La démission de Silvio Berlusconi, une fausse solution et peut-être une voie sans issue

La démission annoncée du président du Conseil italien n'a rassuré les marchés que brièvement. L'idée de longues tractations politiques à Rome en pleine tourmente de la zone euro les a fait replonger.

Décryptage de Pierre Musso, professeur à l'Université de Rennes et spécialiste de l'Italie.

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“Berlusconi est incontournable dans la vie politique italienne“

Pierre Musso
Pierre Musso
Comment expliquez-vous la décision de Silvio Berlusconi ?

Berlusconi est un homme usé par 9 ans de pouvoir quasiment ininterrompu (sauf pendant la présidence du Conseil de Romano Prodi en 2006-2008, NDLR). Cela fait aussi 20 ans qu'il domine la vie politique italienne.

Mais sa côte de popularité est tombé très bas ces derniers temps. Politiquement, sa majorité est fragile depuis l'été 2010, lorsque Gianfranco Fini et les autres députés de l'Alliance nationale ont quitté le parti PDL (Peuple de la liberté) de Berlusconi.

D'autre part, il ne faut pas oublier les affaires judiciaires - plusieurs procès sont en cours - et les petites phrases - "bonga bonga" et autres - qui ont terni son image notamment dans les électorats féminin et catholique, très important en Italie.

Enfin, la mauvaise situation économique et sociale du pays a conduit à la perte de crédibilité de Berlusconi. Il ne faut pas oublier qu'il s'était présenté comme le PDG de l'Italie, celui qui savait réaliser. Or il apparait plus dans l'immobilisme et accaparé par ses problèmes personnels que dans la gestion des affaires italiennes. Au G20 de Cannes sont venues s'ajouter la pression financière des marchés et la pression politique des membres de la zone euro. Personne ne le croit capable de mettre en oeuvre les mesures sur lesquelles il s'est engagé auprès de l'Union Européenne.

> Ecoutez Pierre Musso sur la situation économique : "l'Italie a la quatrième dette mondiale" (02'50)
La démission de Silvio Berlusconi, une fausse solution et peut-être une voie sans issue copie

Silvio Berlusconi et Umberto Bossi le 8 novembre 2011 au Parlement à Rome
Silvio Berlusconi et Umberto Bossi le 8 novembre 2011 au Parlement à Rome
Maintenant qu'il prévoit de démissionner, tout devrait rentrer dans l'ordre...

La situation est en fait bien plus complexe. Il faut se rappeler que l'Italie est un système parlementaire bicaméral :  le Sénat et la Chambre des députés ont le même pouvoir. Le président du Conseil est issu de la majorité de cette dernière. En cas de démission du président du Conseil c'est la président de la république qui doit mener des consultations pour trouver une autre majorité.

Il y a trois scénarios possibles aujourd'hui. Première hypothèse : il existe une majorité différente de la majorité actuelle issues des urnes - PDL, Ligue du Nord et initialement l'Alliance nationale de Fini. C'est très peu probable car ce serait une très large alliance du centre-droit à l'extrême gauche avec un président du conseil consensuel. Et quoiqu'il arrive, Berlusconi - avec le PDL  et la Ligue du nord - garderaient la majorité absolue au Sénat. Rien ne pourrait donc se faire sans son accord.

Second hypothèse, la reconduction de la même majorité : PDL, Ligue du Nord et quelques députés du centre-droit. Dans ce cas, Berlusconi pourrait très bien être reconduit.

Troisième hypothèse : le président de la République n'arrive pas à former cette majorité et organise des élections législatives anticipées. Imaginez l'Italie, qui a des problèmes urgentissimes à régler, entrer en campagne électorale pour trois mois... Berlusconi appelle à cette solution, et explique qu'il ne se représentera pas. Il place ainsi le président de la république dans une double contrainte : pas d'issue au Parlement, pas d'issue avec les élections !

C'est-à-dire ?

Il faut se souvenir que depuis l'après-guerre les gouvernements italiens n'ont duré en moyenne que 6 mois, à cause de cette complexité du système gouvernemental. Avec les trois hypothèses, on va donc revenir à la situation d'avant les années 90 : les gouvernements duraient quelques mois et les coalitions étaient fragiles. Berlusconi, lui, a créé la stabilité et le bipolarisme. C'est donc là-dessus qu'il joue. Si il s'en va, c'est reparti pour une instabilité gouvernementale permanente.

Les ministres de la Justice Angelino Alfano et de l'Environnement Stefania Prestigiacomo le 13 avril 2011 au Parlement à Rome
Les ministres de la Justice Angelino Alfano et de l'Environnement Stefania Prestigiacomo le 13 avril 2011 au Parlement à Rome
Une mauvaise nouvelle pour les marchés.

Bien sûr ! Tout ça va prendre un temps fou ! Admettons que Berlusconi démissionne après le vote des mesures budgétaires promises à l'UE, c'est à dire début décembre, les consultations du président de la république prendront au moins 15 jours. Il va ensuite constater le blocage parlementaire, on est fin décembre. Ensuite il faudra organiser les élections et la campagne électorale - bref les élections auront lieu au plus tôt fin février. C'est à dire bien trop tard au regard de la situation économique !

Voyez-vous une autre issue ?

Une seule. Il faudrait que l'Union du centre de Pier Casini (centre-droit) revienne s'allier avec la coalition actuelle - PDL et Ligue du nord - comme c'était le cas en 2001. Alfano, l'éminence grise de Berlusconi, pourrait être le Premier ministre. La Ligue est très réticente à cette alliance. De son côté, Berlusconi a dit dans les médias aujourd'hui qu'il pourrait accepter si l'alliance est durable jusqu'aux élections de 2013.

Ce n'est donc pas la fin de la carrière politique de Berlusconi ?

Pas du tout ! Même s'il démissionne, Berlusconi restera incontournable dans la paysage politique italien. Il est le président du premier parti politique italien, il a une alliance très solide avec la Ligue du nord et la majorité absolue au Sénat et une majorité - certes fragile - à la chambre des députés.

D'ailleurs, les prochaines élections législatives sont prévues au printemps 2013. Le président de la République italienne est issu de la majorité des deux chambres. Si la majorité est à nouveau pour lui, Berlusconi rêve - depuis longtemps - d'être élu ainsi président !

L'Europe comme les marchés n'ont pas bien analysé la vie politique italienne, car se débarrasser ponctuellement de Berlusconi ne règlera pas leurs problèmes, voir les aggravera !