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L’Allemagne est accusée à son tour d’avoir espionné des « pays amis »

Cette affaire fait mauvais genre en Allemagne où le scandale de la mise sur écoute du portable de la chancelière avait déclenché un tollé général et engendré un net refroidissement des relations avec l’ami américain.
Cette affaire fait mauvais genre en Allemagne où le scandale de la mise sur écoute du portable de la chancelière avait déclenché un tollé général et engendré un net refroidissement des relations avec l’ami américain.

Les services secrets de Berlin auraient intercepté des conversations d’Hillary Clinton et de John Kerry. Ils cibleraient par ailleurs la Turquie depuis plusieurs années. 

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« S’espionner entre amis, cela ne se fait pas.» Cette petite phrase a été lancée il y a un an par la chancelière allemande Angela Merkel en réaction au scandale concernant la mise sur écoute de son téléphone portable par les services secrets américains de la National Security Agency (NSA). Elle résonne aujourd’hui d’un écho particulier alors que les services de renseignement allemands sont eux-mêmes accusés d’avoir intercepté au moins deux conversations des secrétaires d’Etat américains Hillary Clinton et John Kerry.


Des écoutes « par erreur »

Les détails sur cette affaire, digne des meilleurs romans d’espionnage, se multiplient depuis vendredi grâce aux révélations du quotidien Süddeutsche Zeitung et des chaînes de télévision NDR et WDR. D’après eux, les agents du Service fédéral des renseignements généraux (BND) auraient intercepté en 2012 une conversation d’Hillary Clinton en pleine discussion avec l’ex-secrétaire général de l’ONU Kofi Annan au sujet du Proche-Orient, via un téléphone satellitaire utilisé dans un avion. Un échange qui aurait été enregistré « par erreur » par la BND. Une année plus tard, John Kerry a été écouté à son tour, là aussi « par erreur ».

Cette affaire fait mauvais genre en Allemagne où le scandale de la mise sur écoute du portable de la chancelière avait déclenché un tollé général et engendré un net refroidissement des relations avec l’ami américain. Entre-temps, en juillet, la pression était montée d’un cran avec le renvoi par Berlin du chef des services de renseignement américains en Allemagne.

Cette décision avait été prise après la découverte de l’existence de deux agents doubles travaillant pour le compte de Washington. Parmi eux se trouve un certain Markus R, actuellement emprisonné, qui aurait reçu 25?000 euros pour avoir délivré 218 documents confidentiels. Or selon le magazine Der Spiegel, la retranscription de la fameuse écoute d’Hillary Clinton se trouverait parmi eux.


D'après Der Spiegel, la BND, le service fédéral des renseignements généraux en Allemagne, espionne depuis 2009 la Turquie, un pays allié membre de l’OTAN.
D'après Der Spiegel, la BND, le service fédéral des renseignements généraux en Allemagne, espionne depuis 2009 la Turquie, un pays allié membre de l’OTAN.
La Turquie, « pays cible »

Si aucune réaction officielle n’a été faite ce week-end à Berlin et à Washington, l’interception des deux coups de fil était minimisée dans la capitale allemande. Loin de trahir de l’espionnage systématique, elle n’aurait rien à voir avec la mise sur écoute du portable d’Angela Merkel.

Une autre information rendue publique dimanche par Der Spiegel pourrait en revanche être plus problématique pour Berlin. Le magazine de Hambourg affirme que la BND espionne depuis 2009 la Turquie, un pays allié, membre de l’OTAN. Les raisons en seraient nombreuses, à commencer par la nécessité de surveiller les activistes kurdes du PKK, des militants islamistes et gauchistes, des réseaux de trafic humain et de trafic de drogue, sans oublier l’activisme politique du gouvernement turc via des associations présentes en Allemagne.
La Süddeutsche Zeitung a publié la liste des « pays cibles » de la BND, à savoir la Russie et la Chine, les pays où se trouvent des forces de l’armée allemande et les pays stratégiques en termes de terrorisme, de migration illégale et de trafic de drogue. La Turquie en ferait partie à ces titres.

A Ankara, le gouvernement turc, offusqué, a demandé dimanche de pouvoir vérifier la validité de ces informations mais « les prenait d’ores et déjà très au sérieux ». Certains membres du parti au pouvoir (AKP) se révoltaient hier « de la manière dont l’Allemagne traite la Turquie ».

En Allemagne, les réactions sont elles aussi nombreuses. Patrick Sensburg, le président de la commission d’enquête parlementaire chargée du dossier sur la NSA, tentait de les relativiser. Selon lui, il est « indispensable » de mener des activités de renseignement « dans des zones de crise », telles que le Moyen-Orient, et donc en Turquie, pays limitrophe de l’Irak et de la Syrie.

Patrick Sensburg, chef de la commission d'enquête du Bundestag sur les espionnages de l'agence américaine NSA en Allemagne.
Patrick Sensburg, chef de la commission d'enquête du Bundestag sur les espionnages de l'agence américaine NSA en Allemagne.
Des nouvelles règles pour la BND

Dans le cas de l’écoute d’Hillary Clinton, Patrick Sensburg se veut par ailleurs garant des nouvelles règles de la BND, qui, depuis un an, détruirait automatiquement sans les analyser ce genre d’interceptions menées « par erreur ». La Süddeutsche Zeitung constate en revanche que l’Allemagne n’accorde à la Turquie qu’un statut « d’ami de second rang » et redoute une crise entre les deux pays, tandis que la Frankfurter Allgemeine Zeitung regrettait que l’Allemagne se retrouve dans le rôle « d’arroseur arrosé ».

Du côté de l’opposition, les Verts demandent des explications de la part de la chancelière pour savoir si cette dernière était au courant de ces écoutes et, si oui, depuis quand. Pour le député Hans-Christian Ströbele, « les services de renseignement sont visiblement hors de contrôle ».