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L’ONU est-elle en danger ?

Alors que s'ouvre  la reprise des pourparlers intersyriens à Genève, l’administration Trump souhaite diminuer drastiquement les fonds que les Etats-Unis allouent à l’organisation internationale. Un coup dur pour une institution déjà en difficulté. L'ONU tente de sauver la face.

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Ce n’est pas nouveau. Déjà lors de sa création en 1945, l’ONU était fortement critiquée et son existence-même questionnée. Soixante-dix ans après, il est toujours de bon ton de pointer du doigt l’inefficacité de cette énorme machine employant des milliers de fonctionnaires à New York - le siège - ainsi que dans les agences onusiennes réparties dans le monde entier. 

 
Pierre Grosser, professeur agrégé à Sciences Po, histoire des relations internationales et les enjeux mondiaux contemporains.
Pierre Grosser, professeur agrégé à Sciences Po, histoire des relations internationales et les enjeux mondiaux contemporains.
Crédit Sciences Po.
Mais aujourd’hui, cette institution née des cendres de la Seconde guerre mondiale, tangue à nouveau. Son incapacité à peser dans les conflits actuels, notamment en Syrie, mettent à mal sa crédibilité. La semaine dernière, lors de la présentation de son premier budget "America first", le président Trump a annoncé la diminution de la participation de son pays de trois points au budget de l’ONU. Son Secrétaire général, Antonio Guterres, en fonction depuis janvier,  l’a aussitôt mis en garde contre "des réductions abruptes de financements"... "On a plus que jamais besoin d’une ONU forte", a estimé, quant à lui, l’ambassadeur français à l’ONU, François Delattre.

"Sauf réforme énorme, Donald Trump a promis de supprimer le Conseil des droits de l’Homme. Ce n’est pas une surprise. Les républicains n’aiment pas beaucoup l’ONU", rappelle Pierre Grosser, professeur d’histoire des relations internationales et des enjeux mondiaux contemporains à Sciences Po Paris.

Les mandats de George W. Bush en sont autant d'exemples : "Le représentant des Etats-Unis à l’ONU sous sa présidence, John Bolton, critiquait l’institution à chaque fois qu’il parlait. C’est une grande tradition américaine. Ce n’est pas parce que les Etats-Unis l’ont créée qu’ils l’apprécient. Pour les Américains, la Constitution du pays est le sommet du sommet, d’où le désamour à l’égard du droit international".

"L’administration Bush [avait] pris l’habitude d’ignorer la notion de multilatéralisme et son principal symbole institutionnel : l’ONU. L’invasion de l’Iraq s’est produite malgré l’opposition des membres du Conseil de sécurité", analyse pour sa part Jussi Hanhimäki, professeur à l’Institut de hautes études internationales et du développement à Genève.

Les administrations démocrates ne sont pas plus vertueuses. Depuis longtemps, les Américains sont réticents à adhérer à des conventions comme celle du droit de l’enfant et vont jusqu’à devoir de l’argent à l’organisation. Environ 3 milliards en arriérés.

L’administration Trump pourrait asséner le coup fatal à l’ONU, selon Chloé Maurel, historienne, spécialiste des Nations unies et chercheuse associée à l’IRIS. Car "les Etats-Unis financent près du quart de son budget. Si le pays supprime cet apport cela peut mettre en danger l’organisation".

Les casques bleus dans la tourmente

Au-delà de la méfiance américaine, l’organisation internationale traverse une crise existentielle. Les casques bleus, piliers du maintien de la paix onusien, sont accusés de graves méfaits. En Haïti, en août de l’année
Chloé Maurel, historienne, spécialiste des Nations unies, chercheuse associée à l’IRIS.
Chloé Maurel, historienne, spécialiste des Nations unies, chercheuse associée à l’IRIS.
Crédits : Iris
dernière, l’ONU a admis sa responsabilité dans l’épidémie de choléra dans le pays.  Des casques bleus sont accusés d’avoir apporté la maladie avec eux en 2010. Aujourd’hui, l’institution peine à mobiliser ses membres pour apporter leur soutien financier au fonds d’indemnisation des victimes haïtiennes.

Des casques bleus sont également au cœur de scandales sexuels en Centrafrique et "depuis 2004, plusieurs soldats faisant partie des forces de maintien de la paix ont été mis en cause ou accusés pour des faits similaires au Mali, en République démocratique du Congo ou encore à Haïti", écrit Le Monde.

Ces scandales fragilisent l’action de ces soldats venus du monde entier pour garantir le maintien de la paix dans les zones les plus sensibles sans pour autant pouvoir intervenir. Ils peuvent uniquement se défendre ou s’interposer. D’ailleurs, Chloé Maurel défend l’idée de donner à cette armée plus de pouvoir militaire. "Ce qui renforcerait la crédibilité de l’institution".

Lire aussi > L'ONU étouffe un rapport accusant Israël d'Appartheid

Une organisation impuissante face à la guerre en Syrie

Le plus grand échec récent de l’ONU est sans doute son impuissance face au massacre de civils en Syrie : plus de 65 0000 morts et disparus en six ans de guerre. "Tout est lié aux blocages au Conseil de sécurité qui ne sont pas nouveaux. C’est uniquement pendant les années 1990 qu’il a existé une sorte de consensus. Sinon, les Etats-Unis ont toujours eu recours au veto par rapport à la question israélienne. Aujourd’hui, ce sont les Chinois et les Russes qui s’en servent [pour empêcher toute médiation]", explique Pierre Grosser.

► Voir aussi notre dossier : Syrie, six ans de guerre

Effectivement, pendant la guerre froide, son action a été paralysée puisque l’Union soviétique et les États-Unis, membres fondateurs de l’organisation et membres permanents du Conseil de sécurité, ont eu recours au droit de veto pour empêcher l’ONU de jouer son rôle :  "Maintenir la paix et la sécurité internationales et, à cette fin, prendre des mesures collectives efficaces de prévenir et d’écarter les menaces à la paix et de réprimer toute agression", stipule l’article premier de la Charte des Nations unies, la bible de l’organisation en quelque sorte. Seuls les Etats-Unis, la Chine, la Russie, la France et le Royaume-Uni jouissent de ce privilège.

"C’est le Conseil de sécurité qui prend l’essentiel des décisions. En 2016, la Russie a mis six fois de suite son veto à une proposition de résolution qui cherchait à arrêter les bombardements en Syrie, ajoute la chercheuse. Ce Conseil ne représente que 30% de la population mondiale. Ce sont des pays puissants qui veulent garder leur pouvoir."

"C’est gros comme une maison, la Chine et la Russie sont à la manœuvre. Le fonctionnement de l’ONU n’est pas le seul problème, insiste le professeur d’histoire. Il faut prendre également en considération qu’on lui laisse les situations les plus impossibles. Ceci étant, l’ONU n’est plus légitime pour les médiations. Celle-ci a essayé au début du conflit avec le grand négociateur algérien, Lakhdar Brahimi. On voit bien que maintenant ce sont les grandes puissances qui ont mis la main sur le jeu. Il y a aussi les moyennes puissances : les Iraniens, les Saoudiens, les Turcs… Là dedans l’ONU ne peut pas faire grand-chose, d’autant que l’action de l’ancien secrétaire général Ban Ki Moon, ne laisse pas un souvenir impérissable."

Et de poursuivre : "Il y a de grosses interrogations sur les opérations de maintien de la paix. Les pays choisissent de plus en plus d’agir seuls [comme la France au Mali NDLR], les organisations régionales prennent le relais. N’oublions pas  que ce sont des États défendant leurs intérêts qui sont derrière cette organisation. Et si ces États ne veulent pas régler les choses, il ne faut pas s’étonner du résultat".

Des réformes vitales

Une réforme radicale s’impose donc. L’arlésienne de l’ONU. Il y a plus de dix ans, quand le Secrétaire général de l’époque, Koffi Annan, était aux commandes, il parlait déjà de réforme de la dernière chance.

Faut-il pour autant désespérer de l’ONU ? "Non",  répond  Chloé Maurel : "Cela reste l’organisation la plus démocratique et la plus universelle fondée sur des principes progressistes et de droits de l’Homme. A l’Assemblée générale chaque Etat a une voix qu’il soit riche ou pauvre".

Une meilleure représentativité de l'Afrique

Pour partir sur de nouvelles bases, "il faudrait améliorer le recrutement, opaque et souvent clientéliste, ainsi que donner plus de pouvoir de sanction pour faire respecter les textes normatifs (droit du travail, droits de l’Homme), estime-telle. De même, il faudrait que l’Afrique soit plus représentée dans les instances dirigeantes de l’ONU. Au Conseil de sécurité, aucun pays africain n’est représenté en tant que membre permanent. Aujourd’hui, on a quarante conflits violents dans le monde. L’ONU est engagée en 16 opérations de maintien de la paix, notamment sur ce continent".

Le Soudan du Sud est un cas d’école de ce qui se joue dans la région : "Ce qui bloque c’est la menace du veto de la Chine si jamais l’ONU veut mettre en place une résolution pour mettre fin aux violences. Ce pays a des intérêts économiques au Soudan. Une grande partie de son pétrole est importée du pays", explique l’auteure de Une brève histoire de l’ONU au fil de ses dirigeants (éditions du Croquant).

Des pays comme la France ont fait des propositions pour réformer ce Conseil en l’élargissant à d’autres États. L’Inde, l’Allemagne, le Japon, le Brésil pourraient ainsi devenir des membres permanents. Depuis 2013, la France soutient l’idée qu’il faudrait suspendre le droit de veto face à des situations très graves comme des crimes de masse comme en Syrie ou en Afrique. Des propositions ignorées jusqu’à présent.

Les détracteurs les plus virulents de l’ONU estiment qu’il faut simplement mettre la clé sous la porte. "Ce serait un retour en arrière, rétorque Chloé Maurel. Il faut à tout prix la garder surtout que le budget n’est pas énorme. Les opérations du maintien de la paix de l’ONU ne représentent que 0,5% des dépenses militaires du monde entier".

Une question qui se pose plus que jamais alors qu'une nouvelle session de négociations s'ouvre à Genève entre représentants du régime syrien et des rebelles.