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L'indépendantisme catalan maintient son défi à Madrid

Des manifestants catalans dans les rues de Barcelone (Espagne), le 11 septembre 2014. (QUIQUE GARCIA / AFP)
Des manifestants catalans dans les rues de Barcelone (Espagne), le 11 septembre 2014. (QUIQUE GARCIA / AFP)

En maintenant une consultation "symbolique" sur son indépendance le 9 novembre, malgré l'opposition de Madrid et l'interdiction du Tribunal constitutionnel, la Catalogne défie ouvertement le gouvernement central espagnol. L'aboutissement d'une aspiration ancienne, quoiqu'inégalement partagée, et d'un subit enchainement politique.

dans

Surenchères

07.11.2014
Voteront, voteront pas ? Et le cas échéant, voteront quoi ? Le suspense est (redevenu) entier à l'approche du 9 novembre, date à laquelle les Catalans doivent se prononcer sur leur indépendance. Ce scrutin, fut-il "symbolique" ou même "illégal" et contesté, nul politologue ne l'envisageait sérieusement voici encore cinq ans, fruit à la fois d'une aspiration ancienne, de frustrations et d'une précipitation d'événements politiques.

Identité

Des centaines de milliers de Catalans manifestent à Barcelone pour réclamer un référendum sur l'indépendance de leur région le 11 septembre 2014 - Photo Lluis Gene (AFP)
Des centaines de milliers de Catalans manifestent à Barcelone pour réclamer un référendum sur l'indépendance de leur région le 11 septembre 2014 - Photo Lluis Gene (AFP)

Si elle n'a jamais formé un véritable État (à l'inverse de multiples autres régions de la péninsule qui furent, un jour ou l'autre, autant de royaumes), la Catalogne n'en est pas moins traditionnellement habitée d'un profond sentiment identitaire, alimentée à la fois par son histoire, sa culture, une langue propre, mais aussi… une richesse supérieure à la plupart des autres provinces d'Espagne.

Récurrent, son rêve d'indépendance s'était estompé au cours des dernières décennies (moins de 20 % des Catalans y sont favorables en 2009), la constitution de 1978 lui garantissant, outre le respect de ses spécificités, un assez haut degré d'autonomie politique. Un statut qui se renforce par la suite, allant jusqu'à la définir en 2006 comme "nationalité"... nouvelle étape aux yeux des plus décidés vers l'indépendance pure et simple. Le glissement irrite d'autres régions demeurées, elles, de simples "communautés", mais aussi une partie de l'opinion espagnole – pas nécessairement conservatrice - attachée à l'unité du royaume et au principe de solidarité entre territoires, dont les nationalistes catalans paraissent vouloir s'affranchir.

En 2010, un arrêt du Tribunal constitutionnel (saisi par le conservateur Parti Populaire), annule partiellement diverses prérogatives que s'est octroyée la Catalogne (dont la prééminence de la langue catalane). Sans nier le fondement historique et culturel qui la sous-tend, il remet partiellement en cause sa définition juridico-politique comme "nation".

Radicalisation

Contre-manifestation anti-indépendantiste le 11 sept 2014 à Barcelone
Contre-manifestation anti-indépendantiste le 11 sept 2014 à Barcelone

La décision provoque la colère d'une grande partie de l'opinion catalane. Elle est exacerbée par un contentieux fiscal avec Madrid, la contribution de la riche région au budget du royaume étant nettement supérieure à ce qu'elle en reçoit. Fête nationale catalane, la "diada" (11 septembre) se radicalise et réunit une foule particulièrement nombreuse.

C'est à l'issue d'une de ces manifestations que, en difficulté politique et pressé par des alliés radicaux, le président de la région Artur Mas annonce l'organisation d'un référendum sur l'indépendance. Contesté par Madrid, celui-ci est suspendu par un arrêt du Tribunal constitutionnel le 29 septembre dernier au motif, notamment, qu'un tel référendum exige que tous les Espagnols puissent se prononcer. Si Mas semble d'abord s'incliner, ses alliés de la Gauche indépendantiste ne l'entendent pas ainsi et le décident à organiser un vote alternatif baptisé "processus participatif".

Un référendum qui ne dit pas son nom, aux yeux de Madrid, qui saisit à nouveau le Tribunal constitutionnel. Celui-ci, renvoyant à plus tard un jugement de fond, lui donne raison sur la forme et ordonne à l'unanimité l'annulation de la consultation, même dans sa version édulcorée. Réaction immédiate de la Generalitat (exécutif catalan), en forme de défi : "la réponse est catégorique, le processus participatif est maintenu". Tout est prêt pour le 9 novembre, ajoute son porte-parole Francesc Homs. Nous sommes en train de défendre un droit naturel, ajoute Artur Mas. (…) Tous les peuples ont le droit de décider de leur avenir". Et quatre partis catalans, dont les deux principaux Convergencia i unio (CiU) et Esquerra Republicana de Catalunya (ERC, gauche indépendantiste), lancent un appel à la communauté internationale (ONU, Commission européenne, OSCE) à mener "les actions nécessaires" pour que "les Catalans puissent décider de leur avenir de manière démocratique".

Incertitudes

Le président du gouvernement de Catalogne Artur Mas le 11 octobre 2014 à Manresa - Josep Lago/AFP
Le président du gouvernement de Catalogne Artur Mas le 11 octobre 2014 à Manresa - Josep Lago/AFP

En pratique, plus de 40 000 bénévoles encadreront le scrutin - ouvert à partir de 16 ans et aux étrangers - dans les écoles et bâtiments publics de 942 des 947 municipalités de la région, selon une procédure et des moyens calqués sur les scrutins officiels. Le préfet de Catalogne, met d'ailleurs en garde la Generalitat contre "les actions visant à avoir recours à des moyens publics pour mettre en œuvre la consultation". Violer la décision du Tribunal n'est pas totalement sans risque pour les membres de l'exécutif catalan, passibles de poursuites pour "désobéissance civile", délit pouvant entraîner l'interdiction d'exercer une fonction publique.

Il en faudra plus, sans doute, pour arrêter une consultation dont la tenue paraît désormais acquise, tant la pression est devenue puissante en Catalogne, entraînant des courants et personnalités au départ rétifs à une épreuve de force … dont un Artur Mas lui même, que l'on a connu bien moins va-t-en-guerre lorsque son parti n'était pas distancé par la gauche indépendantiste.

Restera, au lendemain, à en mesurer la valeur. Elle dépendra en grande partie de la participation, y compris … celle des fidèles de Madrid, a priori moins enclin à cautionner une opération illégale. Et évidemment, son résultat qu'il faudra analyser précautionneusement, dans la fièvre qui prévaut. Selon un sondage publié samedi par le quotidien El Païs, 49,4 % des Catalans sont aujourd'hui favorables à l'indépendance. Le pourcentage varie légèrement au gré des enquêtes, mais reflète encore un profond partage de l'opinion, qui ne plaide pas en faveur de sa mise en œuvre rapide à l'issue d'un coup politique.

La Catalogne moderne (cliquez sur l'image pour l'agrandir)
La Catalogne moderne (cliquez sur l'image pour l'agrandir)
Avec 7,5 millions d'habitants, la Catalogne pèse 19 % du PIB espagnol et représente 25 % de ses exportations. Région la plus riche d’Espagne (mais aussi la plus endettée), elle est le moteur industriel du pays.
 

Longue marche

Province romaine conquise par les Wisigoths (Vème siècle) puis par les Arabes (732), la Catalogne est reprise par Charlemagne qui en fait une marche de son empire. A la désagrégation de celui-ci, le Comté de Barcelone s'affranchit de la suzeraineté des rois francs et connait, jusqu'au XIIème siècle une relative indépendance tout en résistant à la poussée maure. Il est rattaché par mariage à la Provence (1113) puis à la couronne d'Aragon (1137), sous laquelle la Catalogne jouit d'une réelle autonomie, oeuvrant à la conquête des Baléares, de Valence, de la Sicile et de la Sardaigne. Les XIIIème et XIVème siècles sont pour elle une période de prospérité et d'épanouissement.

Au XVème siècle, elle tombe sous l'autorité castillane qui va d'avantage se tourner vers ... les Amériques. C'est le début d'un repli, qui n'empêche pas la France et l'Espagne de se la disputer. En conflit avec Madrid, les révoltés catalans forment une éphémère "république catalane" avant de faire appel au roi de France Louis XIII qui prend le titre de Comte de Barcelone. Par le traité des Pyrénées son fils Louis XIV conclut avec le roi d'Espagne une partition de la Catalogne. Dans la longue guerre de succession d'Espagne (début du XVIIème siècle), les Catalans choisissent les Habsbourg contre les Bourbon. Ce sont les seconds qui l'emportent et Barcelone est prise le 11 septembre 1714 (défaite à l'origine de la "Diada", fête nationale catalane revisitée ces dernières années, voir ci-dessous). Un nouveau déclin s'ensuit.

Précocement industrialisée elle connait un réveil au XIXème siècle qui se manifeste par le "catalanisme". Après une victoire de partis indépendantistes, une brève république est proclamée qui débouche en 1932 sur un statut d'autonomie, ressuscitant le terme médiéval de "generalitat". La guerre civile et la défaite républicaine y met un terme en 1939, jusqu'à la mort de Franco en 1976.

Drapeau noir

La chute de Barcelone de 1714, vue par Voltaire


« Les assiégés se défendirent avec un courage fortifié par le fanatisme. Les prêtres, les moines, coururent aux armes et sur les brèches, comme s’il s’était agi d’une guerre de religion. Un fantôme de liberté les rendit sourds à toutes les avances qu’ils reçurent de leur maître. Plus de cinq cents ecclésiastiques moururent dans ce siège les armes à la main.On peut juger si leurs discours et leur exemple avaient animé les peuples.
Ils arborèrent sur la brèche un drapeau noir, et soutinrent plus d’un assaut. Enfin les assiégeants ayant pénétré, les assiégés se battirent encore de rue en rue ; et, retirés dans la ville neuve, tandis que l’ancienne était prise, ils demandèrent en capitulant qu’on leur conservât tous leurs privilèges (12 septembre 1714). Ils n’obtinrent que la vie et leurs biens».

("Le siècle de Louis XIV", Voltaire)