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L'Arabie saoudite en accusation après un bain de sang au Yémen

©AP/O. Abdulrhman

L'Arabie saoudite est de nouveau sur la sellette au lendemain d'un carnage ayant fait plus de 140 morts dans la capitale yéménite Sanaa, qui a poussé Washington à prendre plus de distance avec Ryad.

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Selon l'ONU, des frappes aériennes ont touché de plein fouet une importante cérémonie funéraire samedi dans la ville contrôlée par des rebelles chiites. Elles ont fait aussi 525 blessés, selon un dernier bilan.

La coalition arabe conduite par l'Arabie saoudite a nié dans un premier temps toute implication, avant de publier un communiqué dans la nuit annonçant une enquête "immédiate".

Cette attaque a été dénoncée par Washington, Téhéran, la Croix-Rouge et le coordinateur humanitaire de l'ONU pour le Yémen.

"Profondément troublés", les Etats-Unis, alliés de Ryad, ont annoncé le réexamen de leur soutien à la coalition qui avait déjà été réduit ces derniers mois.

"La coopération sécuritaire des Etats-Unis avec l'Arabie saoudite n'est pas un chèque en blanc", a affirmé Ned Price, porte-parole du Conseil de sécurité nationale à la Maison Blanche.
 
Un an et demi de guerre au Yémen

Le conflit, qui saigne le Yémen depuis un an et demi et déstabilise la région sur fond de rivalité entre Ryad et Téhéran, a fait plus de 6.700 morts et déplacé au moins trois millions de civils, selon l'ONU:
                  
- "Tempête décisive" -
Le 26 mars 2015, neuf pays --monarchies du Golfe (sauf Oman), Egypte, Jordanie, Maroc, Soudan-- dirigés par l'Arabie saoudite lancent l'opération aérienne "Tempête décisive" (devenue un mois après "Restaurer l'espoir") pour contrer l'avancée de rebelles chiites accusés d'être soutenus par l'Iran. 
Ces rebelles tenaient déjà la capitale Sanaa, toujours sous leur emprise aujourd'hui, ainsi que de larges parties du nord, du centre et de l'ouest.
Le président Abd Rabbo Mansour Hadi se réfugie à Ryad.
A partir de l'été 2015, la coalition ajoute à ses avions des centaines de militaires au sol, notamment des forces spéciales.
                  
- Aden "libérée" -
Le 17 juillet 2015, le gouvernement annonce la "libération" de la province d'Aden (sud), premier succès des forces progouvernementales appuyées par la coalition.
Les loyalistes parachèvent jusqu'à mi-août la reprise des provinces du sud, mais peinent à les sécuriser en raison notamment de la présence croissante de jihadistes d'Al-Qaïda et du groupe Etat islamique (EI).
                  
- Offensives difficiles -
En février 2016, Ryad affirme que le gouvernement légitime a repris, avec son aide, "plus des trois-quarts du territoire".
Les loyalistes ont reconquis le détroit stratégique de Bab Al-Mandeb, mais peinent dans leurs offensives dans la province de Taëz (sud-ouest) et dans celle de Marib (centre).
La coalition a subi des pertes, notamment lors d'une attaque de missile attribuée aux rebelles (4 septembre 2015) qui a tué 67 soldats. Les Emirats arabes unis, en particulier, ont payé un lourd tribut. 
                  
- Trêves avortées -
A plusieurs reprises, l'ONU tente de promouvoir des cessez-le-feu et des négociations de paix, en vain jusqu'à présent. La rupture en janvier 2016 des relations diplomatiques entre Ryad et Téhéran entrave ces efforts.
L'ONU annonce le 23 mars 2016 un cessez-le-feu qui entre en vigueur le 10 avril. Des pourparlers s'engagent à Koweït mais, trois mois et demi après, ils sont "suspendus" par l'ONU le 6 août et les bombardements aériens reprennent.
"Cette guerre doit prendre fin (...) le plus rapidement possible", déclare le secrétaire d'Etat américain John Kerry le 25 août en annonçant "une nouvelle initiative de paix" qui ne s'est jusqu'ici pas matérialisée.
Le médiateur de l'ONU Ismaïl Ould Cheikh Ahmed a évoqué vendredi la possibilité d'instaurer une trêve de 72 heures.
                  
- Menace jihadiste -
Al-Qaïda et l'EI ont profité du chaos pour gagner du terrain dans le sud.
Mais Al-Qaïda a récemment été chassé de plusieurs zones, comme la ville de Moukalla en avril et plus récemment Zinjibar, capitale de la province d'Abyane. Plusieurs de ses responsables ont été tués dans des attaques de drones attribuées aux Etats-Unis.
Récemment implanté au Yémen, l'EI a revendiqué des attentats meurtriers contre des lieux de culte chiites à Sanaa, ainsi que contre les forces de sécurité et les symboles de l'Etat dans le sud.
                  
- Massacres et crise humanitaire -
Les civils paient le prix fort puisqu'ils représentent plus de la moitié des morts.
Ils sont notamment victimes de bombardements, comme celui ayant fait 131 tués à l'occasion d'un mariage le 28 septembre 2015, le plus meurtrier jusqu'à celui de samedi (plus de 140 morts). Les raids sont imputés à la coalition qui dément. 
Le conflit a déplacé au moins trois millions de Yéménites et laissé environ un quart de la population dans "l'incertitude de leur prochain repas", a affirmé le 5 octobre le patron des opérations humanitaires de l'ONU Stephen O'Brien.
Selon l'Unicef, près de trois millions de personnes ont besoin d'une aide alimentaire immédiate au Yémen et 1,5 million d'enfants souffrent de malnutrition.
Les relations entre Washington et Ryad n'ont cessé de se détériorer ces deux dernières années, en particulier après une amorce de rapprochement américano-iranien.

L'objectif de la coalition arabe est de rétablir l'autorité du gouvernement yéménite reconnu par la communauté internationale sur l'ensemble du pays, en partie contrôlé par les rebelles chiites Houthis, qui se sont emparés de Sanaa il y a deux ans.

L'Iran, qui soutient les Houthis, a vivement réagi. Le porte-parole du ministère iranien des Affaires étrangères, Bahram Ghasemi, "a condamné fermement les frappes" saoudiennes, les qualifiant de "crime épouvantable contre l'humanité".

Victimes collatérales

Depuis le début du conflit actuel en mars 2015, des centaines de civils ont été des victimes collatérales de raids aériens attribués à la coalition sous commandement saoudien.

Dans un communiqué, le CICR s'est dit "horrifié" par ces nouvelles pertes "monstrueuses" de vies civiles. Robert Mardini, son directeur pour le Moyen-Orient, a indiqué que le CICR faisait son possible pour apporter des secours, précisant par ailleurs avoir "fourni 300 sacs mortuaires jusqu'ici" pour évacuer les cadavres.

Le coordinateur humanitaire de l'ONU au Yémen, Jamie McGoldrick, n'a pas mâché ses mots. "La communauté humanitaire du Yémen est choquée et scandalisée par les raids aériens qui ont visé une salle publique où des milliers de personnes participaient à une cérémonie funéraire".

Ces personnes étaient venues présenter leurs condoléances pour la mort du père du "ministre de l'Intérieur" des rebelles, Jalal al-Rouichène.

Le maire de la capitale Sanaa, Abdel Qader Hilal, figure parmi les morts, a indiqué Al-Masirah, la chaîne TV des Houthis. Il n'est pas exclu que d'autres hauts responsables rebelles aient été tués samedi.

"Un avion a tiré un missile contre la salle, et quelques minutes après, un deuxième appareil a bombardé le site", a indiqué un témoin, qui s'est identifié par son prénom, Moujahid.

Le général Jalal al-Rouichène, qui avait été nommé ministre de l'Intérieur par le président Abd Rabbo Mansour Hadi, est resté en poste après la conquête de Sanaa par les rebelles en septembre 2014.

Le gouvernement yéménite, qui avait dû fuir le pays en février 2015, tente actuellement de regagner le terrain perdu, avec l'appui de la coalition arabe. Il a renforcé ses positions dans le sud, mais peine à reconquérir les régions du nord. 
Des tentatives de favoriser un règlement politique ont échoué en août dernier lors de pourparlers de paix inter-yéménites sous l'égide de l'ONU au Koweït.

Vendredi, le médiateur de l'ONU Ismaïl Ould Cheikh Ahmed avait évoqué la possibilité d'instaurer une trêve de 72 heures, mais c'était avant le carnage de Sanaa.
L'attaque "ne restera pas impunie", a prévenu le Conseil politique suprême, mis en place récemment par les Houthis et leurs alliés, les partisans de l'ex-président Ali Abdallah Saleh. Il a appelé ses partisans à "user de tous les moyens pour répondre à ce crime".

Le Conseil a en outre appelé les Yéménites à participer dimanche à une manifestation devant le bureau de l'ONU à Sanaa pour protester contre "les crimes de guerre" de la coalition. Le rassemblement a été baptisé "Volcan de la colère".