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L'expulsion des Roms de France vue de Roumanie

Le gouvernement français a durci sa politique contre les Roms fin juillet : démantèlement des camps illégaux et expulsions massives. C'est en Roumanie que l'on trouve la communauté tsigane la plus importante d'Europe. Comment cette politique y est-elle perçue ?

Voilà la question qui nous trottait dans la tête quand nous avons contacté la journaliste roumaine Rodica Pricop, rédactrice en chef adjointe de Nine O’Clock et éditorialiste à Bucarest Hebdo. Voici sa réponse.

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Alors que 93 Roms doivent être expulsés de France vers la Roumanie, jeudi 19 août, Bucarest est enfin sortie de son silence. Par la voix de son ministre des Affaires étrangères, Teodor Baconshi, la Roumanie déclare regarder avec inquiétude la déportation des Roms. Baconschi considère que chaque décision d’expulsion devrait être traitée individuellement, en précisant que Bucarest rejette la "stigmatisation" d’une catégorie de la population en masse et sur "des critères ethniques".

Mais au-delà de cette réaction officielle, la décision de la France, mais aussi de la Suède, de renvoyer dans leur pays d'origine les Roms en infraction avec la loi, est plus perçue par la presse locale et par une importante partie du public comme le résultat d'un échec des politiques d’intégration des Roms, que comme un acte xénophobe de Nicolas Sarkozy.

Par ailleurs, la réaction tardive et le ton prudent de Bucarest s’expliquent par le fait que la Roumanie regarde à présent la France comme son principal partenaire dans l’Union européenne.

DES RELATIONS PRIVILEGIÉES

Il faut dire que depuis l’élection de Nicolas Sarkozy en 2007, les relations entre les deux pays ont connu un nouveau souffle. Pour Bucarest, les relation avec Paris sont extrêmement importantes surtout si l'on considère le système de décision au sein de l’Union européenne, où l’influence de la France peut beaucoup jouer, comme lors de l’élection du Roumain Adrian Ciolos au poste de commissaire européen à l'Agriculture l’an dernier. La forte présence des sociétés françaises dans l’économie roumaine est aussi un atout pour des relations privilégiées.

La Roumanie n’a donc pas intérêt à répéter l’histoire et à commettre la même erreur qu'elle a commise avec l’Italie. En 2007, après une vague de violence qui a atteint son paroxysme avec le viol et le meurtre d'une Italienne par un Rom, Romano Prodi et son gouvernement de centre gauche avaient mis en place une série de mesures xénophobes contre les émigrés roumains, illégaux et légaux. Dans cette histoire, la Roumanie n'a pas dit un mot. Un immobilisme qui s'est soldé par une détérioration des relations entre Rome et Bucarest.

Des enfants roms en Roumanie.
Des enfants roms en Roumanie.
Il faut reconnaître que, malgré les efforts désespérés des gouvernements européens pour l’intégration des Roms, la réalité très concrète est qu’ils restent un peuple nomade, voyageant où ils veulent avec leurs traditions qui provoquent souvent des "clashs" avec les sociétés civilisées. Pour les Roms, faire la manche est un droit primordial, voler est une manière de redistribuer l'argent des riches et faire des enfants est leur mode de contribution au développement de la Roumanie, ce qui leur permet d'exiger, en contrepartie, un soutien financier.

AMALGAME

Malheureusement, la tendance actuelle dans la politique européenne peut se résumer à l'équation “Rom” = “victime”. D'ailleurs l’appellation "Rom", choisie par le Conseil de l’Europe en 1993 pour les Tsiganes a causé beaucoup de tort à la Roumanie et aux Roumains. Cela à cause du fait que les autorités des pays de l’UE ne sanctionnent pas les Roms qui commettent des infractions mineures (comme la mendicité, le vol à l’étalage, l’installation dans des camps illégaux ou dans des maisons sans prévenir les propriétaires, etc.) par peur de se faire accuser de racisme.

Pour cela, la totalité de la communauté en souffre par effet de généralisation. Tout comme les Roumains en souffrent car ils sont confondus avec les Roms et, par amalgame, sont pris pour des malfrats. En Roumanie, par exemple, une personne sur quatre vit en-dessous du seuil de pauvreté. De fait, la pauvreté concerne l’ensemble de la population. Le fait de ne pas avoir d'emploi ou d’habitation ne devrait donc pas être considéré comme une discrimination envers un groupe ethnique en particulier.

Une villa appartenant à une famille rom en Roumanie.
Une villa appartenant à une famille rom en Roumanie.
GRANDES VILLAS ET VOITURES NEUVES

Pourtant, les Roms sont souvent bénéficiaires de la politique "de discrimination positive" au détriment des autres catégories vulnérables tels que les fermiers retraités roumains qui touchent une retraite d'environ 80 euros par mois, l'équivalent d'un plein d’essence.

Dans le village de Sadova du département de Dolj (sud), les inspecteurs sociaux ont récemment découvert que plus de 63% des Roms vivaient de l'aide sociale alors qu'ils possèdent des propriétés imposantes, des villas à deux ou trois étages, et des voitures tout juste sorties des derniers catalogues autos. Ce n'est qu'un exemple. Mais il suffit à remettre sérieusement en question la justesse des critères utilisés par les autorités dans la distribution de l'aide sociale en Roumanie et aussi à l’échelle européenne.

Afin d’éviter les abus, chaque cas de discrimination devrait être jugé sur la base de preuves. Sinon, on risque de devenir tous, en Europe, des victimes de notre propre politique anti-discrimination.

Les Roumains ont souvent le sentiment que l'on propage volontairement l'idée selon laquelle tous les Roms d’Europe proviennent de Roumanie. Or, tous les pays ont des communautés roms, et tous les pays, sans exception, ont des problèmes en misant sur leur intégration.

C’est pourquoi une stratégie à l'échelle européenne a été enfin définie en 2008. Bruxelles reconnaît ainsi, bien que ce soit tardif, qu'il s'agit d'un problème européen et non pas spécifique aux pays qui abritent telles communautés, et qu’il faut par conséquent partager les tâches et les responsabilités.

L'appel du président roumain

Le président roumain Traian Basescu a réclamé, jeudi 19 août 2010, un programme européen d'intégration des Roms. Cette demande n'est pas nouvelle. Elle est formulée par Bucarest depuis 2008.

Définitions : Tsiganes, Roms, Gens du voyage

Tsigane est le terme le plus généraliste pour désigner l'ensemble des populations qui ont migré d'Inde vers l'Occident à partir du XIV siècle.

Le terme Rom a été adopté par l'Union romani international puis repris par l'Union européenne pour désigner les populations ayant en commun une origine indienne et dont la langue d'origine est le Romani. En hindi, "Rom" signifie être humain.

Les gens du voyage est un terme spécifique à l' administration française désignant les diverses ethnies tsiganes qui doivent s'acquérir du livret de circulation pour se déplacer en toute légalité sur le territoire français.

La communauté rom/tsigane en Europe

Les Roms/Tsiganes constituent la plus grande minorité de l'Union européenne.

C'est en Roumanie où ils sont les plus nombreux : entre 1 800 000 et 2 400 000.

Arrivent ensuite l'Espagne qui compte 650 000 à 800 000 Roms/Tsiganes puis la la Bulgarie avec 700 000 à 800 000 Roms/Tsiganes.

En comparaison, la communauté en France est deux fois moins importante. Elle regroupe entre 300 000 et 400 000 personnes.

(source : Jean-Pierre Liégeois - 2010)


“Européens Light“

C'est ainsi que s'appellent, eux-mêmes, les Roms de Bulgarie et de Roumanie.

Citoyens européens, ils peuvent circuler librement au sein de l'Union mais ne sont pas autorisés à rester plus de trois mois dans un pays membre s'ils ne justifient pas d'un emploi, d'une formation ou de ressources suffisantes, en raison de dispositions particulières adoptées au moment de l'adhésion des deux pays en 2007.

Ces restrictions de circulation ne sont que transitoires. Elles doivent être abandonnées à partir de 2013.