La contestation pacifique gagne du terrain en Syrie

Alors que les autorités semblent avoir lâché du lest, le mouvement de protestation s'étend en Syrie. Exilés en Europe, des représentants de l'opposition refusent toute intervention militaire extérieure mais réclament un soutien diplomatique pour en finir avec le régime de Bachar al-Assad.

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Trois représentants de l'opposition syrienne réunis au club de la presse étrangère à Paris, Sarkis Sarkis, Abdulhamid Alatassi et Anas Alabdeh./C. SARRET
Trois représentants de l'opposition syrienne réunis au club de la presse étrangère à Paris, Sarkis Sarkis, Abdulhamid Alatassi et Anas Alabdeh./C. SARRET
« L’opposition ne peut être que pacifique. Il n’y a pas d’autre solution », a déclaré l’opposant syrien Anas Alabdeh, président du Mouvement pour la justice et le développement. Des représentants de l’opposition syrienne exilés en France et au Royaume-Uni, tous signataires de la Déclaration de Damas, ont été unanimes lors de la conférence de presse qu’ils ont tenue à Paris le 24 mars. Ils sont contre une intervention militaire extérieure comme cela se passe en Libye.

SOUTIEN DIPLOMATIQUE

« Le peuple syrien a surtout besoin d’une position claire de la part de la France et de l’Union européenne, d’un soutien diplomatique et médiatique, a précisé Sarkis Sarkis du Mouvement des socialistes arabes et membre du Rassemblement national démocratique en Syrie. L’Europe de la civilisation a elle-même intérêt à garder un Proche Orient paisible et pacifique. »

Ces opposants historiques ont d’ailleurs salué la prise de parole d’Alain Juppé, ministre français des Affaires étrangères, qui a appelé au « dialogue » dans les pays arabes où une « vague de liberté se soulève ». Un message également soutenu à Washington, à Londres et à Berlin où le chef de la diplomatie allemande Guido Westerwelle a demandé à ce que la violence cesse « immédiatement ». « Le gouvernement syrien doit faire en sorte que les droits de l’homme et des citoyens, et que les principes de l’Etat de droit soient respectés », a-t-il ajouté dans un communiqué. De même, la chef de la diplomatie européenne, Catherine Ashton a demandé aux autorités syriennes de « répondre aux revendications et aspirations légitimes des gens qui demandent des réformes politiques et socio-économiques ».

Une sévère répression s’est abattue sur la Syrie depuis le début de la contestation qui a été lancée le 15 mars par un appel publié sur une page Facebook, « La révolution syrienne contre Bachar al-Assad 2011 ». De petites manifestations ont eu lieu dans les premiers jours du mouvement à Damas mais ont été rapidement dispersées (voir la vidéo amateur ci-dessous réalisée à Damas le 15 mars).


MASSACRE A DERAA

C’est en fait à Deraa, ville de 75 000 habitants située à 120 km au sud de la capitale, où s'est cristallisée la contestation (voir la vidéo amateur du 18 mars). Plus d’une centaine de manifestants y ont été tués par des tirs de la police mercredi dernier et, le lendemain, plus de 20 000 personnes ont participé aux funérailles de neuf civils. Dans la rue, la foule scandait « Ne tuez pas votre peuple », « Dieu, Syrie, liberté » ou encore « Le sang des martyrs ne sera pas versé en vain ». Des organisations de défense des droits de l’homme ont aussi dénoncé des arrestations massives dans l’ensemble du pays dont celle d’un étudiant blogueur Ahmad Habnifa. Mais certaines personnalités ont été depuis relâchées telles que le journaliste Maan Aqil, Mazen Darwish, fondateur du Centre syrien pour les médias et la liberté d’expression, et Louay Hussein, écrivain et activiste politique.

C’est l’arrestation de 15 enfants qui écrivaient sur les murs des slogans contre le régime qui a mis le feu au poudre à Deraa. « Ils ont été conduits dans la section sécurité où les conditions de détention sont particulièrement dures, a expliqué l’opposant Anas Alabdeh. Quand ils ont été libérés, des séquelles de torture étaient bien visibles sur leurs corps. »


LE POUVOIR LACHE DU LEST

Gain de temps ou prise de conscience… Jeudi, le pouvoir syrien a annoncé une série de mesures allant vers une démocratisation du régime : la levée possible de l’état d’urgence en vigueur depuis 1963, la promesse de réformes contre la corruption, la libération prochaine de détenus politiques et une augmentation de 30% des salaires des fonctionnaires. Des déclarations destinées avant tout à calmer la rue en colère. Mais un nouvel appel à manifester a été lancé dans tout le pays baptisant ce vendredi 25 mars « journée de la dignité ».

Plusieurs centaines de personnes ont ainsi défilé à Deraa où la situation aurait de nouveau dégénéré. Selon un militant syrien des droits de l'Homme, « 17 manifestants ont été tués par des tirs » alors qu'ils étaient en route vers la ville. Dans la capitale, à la mosquée des Omeyyades, 300 personnes ont marché vers le souk, croisant des partisans du régime (voir la vidéo amateur ci-dessous). Les uns criant « Deraa c’est la Syrie, nous nous sacrifierons pour Deraa », les autres répliquant « Avec notre sang et notre âme nous nous sacrifierons pour Bachar [le chef d’Etat, Ndlr]». Les protestations, d'importance diverses, ont aussi touchées les villes de Banias, Doumia, Daael, Sanamein, et Hama où une révolte des Frères musulmans fut réprimé dans le sang en 1982, selon des militants des droits de l'homme.


Pour les représentants de l’opposition en France, l’objectif n’est pas de réformer mais de mettre fin au régime des al-Assad qui perdure depuis 40 ans. C’est après un coup d’Etat en 1970 que le militaire Hafez al-Assad prit le pouvoir et le conserva jusqu’à sa mort en s’appuyant sur le parti unique Baas et en renforçant un vaste appareil policier et de renseignement. Son fils Bachar lui succéda en 2000. Il fit de nombreuses promesses de changement mais n’en a tenu aucune.

DIVERGENCES ETHNIQUES

Aujourd’hui, si le système tombe, la Syrie aura-t-elle les moyens de rester unie, sachant, qu'à l’image de son voisin libanais, elle est fortement morcelée sur le plan religieux et ethnique ? « C’est une vraie peur, confie Abdulhamid Alatassi, représentant en France du Parti démocratique du peuple syrien. Le régime syrien a déchiré le tissu national et joué sur les divergences ethniques. Dans l’armée, les plus hauts gradés sont désormais à 80 % alaouites, minorité à laquelle appartient Bachar al-Assad.»

Il est donc essentiel pour ces opposants en exil de conserver un mouvement aux revendications nationales concernant l’ensemble du peuple et ne pas remettre en cause la structure étatique du pays. « Il faut compter sur le sentiment patriotique des Syriens pour que le changement s’opère, explique Abdulhamid Alatassi. La Syrie est un pays moderne qui a réussi à gagner son indépendance en 1946. Aujourd’hui, elle est capable de rattraper le train de la révolution et de gagner sa deuxième indépendance. »

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Morcellement éthnique et religieux

L’arabe est la langue la plus parlée. La Syrie compte 90 % de musulmans et 10 % de chrétiens.

Parmi les musulmans :
78% de sunnites
12% d'alaouites et de druzes
il existe, mais en nombre plus restreint, des ismaéliens et des chiites.

Parmi les chrétiens :
50% de grecs orthodoxes
15% de maronites et catholiques.
Il existe aussi des chrétiens assyriens, des arméniens vivant principalement à Alep et des orthodoxes Jacobites.

Autres minorités :
Environ 40 000 juifs, résidant principalement à Damas et à Alep (beaucoup ont émigré vers Israël dans les années 90)
Les Yézidis d'ethnie kurde, vivant dans le nord-est du pays.