La croissance africaine, fiction ou réalité ?

Les sommets économiques africains se succèdent, tandis que la presse internationale fait l'éloge de la croissance du continent. Au-delà des chiffres, que représente cette croissance économique, de quoi est-elle faite et à qui profite-t-elle ?

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Un eldorado, ni plus ni moins. C'est ainsi que le continent africain est présenté aux investisseurs étrangers. L'Afrique serait devenu le continent où tout se jouerait dans les prochaines décennies, là où la croissance économique serait la plus forte, porteuse de tous les bienfaits : les populations africaines y gagneraient énormément, le développement tant attendu s'opérerait enfin, et les économies occidentales en bénéficieraient, elles aussi. Un modèle gagnant-gagnant serait donc en marche sur le continent le plus convoité de la planète. Selon la plupart des observateurs économiques, l'Afrique devrait donc suivre l'Asie sur la pente d'une "explosion des classes moyennes", accédant de plus en plus au confort moderne, à la consommation de masse, aux soins, à l'éducation, aux technologies de l'information. Vision réaliste ou artificielle ?

D'où vient la croissance du continent ?

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Le continent africain n'est pas l'Asie, et si la croissance du Produit intérieur brut (PIB) africain est supérieure à 5%, elle n'est pas constituée des mêmes éléments que celle, par exemple, des "Dragons asiatiques". Les pays africains sont pour la plupart des pays miniers et agricoles. Leur croissance économique est donc avant tout tirée vers le haut par des exportations du secteur primaire : agriculture, pêche, sylviculture (exploitation forestière) et extraction minière. L'industrialisation y est très faible, et ne progresse pas, voire régresse dans certains pays. La Valeur ajoutée manufacturière (VAM), qui permet de connaître la capacité d'une économie à transformer des produits bruts, et donc à s'industrialiser, est en chute libre en Afrique. La part de la VAM dans le PIB sur le continent est passée de 15,3% en 1990 à 10,5% en 2008. En Afrique de l'ouest, la VAM a plongé pour cette même période de 13% à 5%. A l'inverse, en Asie, sur la seule période de 2000 à 2008, cette part de la Valeur ajoutée manufacturière a progressé de 22% à 35%…

Le facteur de développement d'un pays, d'une région ou d'un continent, ne dépend pas simplement de sa capacité à "rentrer plus d'argent" chaque année par le biais d'activités économiques. Faut-il encore équiper le pays pour le moderniser, créer de nouveaux secteurs d'activités, construire des infrastructures d'avenir, etc… Ce qu'ont fait toutes les économies des pays riches, à l'aide d'une industrialisation forte, et d'investissements conséquents. Ce que ne fait pas le continent africain, ou très peu : seulement cinq pays africains ont vu leur valeur ajouté manufacturière croître d'au moins 4% entre 1990 et 2010, une vingtaine ont vu leur VAM chuter, les autres ont stagné. Le continent, dans son ensemble, en terme d'industrialisation, et donc de modernisation — décline.

Une classe moyenne africaine très pauvre

Les terres à acheter ou louer sur le continent sont un enjeu financier de plus en plus important
Les terres à acheter ou louer sur le continent sont un enjeu financier de plus en plus important
Un rapport de la BAD (Banque Africaine de Développement) définissait, en 2011, la classe moyenne africaine avec des critères et des montants qui ne manquent pas d'étonner : plus de 300 millions d'Africains la constitueraient. Selon ce rapport, toute personne pouvant dépenser au moins 2$ par jour ferait donc partie de la classe moyenne. La répartition que la BAD effectue en 3 sous-catégories est, elle aussi, surprenante : une personne de la "classe moyenne vacillante" (entre 2 et 4$ par jour) pourrait basculer vers la "classe moyenne intermédiaire" (entre 4$ et 10$ par jour), et la moyenne-supérieure serait celle qui voit un individu dépenser entre 10 et 20$ par jour. L'émergence d'une classe moyenne africaine portée par une croissance économique solide est-elle sérieuse ou tient-elle de l'invocation plutôt que d'une réalité concrète ?

Si le pouvoir d'achat, très faible même pour un pays africain, définit à lui seul l'appartenance à une classe moyenne, qu'en est-il de l'accès au travail, du chômage, de l'instruction, de la protection sociale, de l'accès aux soins ?  Quel pouvoir d'achat réel offre 240$ par mois à un couple avec enfants au Ghana, considéré par ce rapport comme appartenant à la "classe moyenne intermédiaire" ? Difficile à dire précisément. Mais selon les standards du pays, si cette famille peut acheter des biens de consommation courante, il n'est pas certain qu'elle puisse vivre décemment, selon des critères occidentaux.

Le chômage en Afrique est important : autour de 12% en Afrique subsaharienne et proche de 24% en Afrique du Nord, selon l'Observatoire international du Travail (OIT). Mais ces chiffres ne reflètent pas la réalité, comme le souligne le think-tank "L'Afrique des idées", à propos du chômage des jeunes, par exemple : "le taux de chômage indiqué pour l’Afrique subsaharienne est en réalité bien plus important, car les statistiques différencient population active au chômage et population inactive, à savoir les jeunes qui ne recherchent pas d’emploi. La part des jeunes au chômage en Afrique subsaharienne est donc très élevée si l’on additionne actifs au chômage et inactifs, car elle atteint près de 50% des jeunes de 15 à 24 ans. De plus, certains jeunes considérés comme actifs sont en réalité sous-employés, c’est-à-dire qu’ils travaillent quelques heures par semaine, souvent dans la sphère informelle".

La croissance africaine, une fiction statistique ?

Au-delà des problématiques structurelles du continent et d'un enrichissement massivement tiré par le secteur primaire de l'économie, la réalité des statistiques de croissance du PIB en Afrique est contestable. En 2010, l’office des statistiques du Ghana a revu à la hausse son PIB de… 60% ! Les raisons ? L'oubli d'activités économiques dans les calculs statistiques, pour un montant de 13 milliards de dollars. D'autres pays ont entamé des révisions à la hausse, comme le Nigeria. Ce seul et immense pays pourrait faire bondir la croissance du continent à plus de 10% s'il annonçait, comme le Ghana, de "gros oublis". 

Le titre du séminaire organisé au printemps 2013 par le CERI (Centre d'étude et de recherche internationale - Sciences-po et CNRS) est révélateur de ce problème du mirage de la croissance économique africaine et de la fiabilité très aléatoire de sa mesure : "La croissance africaine, une fiction statistique ?

Les chercheurs étaient réunis autour de l'ouvrage d'un professeur canadien Morten Jerven, au titre lui aussi évocateur : "Faiblesse des chiffres, comment nous sommes trompés par les statistiques du développement en Afrique et ce qu'il faut faire à ce sujet".

L'Afrique attire sans conteste les investisseurs étrangers, et son potentiel économique est indéniable. Mais la seule mesure de la croissance du PIB et le taux d'investissement, pour vanter ses qualités auprès des multinationales et de l'opinion publique, n'est pas suffisante. Surtout quand ces indicateurs prêtent à contestation. Ce que les chercheurs du CERI intitulent les "interprétations économiques, sociales et politiques des 'fictions de croissance' africaines".

L'Afrique ne se développe toujours pas, son industrialisation est en recul, les populations dans leur immense majorité peinent à subvenir à leurs besoins essentiels, malgré des statistiques de croissance très favorables. Favorables à qui ? La question reste entière, malgré l'émergence des fameuses Classes moyennes, qui d'un point de vue statistique existent bien, mais qui jusqu'à aujourd'hui, semblent très peu profiter de l'eldorado économique que leur continent est censé être.