La Chine veut révolutionner ses artistes

Han Yajuan : Fashion Ensemble. Huile sur toile, 2010 (@Wikipedia)
Han Yajuan : Fashion Ensemble. Huile sur toile, 2010 (@Wikipedia)

Près de cinquante ans après sa "révolution culturelle", le gouvernement chinois veut envoyer artistes, cinéastes et autres animateurs de télévision à la campagne. Objectif : leur inculquer un "point de vue correct sur l'art au contact des masses rurales". Une initiative maladroitement amenée, pour le sinologue Jean-Louis Rocca. Selon lui, il s'agit pour les dirigeants de favoriser l'émergence d'une "exception culturelle" à la chinoise.

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L'Administration générale en charge de la Presse, de la Radio, du Cinéma et de la Télévision va donc "organiser l'envoi des personnels du cinéma et des productions de séries télévisuelles dans des communautés de base, des villages et des sites miniers pour y effectuer des enquêtes de terrain sur une base trimestrielle", selon un document officiel de cette agence de l'Etat, qui supervise les médias.

Scénaristes, metteurs en scène, animateurs radio et présentateurs de télévision devront aussi vivre au moins trente jours "parmi les minorités ethniques et dans les zones  frontalières, ainsi que dans des zones ayant fourni une contribution majeure à la victoire nationale de la guerre révolutionnaire" qui conduisit à la prise du pouvoir communiste en 1949, selon l'agence. En "vivant parmi les masses", les "travailleurs de l'art et de la littérature" seront "stimulés dans l'acquisition d'un point de vue correct sur l'art et créer plus de chefs d'oeuvre", selon le document cité par Chine nouvelle.
                                                     
Depuis son arrivée au pouvoir en 2012, le président Xi Jinping prone une politique générale beaucoup plus répressive, notamment en matière de censure. Mi-octobre, déjà, il préparait le terrain à cette annonce, dénonçant la "vulgarité" de certaines productions artistiques. Il invitait les créateurs à promouvoir les "valeurs socialistes" et le patriotisme, ainsi qu'à "servir le peuple", suscitant déjà la comparaison avec Mao dans la presse officielle - dans les années 1960, Mao Tsé-toung avait envoyé des millions d'intellectuels chinois en "rééducation" dans les campagnes. Pour Joseph Cheng, professeur de sciences politiques à la City University de Hong Kong, cette initiative, sans précédent depuis la révolution culturelle (1966-76), s'apparente à une "campagne de rectification" de style maoïste, destinée à réduire au silence les critiques contre le président Xi Jinping.

Au-delà de la maladresse d'une annonce qui suscite un écho contrasté dans la société chinoise, le sinologue Jean-Louis Rocca discerne une volonté des dirigeants, mais aussi de toute la société chinoise, de tirer vers le haut une production artistique avilie par un matérialisme débridé.

Entretien avec Jean-Louis Rocca


Le projet du gouvernement s'inspire-t-il de la révolution culturelle ?


Contrairement aux échos que suscite cette annonce de l'Agence France Presse, reprise par le South-China Morning Post, ce qui est prévu n'a rien à voir avec ce qui se passait à l'époque de la révolution culturelle. Le projet dénote, certes, une volonté de purification des moeurs, mais il ne s'agit absolument pas de forcer les artistes à se retirer au fin fond de la campagne, ni de les envoyer de force dans des camps de travail.


Alors quel est le projet des autorités, aujourd'hui ?

Il est davantage question d'inciter les artistes à s'intéresser au commun des mortels. En organisant des voyages d'artistes dans les campagnes, où ils passeront quinze jours et d'où ils reviendront avec des dessins, des documentaires, des textes... Et puis d'autres prendront sûrement le train en marche pour profiter des financements et surfer sur la vague du respectable...


Le gouvernement veut rendre l'art chinois respectable ?

Ce projet est une critique de la corruption et de l'argent facile, une réponse à l'extrême vulgarité des programmes de télévision à succès modernes. Une position qui trouve un certain écho chez la plupart des Chinois, et même parmi les artistes ; dans l'appareil, comme dans la société, prévaut l'idée qu'il y a une bonne et une mauvaise culture. Les Chinois voudrait voir produire des oeuvres de qualité pour retrouver, à travers les arts, une certaine respectabilité face au triomphe du voyeurisme et du matérialisme.

Car sur le plan culturel aussi, la Chine prétend être un acteur de poids. Ils sont ravis d'avoir eu un prix Nobel et attendent un Oscar dans les prochaines années... D'où leur attitude ambivalente envers des cinéastes reconnus internationalement, comme Jia Zhangke, réalisateur de Touch of Sin. L'initiative de Pékin vise surtout à défendre une spécificité culturelle chinoise, un peu à l'image de l'"exception culturelle française".


Le gouvernement chinois aurait donc mal présenté les choses ?

Bien sûr, c'est là toute la maladresse des dirigeants chinois actuels, qui agissent encore à l'ancienne. Ils ont du mal à entrer dans une logique de manipulation des foules modernes. Ils présentent les choses de façon que ceux qui ne cherchent pas très loin crient au retour du maoïsme. D'autant plus que leurs rapports aux milieux artistiques restent compliqués...

Vous pensez à Ai Weiwei ?

C'est un personnage très ambigu. A Pékin, on le voit emmener son fils dans les écoles américaines en grosse voiture. De temps à autre, il a quelques ennuis, mais il les cherche un peu. Il est à la fois gênant et inoffensif. Les gens se moquent un peu de lui. Il n'est pas du tout le fer de lance de la critique souvent dépeint par les médias occidentaux.

Reste que la Chine a un vrai problème avec ses artistes : pour les Chinois, l'art de qualité doit être d'avant-garde, donc critique. Il doit donc remettre en cause certaines choses, notamment dans le domaine politique. Les dirigeants voudraient à la fois des artistes qui tapent du poing sur la table et reçoivent des prix internationaux, tout en restant "mainstream", sans faire trop de vague - une avant-garde sans sexe ni critique.

Ingénieurs, pour la plupart, les dirigeants actuels sont eux-mêmes de purs produits de la révolution culturelle, qui, dans les années 1960, ont été envoyés de force dans des coins terribles du pays. Ils font des efforts pour parler anglais, mais n'est pas Jack Lang qui veut, et ils ont encore du mal à comprendre comment fonctionne le milieu artistique. La peur que les choses échappent à leur contrôle est encore très présente. D'où le jeu compliqué entre pouvoir et artistes, même s'il y a des passerelles et si, finalement, tous ces gens se côtoient.


Comment se porte le marché de l'art en Chine ?

Dans les années 1980, encore, les artistes vivaient dans des conditions terribles. Aujourd'hui, ils ont la vie beaucoup plus facile. Le marché est dynamique, largement financé par les entreprises privées. Il attire les galeristes étrangers à l'affût de la perle rare qui leur fera gagner des millions de dollars.

C'est l'art pop chinois, vaguement critique de la Chine socialiste, qui se vend le mieux. Il y a aussi une tendance aux installations éphémères, aux performances, avec des vidéos. Tout cela reste pourtant très correct, sans clandestinité ni militantisme. Les artistes maudits, ça ne marche pas. Les projets internationaux foisonnent, financés par de grandes entreprises. Il existe un milieu de l'art d'avant-garde, élitiste et doté de gros moyens financiers. Un projet est actuellement en cours avec Daniel Defert, légataire universel de Michel Foucault, entièrement financé par les Chinois.


Quel souvenir les Chinois gardent-ils de la révolution culturelle ?

Quand vous discutez avec eux, ils commencent souvent sur le ton du "bon vieux temps" : la vie était alors plus simple, plus conviviale. Mais quand vous leur demandez s'ils regrettent cette époque, ils évoquent avec horreur la répression, la famine, et assurent qu'ils ne feraient pour rien au monde un retour en arrière. Pour les jeunes générations, c'est du passé, définitivement...
3 gardes rouges sur un manuel scolaire chinois de 1971.
3 gardes rouges sur un manuel scolaire chinois de 1971.