Cet épisode est seulement le dernier en date d’un phénomène inquiétant ces dernières semaines avec déjà une dizaine de navires de commerce, en mauvais état et difficilement maniables, chargés de migrants », avaient alors déclaré les gardes-côtes. La veille, ils avaient déjà secouru un autre bateau, lui aussi parti de Turquie avec des Syriens, et qui avait coulé après l’évacuation de tous les réfugiés. 

Blue Sky M

Mais le scénario s’est répété. Mardi 30 décembre, le cargo Blu Sky M battant pavillon moldave est secouru de justesse par les autorités italiennes. « Une hécatombe évitée, plus de 900 migrants sauvés sur un navire avec le moteur bloqué à pleine puissance faisant route vers les côtes des Pouilles (sud-est de l‘Italie, ndlr) », lit-on sur le compte Twitter des gardes-côtes italiens. 

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@matteorenzi Guardia Costiera evita altra ecatombe: salvati oltre 900 migranti su nave con motore bloccato destinata a urtare coste pugliesi

— Guardia Costiera (@guardiacostiera) 31 Décembre 2014


En débloquant le moteur, ils ont pu changer le cap in extremis, à moins de 10 km de la côte sur laquelle le bateau aurait pu se fracasser. 

Le Blue Sky M avait déjà envoyé un appel au secours au large de l’île grecque de Corfou signalant la présence « d’hommes armés à bord ». Les autorités grecques qui avaient alors procédé à une inspection par survol en hélicoptère n’avaient constaté aucun problème. Le bateau a été ensuite escorté des eaux nationales jusqu'en eaux internationales. Alors qu’il devait se rendre à Rijeka en Croatie, il s'est dérouté vers l’Italie peu après une escale en Turquie. C’est là que les gardes-côtes italiens l’ont repéré. 

 
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Ezadeen

Le 1er janvier, c’est l’Ezadeen, immatriculé en Sierra Leone, qui est en difficulté. Il transporte à son bord 450 migrants secourus alors que le cargo a été repéré à la dérive au large de la Calabre, au Sud de l’Italie. Le navire a été abandonné par son équipage, laissé en panne de carburant et dérivant vers la côte italienne. C’est une des migrantes qui a réussi à appeler les secours par radio. Les gardes-côtes ont donc réussi à en reprendre le contrôle après l’hélitreuillage d’une équipe à bord. Le cargo était parti de Turquie mais selon un site internet spécialisé sur le trafic maritime, il aurait en réalité levé l’ancre dans le port chypriote de Famagouste. 

« Jetées vivantes en mer »

Comment des centaines de migrants auraient donc pu monter à bord d’un cargo dans un port européen ? « En aussi grand nombre, cela paraît surprenant, confie Jean-François Dubost, responsable du programme personnes déracinées à Amnesty international France. On peut tout envisager. Cela peut se faire avec la complicité de certaines autorités, ou pas. Ou bien, c’est au large de Chypre qu’ils montent à bord de ce navire. »  
 
Parfois, c’est l’inverse : « Au départ de la Libye, les personnes montent sur des gros bateaux-mères puis, arrivés au bord des eaux territoriales libyennes ou des eaux internationales, ils sont largués sur des petits bateaux qui font parfois naufrage ou l’objet d’opération de secours. »  
 
La présence des migrants sur les cargos n'est pas une nouvelle pratique. « Sur des navires, on retrouve toujours des passagers qui n’étaient pas prévus au départ, souligne Jean-François Dubost. Parfois avec l’accord de l’équipage, parfois sans. Des personnes ont même été passées par-dessus bord parce que l’équipage ne souhaitait pas être inquiété par la police dans le port d’arrivée. Certaines ont été jetées vivantes en mer.» 
  

 

Abandon en mer

Ce n’est donc pas tant le procédé est donc nouveau : « Le principe de l’abandon en mer est couramment utilisé par les passeurs, rappelle Jean-François Dubost. Pour moi, c’est la continuation de ce qui se passe depuis deux ans en Méditerranée. » Ce qui change, c’est l’échelle : la taille des bateaux et le nombre de migrants embarqués.

Ce marché orchestré par les passeurs répond à une demande croissante de réfugiés 
chassés de leurs pays par les guerres (Irak, Syrie, Libye), l’épidémie d’Ebola ou le changement climatique. Ils sont plus nombreux à se presser aux portes de l’Europe. Plus de 167 000 réfugiés - dont plus de la moitié sont des Syriens - venus en Italie l’année dernière après être partis principalement de Libye. 

Des migrants à bord du cargo abandonné Blue Sky M ©AFP/Nunzio Giove
Des migrants à bord du cargo abandonné Blue Sky M ©AFP/Nunzio Giove
Acculés, désespérés

Certains réfugiés se trouvaient déjà temporairement dans ce pays. Mais la dégradation de la situation les a poussés plus vite dehors. D’autres passent aussi par la Libye, repoussés, ailleurs, par la fermeture des frontières terrestres. C’est ce qu’a constaté Jean-François Dubost grâce à des enquêtes menées par Amnesty. « En Grèce, les migrants franchissaient les frontières par la mer Egée. Lorsque toute la frontière grecque a été bouclée, ils ont tenté de la franchir en Bulgarie. Quand la Bulgarie a renforcé son contrôle avec la Turquie, les migrants se sont reportés sur la Grèce, puis sur la Libye. Il y a des départs d’Egypte, et un peu de Gaza. Aujourd’hui, on a des Syriens en France qui ont transité par Ceuta et Melilla (enclaves espagnoles au Maroc, ndlr). »

Ce renforcement des frontières déplace les routes migratoires et met les migrants davantage en danger : « Pour nous, il est clair qu’en fermant des frontières ou en plaçant des obstacles, ceux qui n’ont pas le choix de l’exil se tourneront vers des routes plus dangereuses : la mer ou des frontières cadenassées qui nécessitent l’aide de passeurs », souligne Jean-François Dubost d’Amnesty. 

Les migrants qui font route vers l’Europe payent entre 1 000 et 2000 dollars, voire jusqu’à 6000 dollars pour le voyage. Un marché lucratif pour les passeurs qui empocheraient plus d’un million d’euros, comme dans le cas du Bue Sky M. 

Acculés, désespérés, les réfugiés sont prêts à en payer le prix fort même celui de leur vie. 

Un trafic lucratif ?

02.01.2015Interview par X. Lambrechts
Entretien téléphonique avec Pascal Reyntjens, chef de mission à l'Organisation Internationale des Migrations (OIM) et directeur du bureau pour la Belgique et le Luxembourg.  
Un trafic lucratif ?