L'Europe en anglais

Le français fait partie, avec l'anglais et l'allemand, des trois langues de travail des institutions européennes et un tiers des fonctionnaires européens a pour langue nationale le français. Ce dernier, pourtant, est de plus en plus sérieusement malmené et l'élargissement souvent invoqué n'est pas seul en cause...

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L'understatement européen



« Nous sommes anglais et nous parlons anglais ». Telle fut la réponse décomplexée d’un conseiller de la Secrétaire d’État européenne Lady Ashton à un journaliste maghrébin qui lui demandait un entretien en français.

L’anecdote – parmi d’autres - est racontée dans son blog par le correspondant à Bruxelles du quotidien Libération, Jean Quatremer (2). Elle exprime assez bien la considération désormais accordée par certains hauts dignitaires de la Commission de Bruxelles à la langue de Jean Monnet.
 
Littéralement, les dispositions du Traité de Lisbonne de 2009 sont pourtant plus obligeantes. Article 22 : « l’Union respecte la diversité culturelle, religieuse et linguistique ». L’article 1 du règlement n°1 du 15 avril 1958 proclame l’égalité des langues officielles et de travail, fondement implicite du projet européen. Les premières sont aujourd’hui au nombre de 23, celles de travail toujours officiellement trois dans la plupart des instances : l’anglais, le français et l’allemand.
 
Pendant longtemps, l’équilibre initial demeure. L’adhésion en 1973 de la Grande-Bretagne et de l’Irlande n’est pas suivie d’un déferlement de l’anglais. Les accords Pompidou-Heath garantissent alors l’envoi à Bruxelles de diplomates et fonctionnaires parlant français et il est respecté.

L’élargissement de 1995 aux pays nordiques - dépourvu de tels gardes-fous - vient ébranler l’édifice ; les suivants feront le reste, même s'ils sont souvent plus le prétexte que la seule cause de l'anglicisation accélérée (beaucoup de pays de l'Est, ainsi, pratiquaient alors assez largement le français et disposaient de personnels francophones).
 
DISPROPORTIONS

En 1997, 41 % des documents « sources » de la Commission étaient rédigés en français (5 % en allemand) ; cette part est aujourd’hui tombée à environ 10 %. Sans doute sont-ils ensuite traduits en langues nationales ; leur marque d’origine n’en demeurera pas moins anglo-saxonne, en lettre et en esprit.
 
Journal interne, télévision ("Europe by satellite"), la communication à l’intention des fonctionnaires européens se fait majoritairement en anglais dans les bâtiments de la Commission (toujours à Bruxelles...). Un tiers d’entre eux sont pourtant issus de pays dont le français est langue nationale (Belgique, France, Luxembourg...), plus de la moitié de pays membres ou observateurs de la Francophonie.
 
«Si l’interprétation est toujours assurée au plus haut niveau (Conseil européen, conférences ministérielles…), lors des autres réunions, des conférences et des points presse, la langue utilisée à plus de 90 % est l’anglais … alors que plus de 90 % des participants maîtrisent autant le français », précise le dernier rapport de l’OIF (3).
 
De hauts responsables français, il est vrai, on souvent beaucoup œuvré pour l’amoindrissement de leur langue de Pascal Lamy (Commissaire de 1999 à 2004) à Jean-Claude Trichet (président de la Banque centrale européenne) en passant par Christine Lagarde (ministre française de l’économie) qui s’exprime habituellement en anglais dans les instances où elle siège.

CLAQUAGE DE PORTE
 
En 2006, le patron des patrons européens, le Français Ernest-Antoine Seillière, ancien dirigeant du Medef (patronat français), avait préféré s’exprimer en anglais devant vingt-cinq chefs d’État et de gouvernement européens. Un autre Français, le président de la République était alors parti en claquant la porte de la salle du Conseil. C’était Jacques Chirac. De tels éclats paraissent aujourd’hui d’un autre âge ou d’une autre sensibilité et peut être aussi d'un autre monde.
 
Car le glissement, bien sûr, n’est pas seulement linguistique. A la fois conséquence et instrument, le passage de l’appareil européen au tout-anglais, plus qu’une réalité démographique (en terme de langue maternelle, 12 % des Européens sont anglophones) accompagne assez clairement une autre mutation en faveur de valeurs idéologiques d’inspirations anglo-saxonnes qui règnent désormais sans grand partage à Bruxelles (voir l’interview ci-contre).
 
Lors des discussions de 2007 sur le Traité européen, les peuples en ce temps consultés – en France, notamment - ont abondamment, doctement et légitimement débattu de ses dimensions politiques ou économiques supposées, fédérales ou non, sociales ou non, libérales ou non.
 
On leur avait alors rarement précisé que l’Europe qui leur était proposée parlerait anglais. C’était peut être implicite.
 

 
1/ « understatement » peut se traduire par « sous-entendu »

2/ http://bruxelles.blogs.liberation.fr/coulisses/2010/10/no-taxation-without-translation-.html
 
3/  « La langue française dans le monde », rapport de l’ O.I.F. , éditions Nathan

La langue française dans le monde, 2010

Rapport de l'OIF
Editions Nathan.