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L'Inde rattrapée par les révélations de WikiLeaks

5000 dépêches diplomatiques, 6 millions de mots. Après cinq journaux très occidentaux, l'américain New York Times, l'espagnol El Pais, le britannique The Guardian, l'allemand Der Spiegel et le français Le Monde, Julian Assange, le fondateur et maître à penser de WikiLeaks, a confié au quotidien indien The Hindu la publication des câbles de la diplomatie américaine concernant l'ensemble du Sud Est asiatique. Depuis le 15 mars 2011, l'un des plus anciens journaux du pays dévoile ainsi les relations souvent inégalitaires entre la plus grande démocratie du monde - l'Inde - et la plus puissante - les Etats-unis.

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“Les câbles américains montrent de grands calculs sous-jacents à leur politique de défense“. La Une de The Hindu du 28 mars 2011.
“Les câbles américains montrent de grands calculs sous-jacents à leur politique de défense“. La Une de The Hindu du 28 mars 2011.
La saga des révélations entreprise par WikiLeaks se poursuit donc avec l'Inde et bientôt sans doute, l'ensemble de l'Asie du Sud Est. Il était en effet surprenant que Julian Assange, le preux chevalier parti à l'assaut de la puissance américaine, le fasse exclusivement à l'aide de la presse du Nord. Le choix de l'Inde en décembre 2010 tient plus à un mélange de hasard et de nécessité qu'à une stratégie mûrement réfléchie, comme ce fut le cas dans la première phase avec l'américain New York Times, l'espagnol El Païs, le britannique The Guardian, l'allemand Der Spiegel et le français Le Monde. Les conditions de publication ne sont pas non plus les mêmes. Entretemps, Julian Assange a été inculpé dans une affaire de "relation sexuelle par surprise", fait l'objet d'un mandat d'arrêt international, et est attaqué par d'anciens compagnons de route.

C'est lors d'une rencontre fortuite, à l'occasion d'un colloque à Londres avec P. Sainath, l'un des journalistes d'investigation indiens les plus réputés, l'une des plumes de The Hindu, que le chef de file de WikiLeaks a proposé la "transaction". Mais il a assorti sa proposition de conditions beaucoup plus drastiques de sécurité, qu'il ne l'avait fait en juillet 2010, avec la presse occidentale. Le quotidien raconte sur son site le détail de ces modalités, et leur acceptation, dans un mélange de fascination mais aussi de discussion éditoriale ardue.

L'une des journalistes choisies pour traiter cette matière première de 5000 dépêches et de 6 millions de mots raconte ainsi que les débats ont porté sur la façon de rapporter ces textes, assortis de commentaires pour les recontextualiser, mais dont la véracité des faits ne pouvait pas toujours être vérifiée. Ainsi, un câble révèle qu'un conseiller américain aurait rencontré un membre du Parti du Congrès, celui du Premier ministre Manmohan Singh, une valise pleine d'argent dans les mains, pour lui dire qu'il comptait ainsi acheter les votes de quatre députés récalcitrants à un accord de production nucléaire avec les États Unis. Ces voix étaient nécessaires à la finalisation de l'accord historique de collaboration nucléaire civile signé fin 2008 entre les deux puissances, sur la fourniture et le retraitement des combustibles procurés Washington à New Dehli. Comment vérifier une telle information explosive. Bien entendu aucune photo n'a immortalisé la rencontre. Il est déjà stupéfiant, que malgré toutes les consignes de confidentialité, elle se retrouve dans un échange épistolaire diplomatique.

La Une de The Hindu du 15 mars, lançant la publication des dépêches.
La Une de The Hindu du 15 mars, lançant la publication des dépêches.
MESURES DE SÉCURITÉ DRASTIQUES

L'autre reproche fait The Hindu, de l'intérieur du journal, mais aussi par les lecteurs, c'est de ne pas faire réagir les personnes, mises en causes ou simplement citées par les diplomates américains. Tel ambassadeur plutôt anti-américain nommé par le gouvernement indien aux Nations unies dont on apprend qu'il a été neutralisé par l'envoi d'un second conseiller sur pression de Washington, n'a ainsi jamais été interrogé par les journalistes de The Hindu pour lui demander ce que cela faisait d'avor ainsi été pris pour un imbécile...

Côté sécurité, les mesures prises ressemblent à celles inventées dans les James Bond les plus récents : un local secret, un ordinateur spécial, équipé d'un logiciel effaceur de traces, relié par une ligne Internet clandestine, et un groupe de cinq journalistes triés sur le volet.

Ce que révèlent, avant tout, ces années de diplomatie américaine écrite, c'est en même temps l'arrogance dont les maîtres du monde autoproclamés faisaient preuve vis-à-vis de cet immense pays continent, à la croissance économique exponentielle et qui dépassera la Chine en nombre d'habitants à l'horizon 2030, et la proximité soumise des autorités indiennes avec Washington. On apprend ainsi qu'Hillary Clinton a demandé une enquête exhaustive sur un ministre du Commerce extérieur indien, bien au delà d'un curriculum vitae habituel, exigeant de savoir les plus secrets de ses goûts privés.

L'absence quasi totale des règles de base pour garantir la confidentialité de leurs échos, dont ont fait preuve les diplomates américains, démontre en soi le complexe de supériorité de la Maison Blanche.
Si les ventes de The Hindu se sont envolées et les visites sur le site multipliées, les journaliste du quotidien estiment qu'en revanche les révélations de Wikileaks ne changeront malheureusement rien aux pratiques politiques en Inde, tant la corruption y est bien installée parmi les élus.

Sylvie Braibant