L'Express, Le Nouvel Observateur, Le Point : pourquoi tant de haine à la Une ?

Les Unes racoleuses ont encore fleuri en kiosque cette semaine. Mercredi 6 mars 2013, L’Express jette en couverture "Les femmes – L’arme du sexe". Jeudi, c’est la Une du Point qui fait débat en accusant "Ceux qui cassent la France". Le même jour, une condamnation judiciaire recouvrait la Une du Nouvel Observateur suite à la publication des bonnes feuilles de Marcela Iacub. La presse hebdomadaire est malade ? Mais de quoi souffre-t-elle ?

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Mardi 6 mars 2013 au soir, Twitter dévoile la couverture de l’Express à paraître le lendemain : un photomontage aux couleurs criardes de Marcela Iacub et des Femen surmonté du titre provocateur "Les femmes – L’arme du sexe". "Un vagin avec des dents aurait été du meilleur effet", ironise sur Twitter Nadia Daam, journaliste pour Arte, tandis que les billets d’humeur se multiplient pour dénoncer cette Une sexiste. Elle n’est d’ailleurs pas la première du magazine, qui avait déjà créé la polémique en octobre dernier avec son numéro sur François Hollande et "Ces femmes qui lui gâchent la vie"

"L’Express non, non, non et non" résume Johanna Luyssen, la rédactrice en chef adjointe du magazine Causette. Sur son blog, elle se désole de voir le journal fondé par Françoise Giroud, toute première secrétaire d’Etat à la condition féminine, réduire les femmes "à leur prétendue arme : le sexe, pauvre corollaire de leurs combats à mener". "Nous avons donc sur cette couverture : 1/ une 'écrivaine' controversée, avec une histoire de sexe et de trahison. 2/ des féministes nues," résume Johanna Luyssen pour qui la vocation de cette Une semble exclusivement commerciale.  

“Les vertus de la presse façon Closer“

Même procédé pour Le Nouvel Observateur qui a lancé "l'affaire Iacub" la semaine précédente avec sa Une choc "Mon histoire avec DSK". L'hebdomadaire de Laurent Joffrin révélait alors que le "récit explosif" de Marcela Iacub, Belle et bête est consacré aux pratiques sexuelles du patron déchu du FMI. Encore du sexe à la Une, donc, pour une œuvre qui parle en fait de pouvoir.

"Quand Joffrin consacre la 'Une' de son journal au livre de Iacub, ce n’est pas qu’il vient de découvrir les vertus de la presse façon Closer, c’est la littérature qui l’appelle," ironise l’écrivain Virginie Despentes dans une tribune intitulée "Dur à avaler" publiée dans Le Monde du 28 février 2013. Laurent Joffrin "s’explique dans son petit édito : 'Les qualités littéraires du livre étaient indiscutables.' Joffrin, on ne savait pas qu’il avait la faculté de trier ce qui entre en bibliothèque de ce qui part à la poubelle".
 
En plus de ces acerbes critiques, Le Nouvel Observateur est condamné pour atteinte à la vie privée. Il écope de 25 000 euros de dommages-intérêts et, pour la première fois depuis sa création, la publication cette semaine en Une d’un communiqué faisant état de cette condamnation. L’occasion pour Laurent Joffrin de reconnaître (à moitié) une erreur (lien payant): celle de ne pas avoir contacté DSK pour avoir sa réaction quant à la publication du livre de Marcela Iacub. Un mea culpa de courte durée, puisque qu’il estime dans un autre encart que "L’Obs, en étant condamné avec tant de dureté paie aussi pour les autres, qui se récrient pour faire oublier leur propre comportement.»

“Quand un support ne va pas bien, il essaye de racoler“

"Quand un support ne va pas bien, il essaye de racoler, c’est classique," affirme Dominique Wolton, directeur de l’Institut des Sciences de la Communication du CNRS. Rien de nouveau dans ce procédé : "Il ne faut pas oublier que c’est ça qui a fait vendre la presse écrite à partir de 1850, la presse populaire était complètement vouée au sexe et au crime."

Le groupe de presse L’Express-Roularta, en l’occurrence, ne va pas bien. En 2012, selon l’OJD (l’organisme qui certifie la diffusion des journaux), l’Express a perdu 0,82% en diffusion pour un chiffre global de 433 031 exemplaires vendus chaque semaine, quand l’Obs reste premier hebdo de France avec une petite baisse de 0,24% pour 502 382 exemplaires diffusés chaque semaine.

Le 19 février 2013, L'Express-Roularta a annoncé un plan social visant à réduire de 10% de la masse salariale de l’entreprise. Dans un communiqué, le groupe de presse a expliqué être contraint à de telles restrictions pour mieux aborder une année 2013 jugée "à risques", alors que l’ensemble du secteur est en crise.

“Libérer la haine, l'intolérance et le mensonge“

"Les barons du papier en crise ne savent plus quoi inventer pour tenter de vendre [et ils] sont donc prêts à solder ce qui leur reste de conscience professionnelle pour quelques lecteurs en plus..." accusait Guy Birenbaum, chroniqueur sur Europe 1 et le Huffington Post pour qui "La provocation [était] devenue la tendance. L’excès, la règle d’or," déjà en novembre dernier.

A l’époque, c’est une autre couverture, du Point, qui avait fait scandale : "Cet islam sans gêne". "Alors que l’hebdo aurait pu titrer 'Ces islamistes sans gêne', c’est-à-dire évoquer la minorité d’activistes intégristes dont les comportements sont critiquables, le choix est fait de généraliser. Pourtant, ce n’est pas l’Islam qui est en cause et 'sans gêne, mais bien des individus, une minorité…" explique le chroniqueur avant de conclure : "Ce que provoquent ces couvertures ? Libérer la haine, l’intolérance et le mensonge".

Après cette semaine, le chroniqueur affirmait qu’il allait "finir par ne plus ouvrir un journal papier, tant le virage pris par ces médias dans un 'grand sauve qui peut', pour vendre quelques exemplaires de plus, confine, chaque jour davantage, au pathétique, au cynique, à l’escroquerie même."

“La Une s'adresse aux tripes du lecteur et le contenu du journal, à son cerveau“

"Il y a un décalage stupéfiant entre la couverture et le contenu," remarque Jean Stern, l’auteur d’un livre accusateur paru aux éditions La Fabrique : "Les patrons de la presse nationale, tous mauvais." "Je me souviens du Point d’il y a moins de six mois, 'Cet Islam sans gêne', qui était vraiment une Une très racoleuse. On voyait bien le décalage extrême entre le contenu des papiers, qui étaient plus ou moins honnêtes, en tout cas politiquement corrects et très rabâcheurs, et cette Une d’une violence extrême."

Un constat qui fait écho à un modèle assumé par le directeur de l’Express, notamment, Christophe Barbier, pour qui "La Une s’adresse aux tripes du lecteur et le contenu du journal à son cerveau". "Un nouveau modèle, incontestablement," pour Jean Stern qui montre bien "le cynisme absolu de ces directeurs de magazines".

"Ces trois hommes, Christophe Barbier pour l’Express, Franz Olivier Giesbert pour Le Point et Laurent Joffrin pour le Nouvel Observateur ont comme caractéristique commune d’être des mercenaires de l’information". Pour Jean Stern, "ce ne sont pas des journalistes au sens classique du terme, mais ce sont des marketeurs de l’information qui essayent de trouver de nouvelles recettes. Ce qui est grave, c’est qu’ils les trouvent dans le segment de la presse le moins glorieux de notre pays, la presse people."

Mais l’opération est-elle vraiment rentable ? Certes, la logique de "buzz" fait parler du journal, mais fait-elle vendre ? Non, répond Jean Stern, pour qui la justification économique en amont de ces publications racoleuses ne suffit pas à les expliquer.

“Un enjeu moral et politique plus qu’un enjeu économique“

"Au fond, la presse qui a les plus gros problèmes économiques est la presse quotidienne, et elle reste relativement à l’écart de tout ça," constate Jean Stern pour qui "l’explication économique tiendrait si les Unes racoleuses étaient celles du Monde, de Libération ou du Figaro."

"Ce segment de la presse magazine, L’Obs, L’Express et le Point, sans être dans une forme éblouissante, se porte plutôt mieux. Ce sont des magazines à forte vocation publicitaire et des modèles économiques qui fonctionnent essentiellement sur l’abonnement," explique Jean Stern. "La variante kiosque joue donc assez peu, il s’agit plus d’une vitrine pour faire parler du journal qu’autre chose."

A l’appui de sa démonstration, Jean Stern montre que "L’Express vend aujourd’hui à peine un quart de ses ventes en kiosque et les trois quarts en abonnement ; pour Le Point et Le Nouvel Observateur, la proportion est de un tiers des ventes en kiosque et deux tiers en abonnement". Ce qui montre bien, pour le spécialiste des médias, que la 'peopolisation' de leurs couvertures résulte 'd’un enjeu moral et politique, plus que d’un enjeu économique'.

La peopolisation, un phénomène politique...

"On peut dater très clairement la peopolisation des Unes des magazines hebdomadaires à environ quatre-cinq ans," explique Jean Stern. "Il y a eu un double phénomène : la peopolisation générale de la presse, sous la pression à la fois de la télévision et des magazines people comme Voici, Public ou Closer. A cette tendance générale s’est ajouté, d’une certaine manière, Sarkozy."

"Nicolas Sarkozy, en mettant sa vie privée sur la table de manière très ouverte, même offensive, en utilisant le petit Louis dans sa campagne électorale en 2007, en utilisant sa femme, en exposant son divorce a largement contribué à peopoliser la presse hebdomadaire," estime Jean Stern.

La peopolisation est-elle donc un phénomène franco-français ? "Non, répond Jean Stern, parce qu’évidemment, des phénomènes du même genre ont lieu dans d’autres pays. Soit par tradition dans ces pays-là, je pense notamment à la Grande-Bretagne, soit parce que des hommes politiques ont imposé leur vie privée à l’opinion publique".

... et international

“Cette femme est un danger public“ à la couverture de l'hebdomadaire italien Panorama, a qui on a souvent reproché la surexposition de femmes nues à la Une.
“Cette femme est un danger public“ à la couverture de l'hebdomadaire italien Panorama, a qui on a souvent reproché la surexposition de femmes nues à la Une.
Jean Stern cite l’exemple de Silvio Berlusconi en Italie, "L'équivalent de Sarkozy, en pire". Pour de jeunes doctorants italiens en science de la communication multimédia et audiovisuelle, la Une de l'hebdomadaire Panorama en photo-ci-joint (exemple parmi d'autres) est le résultat de la politique de Berlusconi. Le résultat "d'Une Italie qui va à l'envers, détournée par une vision du monde patinée et illusoire, qui a été créée par cette décennie berlusconienne pour laquelle la culture se termine dans le sexe."

"Même en Allemagne, où la presse se tenait généralement à l’écart de la vie privée des hommes politiques, on constate le même phénomène, explique Jean Stern. C’est Schroder, qui était pourtant social-démocrate, qui a mis en avant sa jeune épouse, ses mariages, ses voyages à Ibiza pour être valorisé dans la presse Allemande comme un signe de sa soit-disant modernité".



“La rage musulmane“ en Une du Newsweek du 24 septembre 2012
“La rage musulmane“ en Une du Newsweek du 24 septembre 2012
Les Etats-Unis ne sont d'ailleurs pas en reste. Le magazine Newsweek a multiplié les Unes "choc", en affirmant que c'était là le seul moyen de sortir d'une situation économique catastrophique. Leur couverture Muslim rage (la rage musulmane), par exemple, avait provoqué le 'buzz' autant que l'indignation générale. Malgré tout, un mois plus tard, le 31 décembre 2012, paraissait la dernière édition papier du magazine. Une preuve supplémentaire, pour Jean Stern, que le racolage n'est ni une conséquence, ni une solution économique.

Finalement, comme l'a finement analysé Pierre-Louis Rozynès : il s'agit là "d'une presse qui a cessé d'exister mais qui continue de paraître."