Info

L'avènement du "Trump tchèque"

(AP Photo/Petr David Josek/21-10-2017)

Malgré des suspicions de fraude, d’espionnage et des conflits d’intérêt, Andrej Babiš a remporté une large victoire aux législatives tchèques. A la tête du mouvement anti-euro et anti-migrants ANO (« OUI » en tchèque), qui a obtenu 78 sièges sur 200 à la chambre basse, il devrait être chargé de former un gouvernement de coalition. Mais qui est cet homme décrit déjà comme le «Trump tchèque» ? Portrait.   
 

dans
Même s’il ne porte pas la mèche blonde, ni le verbe aussi haut, Andrej Babiš est déjà considéré comme la version tchèque de Donald Trump.  

Ressemblances « trumpiennes »

Avec une fortune estimée à quelque 3,3 milliards d’euros (85 milliards de couronnes tchèques) selon le magazine Forbes, le milliardaire tchèque dépasserait même le président américain. Au-delà de ces milliards, c’est le parcours atypique et exponentiel de l’homme d’affaires, ancien patron du géant Agrofert, au bras long et aux réseaux étendus dans les médias, reconverti en homme politique de premier plan désormais aux portes du pouvoir, qui le fait ressembler à Donald Trump.
Au contraire de ce dernier, magnat de l’immobilier, le tchèque est devenu le deuxième homme le plus riche de son pays en faisant fortune, lui, dans l’agro-alimentaire, la chimie et les média.
 
(Instagram de Monika Babišová)

Autre point commun avec le président américain : sa vie privée et son clan. Donald a épousé Melania. Andrej a convolé avec Monika, son épouse depuis juillet 2017, de vingt ans sa cadette. Il a deux jeunes enfants avec elle qui succèdent à deux autres enfants nés d'un premier lit. Et comme Trump, il a également un gendre qui travaille dans le groupe avec lui. En l’espèce, le Jared Kushner tchèque s’appelle Martin Bobek, le mari de sa fille Adriana, qui s’occupe de la stratégique division Denrées Agricoles d’Agrofert.

Pourtant il s’écarte de l’explosif président américain par bien des facettes et notamment au plan… des lettres.  
 

Enfance francophone et sportive

 
Né le 2 septembre 1954 à Bratislava, dans la partie slovaque de l’ancienne Tchécoslovaquie, ce fils d’un économiste, un temps apparatchik du régime, a eu une enfance et une adolescence voyageuse et sportive.
 
Andrej Babiš n’a que quatre ans quand il arrive à Paris, dans le sillage de son père, et y démarre sa scolarité. C’est là, son premier contact avec la langue française qui ne le quittera pas. A son retour en Slovaquie, outre la poursuite d’une scolarité plutôt réussie, il s’initie au tennis et au volley-ball, deux sports dans lesquels il excellera plus tard, notamment en Suisse où son père déménage à la fin des années 60. 

Dès septembre 1969, Babiš  commence à fréquenter le tout juste fondé Collège Rousseau à Genève. Il a alors 15 ans et s’adonne activement à son sport préféré, le volley, au club Servette de Genève, jusqu’à atteindre la finale de la ligue junior.

En attendant son français progresse, et en 1974, il sera à la fois diplômé dans cette langue mais aussi en slovaque, russe, et… en mathématiques. 
 

Parcours ascensionnel chez Petrimex

Après avoir bouclé des études d’économie et adhéré au Parti Communiste, tel son père avant lui, il rejoint en 1978 la société Petrimex (ex-PZO Chemapol, une société de négoce chargée d’acheter pour la Tchécoslovaquie communiste des engrais, du pétrole et des produits chimiques) comme agent commercial et gravit les échelons aidé de son mentor et patron Anton Rakickým.

Sont particulièrement appréciées chez lui ses qualités de contact et ses langues, notamment sa connaissance de la langue de Molière qui lui vaut d’être envoyé à l’étranger, dans des pays d'Afrique du Nord francophones. Notamment au Maroc, riche en phosphates. 


Expérience marocaine et… espionnage ? 

Agé d’à peine 30 ans, Andrej Babiš devient ainsi un délégué commercial tchécoslovaque apprécié et efficace, représentant plus d'une douzaine d'entreprises de commerce extérieur. Et parfaitement à l’aise en français, sa langue de travail. 

C’est lors de son séjour marocain, au début des années 80, qu’il aurait développé des activités parallèles et secretes. Selon des documents déjà publiés à partir des archives de l'Institut slovaque de la Mémoire de la nation (UPN), il aurait collaboré avec la police secrète communiste Sécurité d’Etat (StB) comme agent présumé, sous le nom de code « Bureš ».

L’intéressé, lui, nie tout en bloc depuis le début, arguant de manœuvres de déstabilisation pré-électorales. Quant à l’Institut slovaque de la Mémoire de la Nation qui l’a poursuivi en justice, s’il a été débouté à deux reprises, en première instance et en appel, il vient de remporter une victoire le 12 octobre dernier avec l’annulation par la Cour constitutionnelle slovaque du verdict rendu précédemment et son renvoi au point de départ. 

Raison ? Les décisions prises jusque-là par les différents tribunaux reposaient pour l’essentiel sur des témoignages d’anciens agents de la Sécurité d’Etat toujours tenus par leur devoir de réserve et de confidentialité. Le respect du secret professionnel a ainsi empêché ces agents de s’exprimer librement, rendant leurs témoignages de facto peu crédibles. L’affaire va donc désormais faire l’objet d’une nouvelle instruction par la Cour d’appel de la région de Bratislava, à laquelle il appartiendra de confirmer ou d’annuler le jugement initial. Dont acte. 


Conflits d’intérêts


Comment l’agent commercial de Petrimex, certes doué, est-il devenu en quelques années un magnat à la tête d’un empire prospère ? La question reste sans réponse précise. On sait juste qu’avec le démantèlement dans les années ’90 de la Tchécoslovaquie communiste, le conglomérat étatique s’est muté en une société par actions (S.A) sous la houlette d’Andrej Babiš.  Il fonde ainsi Agrofert en tant que filiale de Petrimex, laquelle prend le relais de sa maison-mère dans des circonstances opaques et controversées.
 
La holding qui contrôle quelques 250 sociétés (essentiellement en Tchéquie et en Slovaquie) et propriétaire de 57 000 hectares de terres agricoles (soit 0,7% de la République Tchèque)  a été officiellement fondée en 1993. Outre l’agriculture, le conglomérat opère dans les domaines de la chimie, la construction, l’énergie et des medias (via le groupe Mafra, depuis 2013, propriétaire de 23 journaux et magazines, trois chaînes de télévision, une de station de radio et des sites d’information visités par quelque 3 millions d’internautes – soit un tiers environ de la population tchèque !).

Cet empire est détenu jusqu’en 2017 par Babiš seul, même si celui-ci avait commencé, tel Silvio Berlusconi auquel il est également comparé, à « faire de la politique » dès 2010 avec la création en 2011 de son mouvement l’«Action des Citoyens Mécontents » dont l’acronyme « ANO » signifie « OUI » en tchèque. Même sa nomination comme ministre des Finances en 2014 n’a pas contribué à redistribuer les cartes à la tête de la société. Il aura fallu l’adoption d’une nouvelle législation sur les conflits d’intérêt en 2017 pour qu’il concède à lâcher les rênes de l’entreprise à des trusts… contrôlés en partie par sa propre famille !  


Subventions frauduleuses ?

Non content de se maintenir d’une façon ou d’une autre à la tête d’Agrofert, Babiš aurait également reçu des subventions publiques indues à hauteur de 1,8 millions d’euros (50 millions de couronnes) de l’Union Européenne. 

L’affaire baptisée « Le nid de cigognes », du nom de la ferme de A. Babiš, soupçonnée d’avoir bénéficié de manière indue de subventions européennes, fait l’objet d’une enquête de la police tchèque et de l’Office européen de lutte antifraude (OLAF).

Si certains représentants de la scène politique tchèque, dont le président Miloš Zeman, la considèrent comme exagérée par les médias, d’autres la jugent grave et estiment que le leader de ANO devrait s’exprimer sur la question. 

L’affaire donne l’effet d’un tour de passe-passe qui ne serait pas sans rappeler la mutation de Petrimex en Agrofert. Et soulève toujours la même question : à qui profite le « crime » 

En 2009, cinq ans avant de devenir officiellement propriété du groupe Agrofert du ministre des Finances de l’époque (Andrej Babiš, à partir du 29 janvier 2014, ndlr), la ferme ultra-moderne « Le nid de cigogne » a pu bénéficier des fonds européens.

Or, selon les médias tchèques, cette ferme aurait déjà appartenu à ce même géant Agrofert jusqu’en 2008 avant d’être transférée à des détenteurs d’actions anonymes permettant ainsi de dissimuler le nom des propriétaires des titres financiers, une pratique interdite en République tchèque il y a seulement deux ans. 

« Je crois que la question clé est d’éclaircir à qui appartenait la ferme ‘Le nid de cigognes’ au moment où elle a demandé des subventions parce que l’essentiel des accusations repose sur le soupçon qu’Andrej Babiš a transféré la société aux détenteurs des actions anonymes parce que si elle avait été la propriété de son holding, elle n’aurait pas pu toucher les subventions concernées. Cela signifierait qu’Andrej Babiš était le propriétaire de la société ‘Le nid de cigognes’ au moment même où celle-ci a bénéficié de ces subventions. Et ce soupçon doit être sans aucun doute élucidé par l’OLAF et par la police tchèque » avait expliqué il y a un an Sabina Slonková, rédactrice en chef à Neovlivni.cz, le premier site à avoir annoncé les investigations en cours, à Radio Praha.  
 

Polémique et manifestations 

Ces « affaires » et ces conflits d’intérêt conjugués à des démissions tonitruantes (comme celle en mai 2017 du premier ministre Bohuslav Sobotka) avaient jeté dans la rue des centaines de personnes le 10 mai dernier. Avec pour mots d’ordre : les «manières oligarchiques» de Babis et le «comportement sans nom» du président Zeman.

A Prague, les manifestants avaient rempli la partie supérieure de la place Wenceslas. Si les organisateurs ont estimé qu'il y avait entre 20 000 et 30 000 manifestants, la radio tchèque en avait dénombré nettement moins, environ 8 300…
 

Positions politiques 

Il faut dire que l’homme d’affaires plaît quand même.

« Son discours simple et ses propositions démagogiques séduisent une grande partie des Tchèques, qui le considère comme un sauveur », analyse un fin connaisseur tchèque de la vie politique praguoise, « a contrario, un plus petit nombre d’ intellectuels sont inquiets face à ce personnage menteur et peu fiable » .

Parmi les promesses qui accrochent son électorat : pas de taxation progressive, une revalorisation des retraites et une réduction d’impôts pour les personnes ayant des revenus inférieurs à 113 000 couronnes (4400 euros). 

Si le leader d’ANO ne rejette pas l'adhésion à l'Union européenne le 1er mai 2004, il s’oppose en revanche à toute intégration ultérieure, à commencer par l'introduction de l'euro comme monnaie légale en République tchèque. L’euro étant une monnaie «en faillite» selon lui. 

Faisant écho à d’autres dirigeants de pays d’Europe de l’Est hostiles aux quotas pour la répartition des migrants entrant dans l’Union Européenne (la Hongrie et la Pologne) et cela alors même que la Tchèquie n’est pas une cible des attentats djihadistes, A. Babiš prône une politique anti-migrants musclée.

Il a ainsi toujours refusé d'accueillir des demandeurs d'asile depuis l'Italie et la Grèce. Une vague migratoire qu’il considère comme « la plus grande menace pour l'Europe». Les camps pour les migrants « devraient être basés hors d'Europe aucun réfugié ne devrait venir en Europe sans passer par un camp en Afrique du Nord ou au Moyen-Orient » estime-t-il. En 2015, après une rencontre avec le secrétaire général de l'OTAN, Jens Stoltenberg, le dirigeant d’ANO avait également critiqué l'Alliance pour son manque d'intérêt pour la protection des frontières européennes. 
 
babis jaune


Piques pour E. Macron 

Interviewé le 26 septembre 2017 à Prague par la télévision financière, Bloomberg, le tchèque de 63 ans n'avait pas hésité à tacler aussi bien l'Europe qu'Emmanuel Macron :  « Macron parle trop de l'Europe, il devrait parler de la France et résoudre la France  ». Rejetant les propositions du président français ainsi que celles de Jean-Claude Juncker, président de la Commission Européenne, d'adopter un budget européen et un Ministre des finances communs. 

En tout cas, « à coups de slogans et de petites phrases et avec son côté populaire, Babiš a su ‘recruter’ dans ses meetings de campagne » observe une militante du camp d’en face, « mais ce qui fait surtout déplacer les foules, vous savez ce que c’est ? …  les beignets !».  

A l’instar d’un Jacques Chirac appelant à « manger des pommes » lors de l’élection présidentielle de 1995, Andrej Babiš a misé lui sur la distribution de petits beignets lors de cette campagne des législatives d’octobre 2017.  

Les pommes avaient réussis à l’ancien président français. En serait-t-il de même pour les beignets du leader d’ANO ?  
 
(VOA Afrique)