“L'Algérie en couleurs“ de Slimane Zeghidour

Né dans un village de Petite Kabylie en 1953, Slimane Zeghidour a passé son enfance dans un camp près d’Erraguène (à 70 kilomètres au Nord de Sétif, et à 300 kilomètres à l’Est d’Alger). Là, il côtoie des militaires et civils français métropolitains. De ces souvenirs, il livre, en collaboration avec l’historien Tramor Quemeneur, un album de photographies d’appelés de cette époque, L’Algérie en couleurs, édité par Les Arènes.

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« Je suis né dans un hameau de Petite Kabylie à la veille de la Guerre d’Algérie. A cette époque, au vu des circonstances, on nous a sorti de nos petits villages, selon la vieille théorie de Mao : la population, c’est l’eau où vit le poisson – les combattants – donc si on lui retire l’eau, on l’étouffe. Près de 2,5 millions d’Algériens ont été déplacés dans un millier de camps dispersés à travers le pays. »
 
Slimane Zeghidour a donc grandi pendant toute la guerre dans un camp de regroupement de 6000 personnes, entouré de fils barbelés électrifiés, et soumis à un couvre-feu. Cependant, malgré cet exode forcé (les populations, vivant essentiellement de l’agriculture, ont dû abandonner leurs terres), il retient surtout deux nouveautés dans la vie de ces paysans : le médecin, et l’école.
 
« J’ai pu être sauvé de la tuberculose par des médecins militaires. Et j’ai appris à lire et à écrire, ce qui m’a permis de devenir celui que je suis aujourd’hui. Après les militaires qui ont fait office d’instituteurs au début, madame Cabanal-Victor est venue de métropole pour nous instruire. »
 
Cependant, le paysage où se dresse le camp, planté dans une cuvette constituée de collines, de rivières, de bosquets,… est inondé par 230 millions de mètres cubes d’eau, peu de temps après la fin de la guerre, pour alimenter un barrage hydroélectrique. « Depuis ce moment là, je n’ai pas arrêté d’être obsédé par l’idée de retrouver ce paysage merveilleux. »

La vallée aujourd'hui, innondée
La vallée aujourd'hui, innondée
Mais un reportage pour le magazine Géo publié en février 1991 va lui permettre de concrétiser son rêve : « Dans le corps du dossier de 20 pages que j’avais réalisé sur ma région d’origine, j’avais glissé un message subliminal : « Il m’arrive de souhaiter qu’un militaire en poste là-bas m’écrive en me disant qu’il est possession de photos de ces paysages engloutis. » 3 semaines après, Philippe Gautier, agriculteur du côté de Chartres, m’envoie 60 diapositives du camp, en couleur. Il y avait nos baraquements, le camion de mon père, mes tantes, mes cousines,… »

C’est ainsi que l’aventure est lancée. Jusqu’au jour où Laurent Beccaria, directeur des éditions Les Arènes le contacte, lui proposant de joindre un corpus de photos qu’il avait récolté de son côté à celui déjà bien fourni de Slimane. C’est ainsi que L’Algérie en Couleurs est né.
« Le choix éditorial qui a été fait, c’est que l’historien Tramor Quemeneur contribue au choix des photos, donc on les a thématisé en plusieurs périodes. Pour ma part, j’ai réagi en tant que journaliste, mais surtout comme témoin. Chacune des 340 photos que je commente éveille quelque chose en moi. J’ai veillé à ce que dans chaque légende que je rédigeai, j’apporte une information. »
 
Les images de l’Algérie en guerre (et pas de la Guerre d’Algérie) témoignent donc avant tout des populations civiles non combattantes. Ces réfugiés de l’intérieur, qui n’ont bien souvent jamais rencontré de Français (contrairement aux habitants des villes) vont donc être confrontés à des métropolitains qui, eux, n’ont jamais mis les pieds en Afrique, et arrivent avec un esprit encore pétri d’égalité et de République. Ils jettent donc un regard humain et empathique sur ces populations déplacées. « La guerre, cette tragédie, a aussi été un lieu et un moment unique de rencontres. La première vraie rencontre entre les Algériens et les Français a lieu à ce moment là, malgré le fait que la France soit en Algérie depuis 1830. »
 
Ces photos, inédites, tirées de collections privées, n’avaient bien souvent pas revu la lumière du jour entre leur développement et leur mise en archives, et leur exhumation suite à l’article de 1991. « Monsieur Gauthier, qui le premier m’a fait parvenir des photos dont certaines sont présentes dans le livre, m’a dit que ses enfants ont découvert ces images dans l’album. Autrement dit, ces millions de jeunes français envoyés en Algérie, qui sont parfois restés plus de 2 ans, et surtout qui n’avaient jamais fait la guerre, ont barré un trait sur cette période en rentrant en métropole, traumatisés. Il a fallu que 50 ans passent pour qu’ils décident de sortir ces photos. 50 ans, c’est l’âge des bilans, on regarde en arrière, et on ouvre son album. Et ce livre n’est qu’un début. Depuis sa publication, j’ai reçu un coup de téléphone d’un lecteur qui m’affirme avoir été le médecin chef du camp de Erraguène… »

L'icoule, aménagée sous une tente. Assis, 3ème enfant à l'avant de la classe, appuyé sur un bâton, Slimane Zeghidour y a appris la lecture et l'écriture.
L'icoule, aménagée sous une tente. Assis, 3ème enfant à l'avant de la classe, appuyé sur un bâton, Slimane Zeghidour y a appris la lecture et l'écriture.
©Cabanal-Victor
Si la violence de la guerre est absente des images, c’est parce que d’une part la censure militaire les en empêchait, et d’autre part, surtout, ils n’auraient pas pu, pris dans le feu de l’action, prendre de photo. Ainsi, ce sont des scènes pacifiées et humanistes, prises pendant le temps libre, qui nous sont données à voir. La condition humaine des soldats français et des Algériens les met alors sur un pied d’égalité.
 
« Dans cet ouvrage, on a des Français et des Algériens qui, malgré le mur de la guerre, se retrouvent. J’ai vécu dans un camp de regroupement entouré de barbelés électrifiés. Il y avait des parachutistes, des légionnaires, on voyait les bombardements dans la montagne. On voyait les rafles : les soldats en effectuaient le matin. Mais en même temps, 50 ans après, je ne me rappelle pas d’un seul regard de mépris ou de brutalité des instits que j’ai eu, des médecins, des infirmiers… C’est cela, l’Algérie et la France : une relation d’amour qui a mal tourné. Avec ce livre, je souhaite qu’il y ait une prise de conscience. L’histoire de la Guerre d’Algérie doit être écrite à 4 mains. Il ne faut pas que chacun se lamente dans son coin de ce qu’il a subi. Il faut mettre en commun et construire. Aujourd’hui, il y a plus d’Algériens qui écrivent et lisent le français que pendant la colonisation. Il y a plus de couple franco-algérien que de couples unissant Algérien/ne/s et ressortissant/e/s de l’ensemble des 22 Etats arabes. Il y a plus d’Algériens en région parisienne que d’Algériens dans l’ensemble des capitales arabes. Ca veut dire que le peuple français est le peuple avec lequel les Algériens ont le plus de liens charnels, matrimoniaux même. Jusqu’ici, on a parlé de la guerre. 50 ans après, il est temps de parler de l’humain. Ce livre est un jalon sur cette voie. »

Quelques clichés du camp d'Erraguène


Slimane Zeghidour

Slimane Zeghidour est journaliste et essayiste, rédacteur en chef à TV5MONDE. Il suit depuis vingt-cinq ans l’essor spectaculaire du facteur religieux dans les affaires du monde, de l’Amérique latine à la Russie en passant par l’Europe et le Proche-Orient. Il est chargé de cours à Sciences Po (Menton et Poitiers) où il assure un séminaire de « géopolitique des religions ».

Il a notamment publié La vie quotidienne à La Mecque, de Mahomet à nos jours (Hachette, 1989), prix Clio d’Histoire ; Le voile et la bannière (Hachette-Pluriel, 1990) ; 50 mots de l’islam (Desclée de Brouwer, 1990).