L'Allemagne fait rêver les jeunes d'Europe du Sud

Plus de la moitié des jeunes Espagnols sont au chômage. Beaucoup misent sur les perspectives d'emploi en Allemagne.
Plus de la moitié des jeunes Espagnols sont au chômage. Beaucoup misent sur les perspectives d'emploi en Allemagne.

Fenêtres condamnées, jardins à l'abandon, immeubles démolis... En Allemagne, des villes entières se dépeuplent, victimes de la dénatalité. Pendant ce temps, la crise coupe l'herbe sous le pied des jeunes diplômés espagnols, portugais ou grecs. Alors ils vont tenter leur chance dans cette Allemagne vieillissante, mais prospère. Fuite des cerveaux ou dynamique de mobilité européenne ? L'éclairage de Guillaume Klossa, fondateur du centre de réflexion EuropaNova.

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L'Allemagne a besoin de sang neuf. Avec un taux de fécondité de 1,39 enfant par femme (contre 2,01 en France), 42 % des Allemands ont déjà plus de 50 ans en 2013 et le renouvellement des générations n'est pas assuré. Si rien n'est fait, il manquera à l'Allemagne 6 millions de travailleurs dans dix ans. Pour endiguer le déclin démographique et pour rester une grande puissance industrielle, économique et scientifique face aux pays jeunes et dynamiques que sont le Brésil, le Canada, l'Inde ou la Chine, l'Allemagne a besoin d'immigrants, et des meilleurs - 200 000 pour la seule année 2012 selon les estimations de la Bundesbank (lien en allemand), la banque centrale allemande.

L'Allemagne a tous les atouts pour attirer de nouveaux talents : la première économie d'Europe, un chômage de 6,9 % seulement, une image dynamique et branchée (voir encadré ci-contre). Pour achever de convaincre les frileux, le gouvernement a mis en place une kyrielle de mesures concrètes : primes d'incitation, bourses d'études, introduction d'un visa de recherche d'emploi, qui donne six mois aux titulaires d’un diplôme universitaire pour trouver un emploi en Allemagne... et une branche de l'agence nationale pour l'emploi exclusivement dédiée au recrutement et à l'accompagnement des jeunes travailleurs étrangers (lien en allemand). Une dynamique au parfum de nouveau monde, selon Guillaume Klossa : "Si l'économie américaine ou canadienne parvient à rebondir régulièrement, c'est justement grâce à l'apport de sang neuf. Aujourd'hui, le poumon innovateur et industriel de l'Europe, c'est l'Allemagne. Il est normal qu'elle suive le même chemin."

L'Allemagne déroule le tapis rouge aux jeunes diplômés étrangers

04.09.2013Par nos partenaires de la RTS
L'Allemagne déroule le tapis rouge aux jeunes diplômés étrangers



En 2012, l'Allemagne a enregistré la plus forte progression migratoire depuis 1995. Le nombre d'immigrants d'Europe du Sud a bondi de 40 %. Or en Grèce, en Espagne ou au Portugal, la crise économique n'épargne pas les jeunes diplômés. Se dirige-t-on vers une fuite des cerveaux, dont l'Allemagne serait la première bénéficiaire ? "Non, répond Guillaume Klossa. La majorité des jeunes diplômés restent encore en Espagne, au Portugal ou en Grèce. Ceux qui partent, de toute façon, ne trouvent pas à s'employer dans leur pays. En revanche, ils ont besoin d'être utilisés pour ne pas se dévaloriser sur le marché du travail. Alors s'ils peuvent trouver, dans l'Union, un environnement comme l'Allemagne, où s'épanouir et gagner en compétence, tout le monde y gagne."

L'assimilation n'est pas toujours facile. Les immigrants extrêmement spécialisés, qui répondent à des offres de haut niveau, ont plus de facilité à s'intégrer que ceux qui doivent se contenter de petits boulots, s'exposant à une forme de précarité. "C'est ainsi que cela se passe aux États-Unis aussi, remarque Guillaume Klossa. Tout dépend de la capacité de rebond vers des jobs à plus forte valeur ajoutée."

Contrairement à certains Espagnols qui s'installent durablement en Amérique latine, ou aux Portugais au Brésil, la plupart des jeunes qui tentent leur chance en Allemagne rentreront dans leur pays au bout de quelques années. "Nous assistons à une immigration opportuniste, dit Guillaume Klossa, mais qui sert l'intérêt européen, puisque l'économie allemande, elle aussi, ralentit et que le pays a besoin de compétences extérieures pour faire face à sa problématique démographique - encore faut-il que ces compétences soient adaptées au marché."

Opportunisme ?

La montée en qualité et en puissance de l'enseignement universitaire dans toute l'Europe ces vingt dernières années, à commencer par les pays du Sud - notamment grâce au processus de Bologne et au programme Erasmus - permet de satisfaire les besoins de l'Allemagne dans les domaines de la recherche, du design, du marketing... "Voilà qui s'inscrit dans le droit fil de la dynamique européenne, s'exclame Guillaume Klossa. L'Europe ne peut fonctionner que s'il y a de la mobilité. Sinon, le marché intérieur n'a pas de sens. Solidarité et mobilité sont les maîtres mots de la gestion de crise. Et cela passe aussi par la mobilité des personnes."

Lorsque l'on songe à la politique d'austérité prônée par l'Allemagne à l'égard des pays du Sud de l'Europe, l'idée s'impose d'une sorte d'opportunisme de l'Allemagne à tirer partie de la situation. "Il est vrai que l'Allemagne profite des mesures d'austérité sur tous les plans, en polarisant à la fois compétences et capitaux," constate Guillaume Klossa. Mais s'il est facile de critiquer l'Allemagne, les choses sont plus compliquées qu'elles n'y paraissent et la responsabilité est celle de l'ensemble des membres de l'Union européenne. D'ailleurs, l'Allemagne a lâché du lest et d'autres Etats du vieux continent sont souvent plus sévères et exigeants. Pour cet Européen convaincu, cette logique n'est saine pour personne : "Si nous avions un plan d'investissement et de relance européen, une stratégie d'investissement, à moyen et long terme, et de mobilité interne à l'Union européenne, tout aurait plus de sens et serait moins onéreux que les approches nationales. Avant tout, il y a un grand ménage à faire dans les dépenses, les subventions, l'engagement pour l'avenir... et ce dans tous les Etats."

Un débat politique s'impose sur les modalités de la solidarité de l'Allemagne avec l'Europe du Sud. Un débat que tous les responsables politiques de l'Union doivent assumer et envisager aussi en termes de mobilité des personnes.
“Angela, ne pleure pas. Il n'y a plus une miette dans le placard“ (B. Brecht)<br/>Slogan anti-Merkel à Athènes, octobre 2012
“Angela, ne pleure pas. Il n'y a plus une miette dans le placard“ (B. Brecht)
Slogan anti-Merkel à Athènes, octobre 2012